Voyage

Exploit : Voler en solo 72 heures d'affilées, sans dormir

Jeudi, 9 novembre

De Marie Dias-Alves

Nouveau défi pour André Borschberg et Bertrand Piccard, pilote du Solar Impulse : gérer leur sommeil. Tests en simulateur avant un tour du monde, en 2014.

Alors qu’il survole le Maroc, d’un coup, sa tête s’affaisse, ses yeux se ferment. L’aviateur s’est-il endormi ? Non, ses paupières s’ouvrent. Des électrodes ornent son front, des patchs couvrent ses tempes et son menton… Insensible à tout cet attirail, le pilote s’acharne à rester éveillé pendant sa simulation de vol.

À 59 ans, André Borschberg a embarqué comme pilote d’essai pour le second volet du projet Solar Impulse. Objectif : faire voler un avion fonctionnant à l’énergie solaire, dont il est le coconcepteur avec Bertrand Piccard.

En juillet 2010, premier volet du projet, il réussit l’exploit d’atteindre le « vol perpétuel » à bord du HB-SIA, le prototype n° 1 : un vol non-stop, de jour comme de nuit, durant plus de 24 heures, sans escale. Mais les deux hommes voient plus grand. Leur second prototype, le HB-SIB, est conçu pour faire le tour du monde d’ici 2014. Ils devront alors se relayer à chaque étape, tous les trois à cinq jours.

« Si la machine tient le coup, il faut prouver que l’humain peut le faire aussi », explique Jean-Pierre Boss, coordinateur des équipes médicales du projet. À bord du HB-SIB, le pilote automatique maintient le cap et l’altitude, mais ne contrôle pas l’avion à la place de l’homme.

Alors, comment rester éveillé 72 heures ? Là réside le véritable défi de ces vols : gérer le manque de sommeil. Le pilote évalue lui-même ses seuils de fatigue, et décide quand se détendre ou dormir.

Mais ce qu’il éprouve diverge parfois de son état de fatigue réel. Grâce aux capteurs, une équipe médicale surveille donc à distance ses réactions et ses fonctions vitales, quitte à lui imposer de se reposer si nécessaire. Des mesures les informent sur la qualité de son repos, le temps qu’il met à s’endormir et ses capacités à répondre aux différents stimuli.

André Borschberg s’assoupit environ 3 heures par jour, par siestes aléatoires de 20 minutes. Ce fractionnement du sommeil en petites unités de temps permet d’accroître ses performances.

Selon Jean-Pierre Boss, il faudrait qu’il dorme au moins 5 heures pour récupérer pleinement. Mais il n’existe aucune recette miracle. « Nous ne connaissons pas le mécanisme biologique de l’endormissement, précise Daniel Brunner, spécialiste en médecine du sommeil. Nous ne savons pas l’expliquer. »

Soudain, une alarme résonne dans le hangar de l’aérodrome. André Borschberg quitte sa position allongée et vérifie les écrans de contrôle. L’avion est incliné, et il lui faut le redresser.

Un geste simple pour ce pilote chevronné qui, après 48 heures passées dans le cockpit, doit faire un effort pour se concentrer. « Après les siestes, c’est plus difficile de retrouver tout de suite ses esprits », confie-t-il. Une heure plus tard, il paraît aussi frais qu’au début de l’expérience.

Le manque de sommeil ralentit pourtant son activité psychomotrice. Alors, pour vérifier ses réflexes, les scientifiques de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) conduisent d’autres tests, plusieurs fois par jour.

Avant chacun d’eux, André Borschberg situe son niveau de fatigue sur une échelle de 1 à 7. Ces tests servent à évaluer ses capacités à contrôler l’avion. Car en vol, la moindre erreur pourrait être fatale.

Cependant, plusieurs paramètres sont difficiles à reproduire pendant la simulation, comme le froid et la pression dans l’habitacle à 6 000 mètres d’altitude. Pendant le tour du monde, les températures à l’intérieur de la cabine non pressurisée varieront entre – 18 °C et + 35 °C. Malgré les vêtements conçus pour résister aux basses températures, celles-ci pourraient accélérer le processus de fatigue.

« On ne peut pas comparer les sensations ressenties à l’intérieur du simulateur à celles vécues en vol. Ici, on connaît moins la tension », relativise André Borschberg alors qu’il entame une approche sur la ville de Ouarzazate.

Le stress subi en plein vol pourrait aider le pilote à tenir le coup une fois en l’air, estime le docteur Jean-Pierre Boss. Il l’aidera à se maintenir éveillé. En attendant, André Borschberg se détend en exécutant des postures de yoga et de pilates.

Bertrand Piccard, lui, procède par auto-hypnose et dissocie mentalement corps et esprit. Son corps se met en veille alors que son esprit reste vif. Pour s’endormir, il ferme les yeux et s’imagine flotter en dehors de son avion qui s’éloigne au loin. André Borschberg est bien là, lui. Fidèle au poste depuis 72 heures. En simulateur au moins, le défi est relevé.

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