Voyage

Découvrir le Cambodge en remontant le fleuve Mékong

Lorsqu’il traverse le Cambodge, le Mékong s’imprègne du pays et de son mystère. Et, curieusement, plus son cours se rétrécit, plus le temps se dilate…

De Christophe Migeon

Remonter un fleuve, c’est aussi remonter le temps. En quittant le Viêt Nam où le Mékong, sentant sa fin prochaine, s’abandonne en neuf bras mollassons reliés entre eux par un enchevêtrement d’arroyos (rivières) et de canaux apathiques, on découvre un vaste lit régulier, fouetté d’un flot encore vigoureux.

Le trafic de petits cargos, de péniches et de barges pétaradantes s’est estompé pour faire place à celui, moins bruyant, des radeaux de jacinthes d’eau. Des maisons sur pilotis, qu’on s’attend à voir partir à la dérive, trempent leurs maigres jambes dans l’eau couleur caramel tandis que les buffles prennent du bon temps, étendus dans la boue grasse des rives.

Des jeunes femmes, la peau inondée de reflets cuivrés, font trempette dans une profusion d’éclaboussures tandis que les pêcheurs, imperturbables, envoient tournoyer leurs éperviers comme des soleils dans l’azur. Les berges du fleuve sont un théâtre où défile, dans un joyeux désordre, le quotidien d’une autre vie, d’un autre bonheur.

De l’eau, des arbres, des hommes, un soupçon de mystère, une bonne pincée d’histoire tragique : c’est la recette du Mékong. Sur les quais de Phnom Penh, les moines portent leurs robes mandarine avec une majesté grecque, un pli jeté sur l’épaule droite.

Ils partent faire leurs dévotions au temple Preah Ang Dankal avec cette désinvolture que seuls connaissent les gens assurés d’une vie après la mort. Devant les grilles du bâtiment, une petite cour des miracles : mendiants en haillons et éclopés abandonnés des dieux font de leur mieux pour traîner la patte et s’attirer les largesses des visiteurs.

Pour une poignée de riels, un bataillon de vendeurs propose le nécessaire du parfait bouddhiste : boutons de fleurs de lotus pour orner l’autel, tortues fébriles nageant la brasse dans leur cuvette, passereaux déprimés dans leur cage de bambou… autant de bestioles dont la libération ne peut que faire du bien au karma.

D’autres échoppes ambulantes exposent, avec un goût du marketing prononcé, un assortiment de snacks irrésistibles : sélection de sauterelles grillées, mygales frites, assiettes de vers à soie, brochettes de bébés grenouilles ou de moineaux rôtis… tout ce qu’il faut pour caler une dent creuse. Cette gastronomie pittoresque tire son origine des longues disettes de la période khmère rouge, lorsqu’il n’était guère permis de faire le difficile.

Les amateurs de « Koh Lanta » et autres « Fear Factor » se rendront à Skon, 75 km plus au nord, où des vendeuses leur proposeront des platées de mygales empilées sur 40 cm de hauteur. Capturés à l’aide d’un bâton dans leurs terriers, les arachnides sont jetés vivants dans l’huile bouillante et frits à point.

Après avoir reçu quelques conseils de dégustation – tel ne pas manger l’abdomen – le novice croque dedans comme il s’élancerait du grand plongeoir, les yeux fermés et la bouche grande ouverte sur l’inconnu. Cela a un goût… de friture.

 Impossible de visiter Phnom Penh sans effectuer le pèlerinage du Tuol Sleng, le tristement célèbre S21, un ancien lycée transformé en centre de détention et d’exécution de 1975 à 1979. On estime qu’un quart de la population du Cambodge – 2 millions sur 8 millions d’habitants – a disparu sous le régime de Pol Pot qui estimait que, tout comme à l’époque faste des Khmers, la puissance du Cambodge reposait uniquement sur sa capacité à produire du riz.

Les villes et leurs habitants devenaient de ce fait inutiles. Toute personne à lunettes, aux mains trop lisses, à la peau trop blanche ou en possession d’un livre était désignée ennemie de la Révolution et livré au sadisme de bourreaux adolescents dont la plupart n’avaient pas 15 ans.

Sur les 14 000 prisonniers que l’infortune a conduit entre ces murs lézardés, sept, pas un de plus, ont survécu. Tous les détenus ont été photographiés et le visiteur déambule, hagard, devant ces portraits en noir et blanc, jeunes gens au regard perdu, vieillards résignés, enfants à la mèche rebelle dont on allait un peu plus tard défoncer les crânes à coup de houe pour économiser les balles.

Des escadrilles de pigeons s’envolent au-dessus des couronnes des palmiers, slaloment entre les clochetons dorés du palais royal et indiquent la direction du fleuve, meilleur remède pour s’affranchir des fantômes du passé.

À 200 km en amont de la capitale, au nord de Kratié, le Mékong se retrouve étriqué entre deux rives qui n’ont de cesse de se rapprocher. Des îlots de verdure font le gros dos entre deux bancs de sable. Les yeux se mettent à scruter la surface, à la recherche d’un aileron luisant ou d’une petite bouille ronde et curieuse.

Le dauphin de l’Irrawaddy (Orcaella brevirostris) a su se faire discret, au point d’ailleurs de n’être découvert qu’en 1866. La pêche à la dynamite, les hélices et les filets n’ont épargné que 200 individus et la moindre de leur apparition est toujours un bonheur.

Un peu plus haut, les rochers affleurants des rapides de Sombor forment le premier obstacle majeur à la navigation. Pour poursuivre la découverte fluviale du pays, mieux vaut revenir à Phnom Penh et embouquer la rivière Tonlé Sap, une grande originale qui met un point d’honneur à couler dans les deux sens selon la saison.

Au terme d’une centaine de kilomètres, les berges vertes semées de cahutes en feuilles de latanier s’évanouissent au profit d’un grand vide qui finit par se confondre avec le ciel. Le lac Tonlé Sap, « la petite Méditerranée du Cambodge » comme l’avait surnommé Henri Mouhot, le naturaliste « découvreur » de la cité d’Angkor en 1860, ouvre la porte d’un désordre de jungle où s’effilochent les bribes d’une civilisation disparue.

Angkor, dont le prestige rayonnait sur toute l’Asie du Sud-Est du IXe au XVe siècle, semble avoir été la plus large conurbation érigée par l’homme avant l’ère industrielle, une mégapole médiévale d’au moins 1 million d’habitants aussi étendue que Los Angeles. Sur plus de 400 km2, une invraisemblable forêt de pierre se fond dans le vert des kapokiers et des grands fromagers.

L’amoncellement de blocs coiffés de lianes et de fougères semble surgi d’une gravure romantique du XIXe siècle. Les feuilles chuchotent et les bambous oscillent sous la brise. Cela sent bon l’humus. Le temps n’a plus d’importance.

Les apsaras, ces nymphes célestes aux poitrines arrogantes, font les coquettes entre deux pariétaires. L’envie est forte de s’asseoir au pied d’un temple en leur compagnie et d’envoyer le monde se promener.