Voyage

À Lisbonne, dans le sillage des grands navigateurs

Jeudi, 9 novembre

De Céline Lison

En découvrant le Brésil, les Indes et le cap de Bonne-Espérance, les explorateurs portugais ont fait fortune de leur pays. Six siècles plus tard, Lisbonne chérit toujours le souvenir de ses héros. 

Dans le quartier de Belém, situé au bord du Tage, une rose des vents traversée d’un planisphère géant nous donne le tournis. D’abord par sa dimension : 50 m de diamètre. Ensuite par la mosaïque de marbres ocre, beige et gris qui la dessine. Enfin, et surtout, par la liste des grandes navigations dont elle retrace la mémoire : l’archipel de Madère, atteint en 1418 ; celui des Açores, en 1427 ; les îles du Cap-Vert, en 1460 ; le cap de Bonne-Espérance, en 1488 ; les Indes, en 1498 ; le Brésil, en 1500. Toutes ces découvertes, et bien d’autres, sont le fait de navigateurs portugais ayant écrit là l’une des plus belles pages du roman national.

« Les découvertes étaient telles qu’en 1494, le pape a enjoint au Portugal et à l’Espagne de signer un traité – celui de Tordesillas – pour se partager le Nouveau Monde », rappelle Luísa Adelino, directrice du Lisboa Story Centre, un petit musée dédié à l’histoire de la ville.

C’est ici, dans le port de Belém, que les navires levaient l’ancre pour de longs mois d’errance. Quand le port a été déplacé vers l’est de la ville, les anciens quais se sont transformés en promenades pour joggeurs et cyclistes. Mais le quartier n’a pas perdu le souvenir de ce XVe siècle, si fastueux en explorations.

Les conquérants des mers, inutile de les chercher bien loin : trente-trois d’entre eux sont là, au-dessus de nos têtes, à scruter de nouvelles terres. Érigé en 1960, le monument aux Découvertes les met en scène, fiers et immenses, à la proue d’une caravelle. À l’avant, un des fils du roi Jean Ier, Henri le Navigateur, qui, malgré son surnom, ne monta que rarement sur un bateau. Il n’empêche : le prince n’aura de cesse, jusqu’à sa mort en 1460, de lancer les meilleurs navires à la recherche d’une route vers les Indes. À sa suite, on peut apercevoir des explorateurs portugais – notamment Magellan et Gama –, mais aussi un peintre, un prêtre, un mathématicien, un poète, un écrivain, un cartographe… Tous furent pris par cette grande soif d’aventure. La mère du prince Henri, seule femme parmi ces figures sculptées, symbolise toutes celles qui restaient au port en attendant le retour des marins.

Les navigateurs firent la fortune du Portugal grâce aux ressources des nouvelles colonies en or et, surtout, en épices. Rares à l’époque, le curry, la cannelle, le gingembre, le safran et le poivre étaient des marques de pouvoir, parfois réservées aux seuls rois. Au XVIe siècle, leur commerce explosa, faisant du Portugal une porte d’entrée vers le reste du monde.

Symbole de cette période, le monastère des Hiéronymites, classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 1983, se tient à une centaine de mètres du Tage. « Il faut imaginer que le fleuve arrivait jusqu’au bâtiment, au début de sa construction, en 1502 », précise sa directrice, Isabel Cruz de Almeida. L’étage était le domaine des religieux, qui dédiaient une messe aux marins avant chacun de leurs départs. Au rez-de-chaussée se tenaient des commerces, qui proposaient les marchandises fraîchement débarquées des bateaux.

Le temps a passé. La cannelle se cache toujours dans les pasteis de nata, ces délicieux petits flans portugais. Si les anciennes colonies ont laissé une trace dans la cuisine locale, il n’existe aujourd’hui plus aucun marché aux épices à Lisbonne. Au coeur du vieux centre-ville, dans le quartier populaire de Mouraria, les immigrés d’origine africaine, indienne, et surtout chinoise, sont les nouveaux commerçants d’une ville mondialisée.

Milinde, 23 ans, tient la caisse d’une échoppe d’épices indiennes pour financer ses cours à l’université. Le curcuma, le karla (une sorte de courge très amère), le poivre et le curry qu’il propose sont tous importés de Grande-Bretagne.

« Moi, je suis portugais. Ma mère est originaire du Mozambique ; mon père, d’Inde, mais il est né en Angleterre. Avec la crise, ils sont repartis vivre là-bas », dit-il dans un anglais parfait. Face au chômage, d’autres Lusitaniens ont choisi de s’exiler dans les anciennes colonies, comme l’Angola, riche en pétrole.

À l’est, Lisbonne dévoile sa face moderne. Le «nouveau quartier» du Parc des Nations a été aménagé pour accueillir l’Exposition universelle de 1998, avec pour thème: «Les océans, un patrimoine pour le futur.» Arrivé en gare de l’Orient, à l’architecture ondoyante, le visiteur fait face à une vaste galerie commerciale, baptisée Vasco-de-Gama. Le lieu, aseptisé, n’est pourtant guère propice aux grandes découvertes.

À l’extérieur, en revanche, le voyage commence: la rue des Aventuriers coupe l’avenue des Océans tandis qu’au large, un immeuble en forme de paquebot à vapeur surplombe la marina. Au sol, des pavés noirs et blancs dessinent des vagues qui entraînent le visiteur jusqu’au Tage. Là, devant l’entrée de l’Oceanário, l’un des plus grands aquariums d’Europe, un téléphérique fait prendre un peu de hauteur. Hors saison, impossible d’y résister : il n’y a aucune attente et la guichetière semble ravie d’échapper à l’ennui un instant. Depuis la cabine, la vue sur la ville est splendide… à condition d’avoir le coeur bien accroché. Le vent ne se contente pas de gonfler les voiles des trois-mâts en contrebas, il fait aussi tanguer les nacelles en altitude.

L’épreuve prend fin une centaine de mètres plus loin. Voici la tour Vasco-de-Gama, 145 m de haut, édifiée elle aussi pour l’Expo ’98. Ses architectes lui ont donné la forme d’une voile géante, bien que certains y voient plutôt une coque renversée, la proue fichée dans la terre. À son sommet, un restaurant panoramique a un temps régalé les gourmets. Abandonné durant plusieurs années, il abrite désormais le bar et le sauna d’un hôtel de luxe. Rêver en contemplant le large a un prix.

Le bus qui nous ramène au centre-ville suit le Tage. Le long de l’avenue de l’Infante-Dom-Henrique, le port de porte-conteneurs semble assoupi, grues et portiques à l’arrêt. Le voilà, le « descendant » du port de Belém, d’où partaient les routes commerciales d’antan. Rouges, bleus, blancs, les conteneurs qui s’y entassent sont barrés des noms des transporteurs qui règnent sur le marché du XXIe siècle : le Hollandais NileDutch, le Français CMACGM, le Japonais “K” Line… Que contiennent-ils ? Habits et gadgets en plastique « made in China » ont remplacé les épices. Il n’empêche. Dans le coeur des Lisboètes, l’esprit des grandes découvertes n’est pas mort.