Voyage

Alaska, sur la piste des loups 

Depuis la grand-route qui serpente au cœur du parc du Denali, on guette les orignaux, les ours, les loups... Mais les chasseurs ne sont pas loin.  Jeudi, 9 novembre

De Tom Clynes

Les « cent jours de chaos » : voilà comment les gardes du parc national du Denali appellent la haute saison, de juin à début septembre, quand afflue le gros du demi million de visiteurs annuels. Un matin d’été, au centre d’accueil du parc (point de départ des 148 km de la fabuleuse Park Road), on se croirait gare du Nord à l’heure de pointe. Des haut-parleurs annoncent les horaires des cars, et des touristes de tous pays font la queue aux guichets.
La plupart des visiteurs du Denali sont comme des clients de bateaux de croisière. Pour l’essentiel, ils admireront le parc et sa faune abondante depuis un car. « Mais, si vous recherchez la solitude, ce n’est pas difficile à trouver, souligne Sarah Hayes, une garde qui aide les randonneurs à préparer leurs aventures. Nous avons près de 25 000 km2 de terres quasi dépourvues de sentiers, où les animaux sauvages errent librement. Et elles sont accessibles à qui veut. »
Mon car démarre. Le nez collé aux vitres, les passagers s’interrogent fiévreusement dans une demi-douzaine de langues sur les animaux qu’ils pourraient observer. Je demande à plusieurs visiteurs lesquels ils aimeraient croiser. « Un orignal ! — Un grizzli ! — Un caribou ! — Un loup ! » Nous apercevons notre premier animal au huitième kilomètre. « Un écureuil ! », s’écrie un gamin. Tout le car éclate de rire. Après la borne des 24 km, la route, qui n’est plus bitumée, se vide de voitures. Quelques kilomètres encore, et les arbres disparaissent. La chaîne de l’Alaska se dresse au loin, et l’on mesure alors le gigantisme des paysages. Le chauffeur ralentit. « Il se cache depuis deux semaines, dit-il en négociant un virage en épingle à cheveux. Mais il y a de bonnes chances qu’aujourd’hui... » Quand l’immense montagne émerge de la brume, une dizaine de voix s’exclament : « Le Denali ! » Culminant à 6 190 m, le plus haut sommet d’Amérique du Nord offre un spectacle à couper le souffle. Le mont occupe une place centrale dans les traditions d’une tribu de langue athapas cane qui l’a baptisé Denali (« celui qui est haut »). En 1896, le chercheur d’or William Dickey lui avait donné le nom de l’ex-gouverneur de l’Ohio, William McKinley (qui deviendrait le vingt-cinquième président des États-Unis). C’est seulement l’été dernier que le gouvernement Obama a fait rétablir le nom originel.

Contempler la montagne, repérer un grizzli, apercevoir un loup : voilà les trois raisons principales qui font venir les gens au parc. Jusqu’en 2010, un visiteur avait plus de chances d’y voir un loup à l’état sauvage que d’admirer le Denali, visible seulement un jour sur trois en été. Mais, depuis 2010, le nombre d’observations de loups a chuté. Leur population au sein du parc est tombée de plus de cent individus il y a une décennie à moins de cinquante l’an dernier, selon les biologistes. Je viens notamment ici pour comprendre pourquoi. « Je ne traite pas les météorologues de menteurs, mais il ne fait sûrement pas – 34 °C », affirme le pilote Dennis Miller. Notre avion sur skis décolle de la piste couverte de neige, située près des bâtiments de la direction du parc. Emmitouflé et coincé derrière Miller dans le minuscule habitacle, je le regarde secouer la tête. « Ça m’étonnerait bien que ça reste aussi chaud toute la journée. » Quelques minutes plus tard, nous entendons dans notre écouteur gauche le premier signal d’un loup muni d’un collier émetteur. Miller vire dans sa direction. Le grésillement se fait plus fort quand nous franchissons les limites du parc et survolons le Stampede corridor (« couloir de la cavalcade »), une bande de terres publiques et privées également appelée le Wolf Townships (« quartiers des loups »). « Ça doit être la femelle de la meute d’East Fork, estime Miller. En novembre dernier, nous y avions comptabilisé au moins quinze loups, mais le mâle porteur d’un collier a été retrouvé mort il y a deux semaines, le 6 mars. Depuis, je n’ai vu qu’une seule piste d’empreintes. » Dennis Miller suit le signal, descend et vole en zigzag dans une vallée où la trace d’un loup solitaire se perd entre les arbres. Il vire sur l’aile gauche, scrutant vers le bas. « Je vais faire juste un passage, dit-il en virant de plus en plus serré. Il y a des types dans ces maisons, là, s’ils me voient tourner dans le ciel, ils vont sortir de chez eux pour essayer de trouver l’animal que je cherche et lui tirer dessus. » C’est le cinquième jour que je passe à voler avec Miller et les biologistes du Denali. En mars, ceux-ci se concentrent sur les loups. Dès qu’ils en repèrent un au sein du parc, ils demandent à une équipe héliportée de le neutraliser à l’aide d’une fléchette anesthésiante, puis le munissent d’un collier. Ils prélèvent aussi du sang et des poils, dans l’espoir d’en apprendre plus sur la santé, le comportement et la génétique d’un des animaux les plus incompris du monde. Ces recherches poursuivent les travaux pionniers de l’écologue Adolph Murie, l’un des premiers scientifiques à avoir étudié les loups du Denali à l’état sauvage. En 1939, à l’époque de sa première expédition dans ce qui s’appelait alors le parc national du mont McKinley, les loups étaient considérés comme de la vermine, et les gardes avaient l’habitude de les tirer à vue. Ses études montrèrent que les loups et d’autres superprédateurs jouent un rôle essentiel dans les milieux naturels sains. Murie prônait de gérer les parcs en protégeant des écosystèmes entiers plutôt que des espèces en particulier. D’autres scientifiques et théoriciens influents devaient le suivre au Denali. Les paysages de montagne en grande partie dénudés y offrent un cadre idéal pour observer la faune sauvage. Ici ont éclos nombre de principes fondamentaux de la défense de l’environnement, ainsi que des méthodes décisionnelles fondées sur les données scientifiques. Le Denali a aussi un immense impact sur les centaines de milliers de profanes qui y affluent avec des rêves de découverte de la nature, et en repartent forts d’une connaissance plus intime du monde sauvage. « Nous le constatons sans cesse, assure Don Striker, le directeur du parc. Ils viennent ici pour prendre quelques photos. Mais, au cours de cette première expérience en pleine nature, il se produit un déclic. Ils s’en retournent en voulant protéger de tels lieux. »

Pourtant, rien n’a jamais été tout rose au paradis du Denali. Le parc fut créé en 1917 comme refuge pour les mouflons de Dall, les orignaux et les caribous. Ses premiers gardes pourchassaient les braconniers qui ravitaillaient en viande les mineurs et les constructeurs de voies ferrées. Ce bras de fer entre la préservation et l’exploitation des ressources allait devenir le différend central dans la gestion des parcs. Encore aujourd’hui, il existe peu d’endroits où ce conflit se ressent aussi intensément qu’au Denali, et où il est géré de façon aussi créative. « Ce parc peut prêter à confusion sous bien des aspects, explique le garde John Leonard. C’est la pleine nature, mais on peut atterrir en avion dans certains endroits, et chasser et poser des pièges dans d’autres. C’est la particularité du Denali : il n’est pas verrouillé. Et c’est ce qui le rend si difficile à gérer. » C’est vous qui voliez l’autre jour dans le petit coucou rouge et blanc ?, nous demande Coke Wallace quand nous le rencontrons devant chez lui, sur la piste de Stampede. On a cru que vous suiviez un loup par radiopistage. J’ai failli sortir pour voir s’il n’y avait pas une bête à chasser. » Wallace est, tout à la fois, trappeur, chasseur et guide, et il se décrit lui-même en « bouseux d’extrême droite ». Son téléphone portable retentit pendant qu’il est en train de me montrer sa vaste collection de pièges et de collets, ainsi qu’une grande peau de loup étendue sur un séchoir. Sa sonnerie est un hurlement de loup. « Les gens croient que je hais les loups, me dit Wallace, mais c’est faux. En fait, je les trouve super sympas. Le seul problème, c’est qu’une fois tous les cinq à sept ans, je n’attrape pas le bon. » En 1999, Wallace abat une femelle alpha porteuse d’un collier de la meute de Grant Creek, que les touristes observaient très souvent depuis la grand route. En 2005, un de ses pièges, posé juste à l’extérieur du parc, prend la femelle alpha de la meute d’East Fork. En 2012, il traîne un cadavre de cheval jusqu’à un site fréquenté par les loups et qu’il cerne de pièges et de collets. Quand il revient, quelques jours plus tard, une femelle gravide de la même meute a été capturée. La prise, photographiée par un voisin et confirmée plus tard par Wallace, lui vaut un article dans le Los Angeles Times, des menaces de mort, et un bon coup de pub pour son autoentreprise de guide. La même année, il attrape la dernière femelle reproductrice de la meute de Grant Creek, qui parfois s’aventure juste en dehors du parc. Du coup, la meute ne donnera plus de petits et tombera de quinze individus à trois. Il y a quelques années encore, un loup rôdant près de chez Wallace aurait été protégé par la loi. Mais les meutes les plus vulnérables du Denali sont au cœur de luttes politiques peu reluisantes. En 2000, Gordon Haber, un biologiste spécialiste des loups, qui a poursuivi les recherches d’Adolph Murie, a surpris des trappeurs posant des collets le long des limites du parc. Avec des collègues, il a convaincu les responsables de la chasse en Alaska d’établir une zone tampon de protection le long de la piste de Stampede et dans le canyon de la Nenana. Après la mort de Haber, en 2009, le Service des parcs nationaux (NPS) a demandé une extension de la zone protégée. L’Office de la chasse a répondu en la supprimant. Du coup, les loups peuvent être abattus et piégés dès qu’ils posent une patte en dehors du parc. « Nous avons étendu [la zone tampon] deux fois, mais ce n’était jamais assez grand, plaide Sam Cotten, directeur du Département de la pêche et de la chasse de l’Alaska (ADFG). La dernière demande portait sur une extension significative, mais, à notre avis, le gouvernement fédéral a délimité les frontières du parc, et on doit s’y tenir. C’est pourquoi on est revenu à un périmètre plus resserré. »

Le Service des parcs nationaux a abandonné sa politique de limitation des populations de prédateurs depuis plusieurs décennies. Mais, de son côté, l’Alaska a intensifié son programme de réduction des loups dans certaines zones pour favoriser orignaux et caribous. « La garantie d’offrir assez de gibier aux chasseurs fréquentant le parc est l’une de nos principales motivations », explique Sam Cotten. En 2013 et 2014, des agents publics chargés du contrôle des prédateurs et des chasseurs accrédités ont abattu depuis des avions des dizaines de loups juste en dehors de la réserve nationale du Yukon Charley Rivers. Plus de la moitié de la population de la réserve a été abattue, dont plusieurs animaux porteurs de colliers et suivis depuis une décennie. Les programmes d’abattage se fondent sur des études scientifiques solides, certifie Sam Cotten. Pourtant, le lien de cause à effet entre la réduction du nombre des loups et l’augmentation des populations de proies, notamment sur le long terme, reste à prouver. Les abattages de loups et la suppression des zones tampons autour du Denali n’ont que trop tardé, estime Coke Wallace : « L’Alaska a enfin tenu tête à un gouvernement fédéral qui outrepasse ses droits et à ces écologistes bienpensants. Je préférais largement le parc quand il s’appelait McKinley et qu’il était fait pour les mouflons. Puis, Washington nous a fait avaler cette chose qu’on appelle l’Anilca [Alaska National Interest Lands Conservation Act]. »

Cette loi, votée par le Congrès en 1980, a transformé 420 000 km2 en forêts, réserves et parcs nationaux, plus 200 000 km2 en espaces sauvages protégés. Le parc du mont McKinley a été rebaptisé Denali, sa superficie passant de 8 100 à 24 300 km2. Les droits de propriété privée ont toutefois été préservés dans l’ensemble de la réserve, de même que les droits de chasse et de piégeage dans certains secteurs. Pour beaucoup, l’Anilca est l’une des victoires les plus éclatantes des protecteurs de l’environnement dans l’histoire des États-Unis. Mais nombre d’Alaskiens y ont vu l’apogée de longues années d’interventionnisme fédéral. En 1978, des manifestants avaient brûlé une effigie de Jimmy Carter à Fairbanks (la deuxième plus grande ville de l’État), car le président américain avait promu 227 000 km2 du territoire alaskien au rang de monument national. Et, en 1979, des habitants de localités proches du parc avaient organisé le Great Denali Trespass (« grande violation du Denali ») : ils avaient pénétré dans le parc pour tirer au fusil et allumer des feux, entre autres actes de protestation. « Partout où je suis allé, les gens aiment leur parc national, assure Don Striker, qui en a dirigé cinq aux États-Unis avant d’arriver en Alaska. Mais, ici, le passé empoisonne totalement les relations. Les gens semblent oublier que cette terre a toujours été fédérale et n’a jamais appartenu à l’Alaska. Il est bien vu de décrier les parcs en passant sous silence tout ce qu’ils ont apporté à l’État, surtout sur le plan économique. »

Je suis bien loin de cette polémique – et de tout le reste – quand je passe la tête dans l’ouverture de ma tente, sur un site de campement des environs de Cache Creek, à la mi-mars. C’est le troisième matin de notre expédition en traîneau à chiens, et le troisième matin où il fait – 25 °C. J’envisage de me retirer dans mon abri douillet, mais le Denali, visible la plupart du temps en hiver, aimante mon regard. Des rayons de soleil éclaboussent le sommet. Quand je trouve enfin le courage de sortir de ma tente, la trentaine de chiens jappent et aboient. En hiver, les attelages de chiens font encore partie intégrante de la vie dans ces régions reculées. C’est avec eux que les limites du parc sont surveillées, que les recherches sur la faune sont menées, et que le matériel nécessaire au nettoyage et à l’entretien des cabanes est transporté. Et, parmi les démonstrations proposées aux visiteurs par le personnel du parc, le spectacle organisé chaque été avec le chenil est le plus apprécié. « Les chiens rattachent les gens à l’histoire et à une expérience que la plupart d’entre eux ne vivront jamais, observe Jennifer Raffaeli, la directrice du chenil. En hiver, ils offrent le mode de déplacement le plus fiable et, globalement, le plus sûr dans les divers secteurs du parc. Au contraire d’une motoneige, ils sont toujours prêts à partir. Ils ont aussi un instinct de survie, ce dont une machine ne disposera jamais. » Dans l’après-midi, le temps se radoucit. Nous nous rendons au poste de garde de Wonder Lake en convoi de trois attelages de chiens. À 2 heures du matin, nous sortons de nos tentes pour admirer le spectacle époustouflant d’une aurore boréale, tandis que les chiens dorment tout près. « Une grande partie du Denali est inaccessible à la plupart des gens, mais, avec les chiens, en se déplaçant comme ça, on peut atteindre certains de ses recoins les plus reculés, me confie Jennifer Raffaeli, tandis que nous contemplons, béats, les rideaux de lumière multicolore dansant dans le ciel. L’impression de paix que l’on éprouve ici en hiver est tellement intense que c’en est presque incroyable. »

Trois mois plus tard, fin juin, je découvre un Denali totalement différent. Il est 20 heures, et je suis pris dans un embouteillage, sur la grand-route du parc. Un orignal femelle et deux petits avancent nonchalamment en lisière de la forêt, et les automobilistes s’arrêtent au milieu de la chaussée pour prendre des photos. Dans les années 1960, Adolph Murie s’était vivement opposé au projet de route bitumée au cœur du parc. Il avait en partie gagné : le Service des parcs nationaux n’avait goudronné que 24 km. Mais, le nombre de visiteurs augmentant, l’étroite route s’avérait de plus en plus encombrée et dangereuse. L’inquiétude grandissait quant à l’impact du trafic sur la faune sauvage. En 1972, le Denali est devenu l’un des premiers parcs nationaux américains à mettre en place un réseau routier permettant un transit de masse, afin de réguler le nombre des véhicules. Une initiative copiée depuis dans d’autres parcs. Je passe une semaine à errer dans les zones les plus reculées du Denali accessibles en été, goûtant à chaque instant l’effet apaisant du spectacle de la nature. Vers la fin de ma randonnée, je parviens à faire une brève étape à la cabane d’East Fork, qui fut le refuge d’Adolph Murie quand il étudiait les rapports entre les loups et les mouflons de Dall. Pour le jeune écologue, c’était un rêve devenu réalité. Il était seul, et l’occasion lui était offerte d’étudier les animaux avec les plus simples des instruments : des jumelles, un appareil photo, des carnets et des jambes robustes. Il s’intéressa notamment à une famille élargie de loups vivant près de la cabane, non loin du bras est de la rivière Toklat. La hiérarchie d’Adolph Murie à Washington s’attendait sans doute à ce qu’il rapporte de ses pérégrinations une monographie scientifique austère. En fait, The Wolves of Mount McKinley, publié en 1944, est aussi long qu’un roman. Le rapport, devenu un classique de l’histoire naturelle, attira l’attention du monde entier sur la meute de Toklat-East Fork. Murie était le premier à décrire les cycles de vie des loups sauvages, leurs relations avec les autres animaux, et le fonctionnement de tout un réseau écologique. Celui-ci, avait-il compris, reposait sur des interactions plus compliquées qu’on ne l’imaginait. Murie batailla contre les politiques d’éradication des prédateurs tels que les loups, les pumas et les coyotes. Cette prise de position le rendit impopulaire au sein du Service des parcs nationaux comme à l’extérieur. Mais plus il écrivait sur ses sujets d’étude dans des magazines et des revues, plus les loups devenaient célèbres et l’une des attractions majeures du Denali.

Lors du trajet vers la cabane de Murie, la conductrice du car demande aux passagers : « Chez vous, combien d’entre vous se sentent constamment stressés ? » Je ne lève pas la main, refusant d’admettre que cette course sans fin contre la montre m’a miné pendant la plus grande partie de ma vie d’adulte. En fin d’après-midi, le même jour, j’ouvre les yeux après un petit somme. Je me lève d’instinct pour consulter mon téléphone, mais me ravise aussitôt : impossible ici de recevoir un texto ou un appel. La montre n’est plus aux commandes. Je passe trois jours autour de la cabane à marcher, à lire les œuvres de Murie, et à m’adapter, comme l’a écrit Emerson, au « rythme de la nature ». Je m’en retourne vers la route sans hâte de retrouver les cars bondés ou d’apprendre les dernières nouvelles du monde. Mais même les nouvelles de l’intérieur du parc ne sont pas bonnes. Je fais halte au bureau du biologiste du parc, Steve Arthur. Je souhaite l’interroger sur deux sujets : les dernières études sur les populations de loups (dont les effectifs restent bas) et l’autopsie d’un cadavre de loup ensanglanté que j’ai vu lors de ma visite en hiver. En extrayant le loup gelé (un mâle de la meute d’East Fork) de la neige, l’équipe de Steve Arthur a découvert un collet autour de son cou. L’animal avait réussi à arracher le collet de son support, avant d’errer dans le parc et de mourir en se vidant de son sang. En mai, Steve Arthur a reçu un appel d’un chasseur qui avait abattu en toute légalité un loup porteur d’un collier émetteur juste en dehors du parc, sur la piste de Stampede, près d’un site d’« appâtage » d’ours. Cette pratique controversée est interdite dans la plupart des États autorisant la chasse à l’ours. Mais l’Office de la chasse de l’Alaska l’a étendue aux grizzlis en 2012. Or la saison d’appâtage, au printemps, coïncide avec la saison de reproduction des loups. Les femelles gravides ou allaitantes ont donc plus de risques d’être abattues. Steve Arthur a trouvé un autre loup mort – une femelle gravide sans collier. Les deux animaux appartenaient à la meute assiégée d’East Fork. Et des données GPS issues du collier d’un troisième loup ont révélé que d’autres membres de la meute se trouvaient encore dans la zone, attirés par les appâts à ours. Arthur s’en est inquiété auprès des services de protection de la faune de l’Alaska, suggérant d’avancer la fermeture de la chasse au loup dans le secteur. À titre exceptionnel, les autorités ont accepté de le faire deux semaines plus tôt que prévu.

Après cinq semaines dans le Denali, il me reste un peu de temps pour une dernière aventure en pleine nature. De mon siège, au fond du car, j’ai repéré un trajet prometteur menant à la vallée de la Toklat, par-delà un petit col. Je m’enfonce sans carte dans des paysages dénués de sentiers, espérant à moitié me perdre au milieu des montagnes et des lacs. Ayant atteint la rivière, j’aperçois de l’autre côté une autre vallée en hauteur, qui semble beaucoup plus proche qu’elle ne l’est en réalité. Ce qui a commencé comme une promenade d’une demi-journée va finalement durer plus de huit heures, mais ce n’est pas un problème pour moi, car il fait jour tard. Sur mon trajet de retour vers la route, je fais s’envoler un aigle royal sur un haut piton rocheux. Je me rends compte que j’ai marché jusqu’alors de façon bien trop silencieuse dans cette région infestée d’ours. Il est toujours plus prudent de leur manifester sa présence en faisant du bruit.

À peine ai-je ouvert la bouche pour crier que j’atteins le haut du col. Et que vois-je 200 m plus bas ? Un grand grizzli mâle qui se rafraîchit dans un étang. Quand il entend le son de ma voix, il se dresse sur ses pattes postérieures et regarde autour de lui de façon comique, comme ébahi. Il est sacrément costaud, mais n’a pas l’air méchant. Il regagne la rive en pataugeant et sort de l’eau, se sèche en s’ébrouant, puis disparaît d’un pas nonchalant dans les hauteurs. Revenu sur la route, je fais signe une dernière fois au chauffeur du car de s’arrêter. Avant de monter, je m’écarte pour laisser le passage à un randonneur qui a choisi de descendre à cet arrêt. Dans son sac à dos, il a de quoi tenir quatre jours, et une carte élimée dans les mains. Je lui demande où il va. Il balaye de sa carte le panorama de montagnes, rivières et vallées, et, souriant dans un plissement d’yeux, me confie : « Quelque part, là-bas. »

 

Ce reportage a été publié dans le magazine National Geographic n° 197, en février 2016.

 

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