Sciences

Le concept de races, une hérésie scientifique

Des scientifiques mettent en exergue les liens qui nous unissent, les uns aux autres d'une part, ainsi qu'aux espèces nous ayant précédés.

De Simon Worrall

Les scientifiques cartographient régulièrement les génomes de ceux qui nous ont quittés il y a bien longtemps, des hommes de Neandertal aux rois du Moyen-Âge. Dans A Brief History of Everyone Who Ever Lived, le généticien britannique Adam Rutherford explique que leurs découvertes réécrivent l'histoire de la vie humaine sur Terre, agrémentée de plusieurs rebondissements inattendus.

Depuis le studio de la BBC à Londres où il anime l'émission hebdomadaire Inside Science, il nous explique comment le développement de l'agriculture a transformé la biologie humaine, pourquoi nos gènes nous prouvent que nous sommes tous de la même famille, indépendamment des « races ».

Le domaine de la paléogénétique est en train de transformer notre compréhension de l'histoire ancienne de l'humanité. Pouvez-vous nous expliquer son fonctionnement et nous livrer quelques grands moments ?

Si vous voyez l'ADN comme un périphérique de stockage de données, les données qu'il contient sont des informations biologiques. Elles représentent en nous trois milliards de lettres de codes individuels, soit 20 000 gènes. La paléogénétique est l'étude de notre ADN à partir d'éléments disparus depuis longtemps : paleo est un préfixe qui signifie « ancien ». C'est un domaine récent puisque nous n'avons inventé la technologie nécessaire à ces analyses qu'au cours des 10 dernières années et, de façon plus pointue, lors de ces cinq dernières années.

L'ADN est intéressant au sens où il est beaucoup plus stable qu'un disque compact ou qu'une cassette. Si les conditions sont réunies, l'ADN survivra pendant des milliers voire des centaines de milliers d'années dans les os d'une personne ou d'un organisme. Avec l'avènement de nouvelles technologies qui nous permettent de l'extraire, nous sommes en mesure d'analyser le génome de créatures disparues depuis des milliers de siècles.

Le premier événement majeur date de 2009, lors de l'extraction de l'ADN de l'os d'un homme de Neandertal. Cela nous a permis d'obtenir la séquence génomique d'une espèce humaine différente de la nôtre et de répondre à l'une des grandes questions qui taraudaient les paléontologues : comment nous sommes-nous mélangés aux Néandertaliens ? Plus exactement : avons-nous eu des relations sexuelles avec eux ?

La réponse est oui, sans l'ombre d'un doute ! L'ADN de l'homme de Neandertal contient de l'ADN d'Homo sapiens et vice-versa. Les Européens possèdent, en moyenne, entre 1 à 2 % d'ADN néandertalien. À partir de statistiques et de modèles informatiques sophistiqués, nous pouvons également déterminer le moment où cet ADN est passé des Neandertal aux humains et vice-versa. Nous parlons alors « d'événements de flux génétique », un euphémisme hilarant pour désigner les relations sexuelles ! [Rires]

Cela a pris une tournure encore plus improbable un an plus tard, lors de la découverte d'un bout d'os du petit doigt et de la molaire d'une adolescente dans une grotte de Dénisova, en Russie. Cela nous a permis d'obtenir le génome complet de cette créature, qui s'est avérée ne pas appartenir à l'espèce Homo sapiens, ni à celle Homo neanderthalensis, ni à aucune autre espèce que nous connaissions !

Ces personnes s'appellent les Dénisoviens. C'est une espèce humaine qui n'est ni la nôtre, ni celle de l'homme de Neandertal, ni aucune autre connue auparavant. Nous avons constaté que nous nous sommes reproduits avec les Dénisoviens et qu'ils se sont reproduits avec nous. Aujourd'hui, plus vous allez à l'est, plus l'ADN de l'homme de Denisova et moins l'ADN de l'homme de Neandertal ne sont présents chez les personnes qui y vivent. 

Cette histoire s'apparente tant à de la magie qu'il m'est difficile d'y croire. Lorsque l'on analyse les ADN de trois espèces qui, nous le savons, se sont métissées (les Dénisoviens, les Néandertaliens et les Homo sapiens), ils ne s'additionnent pas, ce qui nous permet d'affirmer que nous portons également l'ADN d'une autre espèce humaine dont nous n'avons aucun os ni aucun ADN. L'ombre d'une autre espèce humaine, son empreinte, se trouve chez chacun d'entre nous à l'heure actuelle. C'est plutôt extraordinaire !

 

Une autre découverte passionnante est la manière dont nos gènes modifient la culture, et vice-versa. Pouvez-vous nous expliquer ce processus ? Par exemple, quand les Européens de l'Antiquité ont-ils développé un penchant pour le lait et le miel ?

[Rires] Notre espèce est technologique. Avant même d'être des Homo sapiens, nous avions recours à des technologies : le feu pour cuisiner, des pierres en guise d'outils... Notre espèce a ainsi développé ce que nous désignons au sens large comme la culture, dont font partie l'art et la musique mais aussi l'agriculture.

L'émergence de l'agriculture comme technologie dominante il y a 10 000 à 12 000 ans a transformé en profondeur le comportement humain et notre propre biologie. L'exemple le plus parlant est ce que l'on appelle la persistance de la tolérance au lactose. La plupart des Européens boivent le lait de leur mère et, même après le sevrage, continuent de boire du lait de vache.

La majorité des habitants de notre planète en sont incapables : ils ont des maux de ventre et la diarrhée s'ils boivent du lait après leur sevrage. Cela est dû à cette enzyme appelée lactose : présente chez les nouveaux-nés, elle cesse de fonctionner après le sevrage et vous ne l'intégrez plus de la même façon.

Le fait que les Européens soient en mesure de digérer le lait, contrairement à la plupart des personnes sur Terre, est une question intéressante puisqu'elle est liée aux gènes. Grâce à l'étude du matériel génétique des peuples primitifs, nous savons que l'élevage laitier a précédé l'évolution de la persistance de la tolérance au lactose, plutôt que l'inverse.

Notre tolérance au lactose s'est développée après avoir commencé l'élevage laitier. Nous utilisions déjà les produits laitiers des chèvres et des moutons avant même de pouvoir boire du lait cru à l'âge adulte.

 

Lorsque l'on se projette des millénaires plus tard aux récentes émeutes de Charlottesville, on voit combien la question de la « race » est un sujet encore explosif aux États-Unis. Dans quelle mesure l'analyse génétique peut-elle trancher la question ?

À bien des égards, la race est un objet de risée dans le domaine de la génétique. Les caractéristiques de la diversité humaine naturelle utilisées pour définir de larges catégories sociales de races, telles que Noir, Asiatique ou Blanc, se basent essentiellement sur la pigmentation de la peau, les traits morphologiques ou la texture des cheveux et sont toutes codées biologiquement.

Or, lorsque l'on observe les génomes complets de personnes du monde entier, ces différences représentent une fraction infime des différences entre les peuples. Il y a davantage de diversité génétique au sein même du continent africain, par exemple, que dans le reste du monde entier. Si vous prenez un Éthiopien et un Soudanais, leur différence génétique risque d'être plus importante qu'avec n'importe quelle autre personne de la planète !

 

Vous avez fait analyser votre propre ADN. Avez-vous découvert quelque chose que vous ne saviez pas sur vous ? Pourquoi êtes-vous si sceptique face aux entreprises qui font un commerce de l'ADN ?

À travers des interprétations fallacieuses, certaines entreprises transforment de véritables données génétiques en ce que j'appelle une « astrologie génétique ». Les résultats que j'ai reçus de l'une de ces entreprises indiquaient que j'avais des risques élevés de développer la maladie d'Alzheimer en raison d'une variante du gène ApoE dans mon ADN.

Ce type de résultats pourrait être extrêmement inquiétant pour quelqu'un qui n'en saisit pas les implications. Cela ne m'inquiète pas le moins du monde car je sais que ce risque ne me concerne pas moi spécifiquement. Ces données se rapportent à une proportion de personnes, au sein d'une population, qui possèdent cette caractéristique.

Si les gènes peuvent nous en dire beaucoup sur les peuples et sur notre histoire en tant qu'espèce, ils en disent très peu sur les individus. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai écrit ce livre, afin d'aider le public à mieux comprendre la génétique et lui permettre de s'éloigner de cette idée ancrée culturellement qui voudrait que les gènes soient liés au destin.

 

En 2012, des généticiens ont été invités à analyser l'ADN du tueur de masse Adam Lanza afin d'y trouver des explications à sa violence. Pourquoi est-ce dangereux, selon vous ?

Cela montre que nous cherchons des réponses simples à des questions complexes. De façon inévitable, les gens se sont tournés vers cette nouvelle science qu'est la génétique afin de chercher des explications à des comportements humains insondables que sont ces folies meurtrières. L'idée qu'il y aurait un gène déterministe pour expliquer le comportement de quelqu'un qui s'est rendu dans une école pour abattre 20 enfants, comme l'a fait Adam Lanza, est complètement erronée.

Il existe certes une base génétique derrière les comportements humains. Mais l'environnement joue également. Nous avions l'habitude d'opposer la nature à l'éducation. Or, nous pourrions dire que la nature passe par l'éducation. Presque tous les tueurs de masse présentent des problèmes psychologiques profonds. De ce point de vue là, Adam Lanza était un exemple classique.

Certains de ces problèmes ont une composante héréditaire. Toutefois, la compréhension que nous avons de la génétique de ces comportements ne nous permet pas d'affirmer que ce gène en particulier est à l'origine de ce comportement. Deux personnes peuvent tout à fait avoir des génomes identiques et que l'une d'elle soit schizophrène, mais pas l'autre.

Si nous procédions au séquençage du génome d'Adam Lanza, nous découvririons simplement qu'il possède un génome humain dont les variantes se trouveraient également chez d'autres personnes ne commettant aucun meurtre de masse. S'en remettre à la génétique afin de trouver des explications à l'acte malfaisant de cet homme qui a abattu tous ces enfants est tout à fait hors de propos !

Le seul et unique facteur commun de toutes ces tueries de masse est l'accès aux armes à feu. Cela ne fait pas l'ombre d'un doute pour moi.

 

Sommes-nous toujours en pleine évolution ? Si oui, comment pourrions-nous être dans 5 000 ans ?

Il existe une réponse simple à cela : l'évolution n'est rien d'autre qu'un changement au fil du temps. Si nous continuons d'avoir des enfants, par le biais de méthodes traditionnelles, nous sommes en perpétuelle évolution puisque nos génomes sont tous uniques et que les génomes de nos enfants différeront des nôtres. Dans ce sens, nous sommes en train d'évoluer.

La véritable question est la suivante : évoluons-nous toujours sous les auspices de la sélection naturelle ? C'est une question à laquelle il est beaucoup plus difficile de répondre, notamment parce que l'évolution est un processus lent. L'adaptation à différentes contraintes environnementales se produit en général très lentement, à travers de très nombreuses générations.

C'est un livre d'histoire. Cette nouvelle capacité que nous avons d'extraire l'ADN de personnes disparues depuis des lustres a fait des généticiens comme moi des historiens. Ce nouveau texte source complète désormais les moyens traditionnels que nous avons pour connaître le passé.

Je travaille dans le milieu scientifique depuis 25 ans et n'ai jamais assisté à une révolution aussi continue que celle qui frappe le domaine génétique depuis ces cinq dernières années. Chaque semaine, un nouvel article qui me fait reprendre mon souffle est publié. Lequel me fait également soupirer puisqu'il implique que je dois réécrire mon livre et que je le réécrirai probablement de nombreuses fois au cours des années à venir. [Rires]

 

Cette interview a été éditée dans un souci de concision et de clarté.

Simon Worrall est en charge de la section Book Talk. Retrouvez-le sur Twitter ou sur simonworrallauthor.com.

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