Voyage

Sur la piste des contrebandiers des Alpes

Aujourd’hui, entre la vallée d’abondance, en Haute-Savoie, et celle de Morgins, en Suisse, on dévale les pistes pour le fun. Il y a peu, on trafiquait à travers les cols. Nous avons remonté la piste des contrebandiers. Jeudi, 9 novembre

De Corinne Soulay

Entre le village de Châtel (Haute-Savoie), niché à 1 200 m d’altitude, et Morgins, côté Suisse, il n’y a que 5 km, franchissables par une route qui part en zigzags à travers la montagne. Seul indice d’une frontière, La Vieille Douane, qui trône encore à la sortie de Châtel.

Les derniers agents ont quitté les lieux en 2009, faute d’activité. Depuis, le bâtiment a été transformé en musée… de la contrebande !

« Nous sommes à un endroit stratégique, m’explique Jérôme Phalippou, un ancien douanier à l’origine de la création du musée. Deux vallées françaises – celles d’Abondance et d’Aulps – font face à deux vallées suisses – celles de Morgins et d’Illiez. Seule une barrière de montagnes les sépare. Durant des siècles, et surtout entre 1920 et 1960, les habitants ont fait transiter des marchandises par les cols. »

Dans les sacs des contrebandiers français, de la viande, du beurre, des œufs et du fromage, recherchés par les Suisses car bon marché. Les Français, eux, convoitaient du tabac (plus taxé dans l’Hexagone), du chocolat, du café, des épices et… des cloches pour les vaches.

« Il ne s’agissait pas de trafic organisé, précise Jérôme Phalippou. Ces petits villages d’agriculteurs étaient très pauvres. Cette sorte de troc permettait de vivre un peu mieux. »

Les trafics avaient généralement lieu l’été. Les villageois faisaient alors paître leurs bêtes en altitude, parfois à une centaine de mètres les unes des autres. Une vache d’Abondance pouvait rejoindre fortuitement un troupeau helvète au col de Culet ; un pot de crème fraîche, être déposé en pleine nuit dans une anfractuosité naturelle et remplacé à l’aube par une poignée de tabac.

Les « pacotilleurs » arpentaient les sentiers reculés les nuits sans lune, marchaient dans les rivières pour ne pas laisser de traces… Les plus téméraires s’y aventuraient aussi l’hiver. Une guide du musée me raconte l’histoire de Pierre Benand, un habitant d’Abondance qui se targuait de rejoindre régulièrement Morgins par le pic rocheux de la Tête du Géant, à 2 228 m d’altitude.

Le passage est si ardu qu’il devait se hisser à la force des bras, skis aux pieds, puis redescendre en rappel. Le tout avec 40 kg de marchandises sur le dos. Surhumain ! Le lendemain, je décide d’aller voir ce « géant » de plus près…

Le domaine skiable des Portes du Soleil, ouvert depuis cinquante ans, couvre douze stations – huit françaises et quatre suisses – et permet de sillonner la zone en toute liberté. Installée sur l’un des trois télésièges de Châtel, je contemple la pente immaculée en contrebas.

Pierre Benand, lui, devait mettre des heures pour parcourir sur ses skis recouverts de peau de chèvre les 1 000 m de dénivelé jusqu’à la Tête du Géant. Le tout, de nuit, la peur au ventre. Pris, il risquait, sinon la prison, au moins une amende équivalente à dix fois la valeur de sa marchandise.

Mais les gardes-frontières suisses, des militaires, avaient surtout la réputation d’avoir la gâchette facile. Aujourd’hui, c’est à skis et plus pacifiquement qu’il leur arrive de sillonner les pistes, à la recherche de stupéfiants dans les poches des touristes.

Dix minutes et un autre télésiège plus tard, me voilà à 2000 m d’altitude, à Cornebois. J’aperçois la fameuse Tête. Comme je le craignais, le rocher est beau- coup trop escarpé pour tenter l’aventure. D’ailleurs, aucune piste n’y mène.

Je m’approche d’un autre passage : le Pas de Chavanette, surnommé le Mur suisse, une piste noire recouverte de bosses, qui plonge à la verticale. Les touristes défilent pour se photographier devant, puis s’éloignent sans s’y risquer. Je ne ferai pas mieux.

Pas question pour autant d’arrêter là mon jeu de pistes. Le soir même, je rencontre Raphy Guérin, un Helvète de 75 ans. Il me conseille de rejoindre Morgins par le col de Culet, comme le faisaient autre- fois ses parents contrebandiers.

Le lendemain, je chausse mes raquettes et monte pendant une heure et demie à travers une forêt d’épicéas. La pente est raide pour atteindre le col, à 1 790 m. Mes cuisses sont douloureuses, d’autant que je m’enfonce dans la neige fraîche.

En comparaison, la descente sur Morgins me semble aisée. La nuit commence à tomber. En bas, je croise des skieurs de fond, équipés de leur indispensable frontale. Les contrebandiers, eux, préféraient rester dans le noir et risquer de tomber plutôt que de se faire repérer.

Avant de quitter les montagnes, je partage un café avec Louis Perrin, ancien contrebandier de 85 ans, à Champéry, en Suisse. À la fin des années 1940, il a traversé la frontière en pleine nuit, avec quatre chèvres.

Il avait dû les abandonner quelques centaines de mètres plus loin. Le chemin devenait trop escarpé, les bêtes refusaient d’avancer. Est-ce cet incident qui l’a poussé à renoncer à ses activités ?

« Non, c’est le tourisme des années 1950-1960. Comme la plupart des autres contrebandiers, j’ai été embauché ici en tant que gardien de téléski. J’y suis resté trente-neuf ans… sans plus avoir à me soucier des douaniers ! »

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