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Antonio Meloto, le bâtisseur de rêves

À l'occasion du Global Positive Forum, nous avons rencontré l'entrepreneur social philippin Antonio Meloto. Jeudi, 9 novembre

De Romy Roynard, Rédactrice en Chef web

Un large sourire aux lèvres, Antonio Meloto pose son regard bienveillant sur les personnes qui croisent son chemin. "Tony" Meloto était un jeune cadre de l'élite philippine, qui avait étudié dans les meilleures universités du monde et avait gravi un à un les échelons d'une des plus grandes multinationales du monde. Ce jeune ambitieux, à l'orée de ses 35 ans, a réalisé que les satisfactions matérielles ne lui apportaient que peu d'épanouissement. Guidé par une spiritualité renouvelée, il a choisi dès lors de consacrer sa vie aux autres, aux plus démunis, aux laissés-pour-compte. 

Nous avons rencontré Tony Meloto à l'occasion du Global Positive Forum, qui s'est tenu à Paris vendredi 1er septembre dernier. L'occasion pour lui de nous présenter son projet d'humanisme social, celui de l'éradication de l'extrême pauvreté aux Philippines d'ici 2024.

 

Vous aviez une brillante carrière, une situation très enviable chez Procter & Gamble Co... Qu'est-ce qui vous a amené à dédier votre vie aux autres ?

Je n'appellerai pas ça une crise de la quarantaine mais plutôt une épiphanie de la quarantaine. J'avais un parcours guidé par l'ambition. Je suis allé dans les meilleures universités, ai trouvé un emploi dans une multinationale en tant que cadre exécutif... Mais j'ai réalisé que cela ne m'apportait pas la plénitude que je recherchais. Et que mon humanité exigeait que je donne un sens plus grand à ma vie.

J'ai compris que l'important n'était pas combien je gagnais, ou ce que je possédais, mais quelle pouvait être ma contribution pour l'équilibre de mon pays et de la planète. À l'âge de 35 ans, alors que je n'étais motivé que par l'ambition et l'argent, ma vie a trouvé un autre sens et pris une autre direction. J'étais déjà père à l'époque et je voulais le meilleur pour mes enfants, leur offrir tout ce qui m'avait été permis de faire. Et c'est ce que j'ai fait : mes enfants ont étudié dans les meilleures universités. Mais à une échelle plus globale, j'ai réalisé que mes propres enfants n'auraient pas le meilleur des avenirs dans un pays endigué dans la pauvreté et dans lequel ils ne seraient pas en sécurité. Tout simplement parce que des personnes comme moi restent dans leur zone de confort, envoyant leurs enfants dans les meilleures écoles, ne fréquentant que les classes supérieures et ignorant la propagation de la pauvreté et de la violence.

 

Vous auriez pu entreprendre ce nouveau chemin de vie avec d'autres organisations ou ONG. Pourquoi avoir choisi Couples for Christs (CFC) ? La religion était-elle un aspect important de ce changement de perspective ?

J'ai eu le sentiment qu'il y avait une raison divine pour laquelle j'étais né aux Philippines, un pays meurtri par la colonisation. Je suis né catholique dans un pays où toutes les religions cohabitent, et où les croyants construisent le royaume de Dieu en laissant la population vivre dans les bidonvilles.

Il me fallait d'abord trouver un sens plus profond et plus authentique à ma chrétienté. C'est pour cela que j'ai été missionnaire pendant un peu plus de 15 ans. J'ai fondé les mouvements "Youth for Christ", "Singers for Christ" et "Kids for Christ" pour améliorer le quotidien de ma famille. Dans les desseins que Dieu avait pour moi, la famille tenait une place importante, tout comme la communauté et le pays tout entier. Je devais d'abord comprendre ce que Dieu attendait de mon rôle de père et d'époux. Et m'entourer de personnes lumineuses et aimantes. Gawad Kalinga a été le résultat de cette recherche. J'ai fini par comprendre que ma famille ne se résumait pas à mon cercle restreint, mais à tous les êtres que je pouvais rencontrer. En suivant l'exemple de Jésus, qui est né dans une étable en simple "squatteur", j'ai décidé de dédier ma vie à aimer les personnes au ban de la société, d'aimer les sans-terres et les sans-abris, dont l'existence-même est une expression de profonde spiritualité.

CFC a pris ses distances avec vous en 2009 à cause de votre visée humanitaire trop libérale à leur goût. Vous souhaitiez que la charité dépasse les fois et les cultures. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Je respecte leur choix de ne se concentrer que sur les schémas traditionnels et conventionnels de la charité chrétienne telle qu'elle était appliquée dans mon pays. Mais j'ai développé un autre point de vue. Pour moi, les pauvres, quels qu'ils soient, ne devaient plus être de simples objets de miséricorde et de charité mais devaient être vus comme des membres de notre famille. Parce que les voir comme un sujet de miséricorde n'apportait pas de solutions à long-terme. Par ailleurs, il me semblait que le chemin vers le paradis n'était pas réservé à une seule religion et que nous devions construire un monde dans lequel il n'y aurait plus d'ennemis, de victimes et de proies, une société dépassant les religions et les intérêts politiques. Parce que les religions et les actions politiques apportent avec elles des divisions, je voulais construire des communautés qui n'en tiendraient pas compte.

 

Dans des interviews que vous avez données il y a quelques années, vous sembliez convaincu que les Philippines n'avaient pas d'excuse pour rester un "pays pauvre", étant donné les 12 millions d'hectares de terres arables qui pourraient nourrir la population. Pouvez-vous nous parler du développement économique et agricole qu'on observe aux Philippines depuis quelques années ?

Je suis un optimiste radical. Je crois sincèrement que nous pouvons transformer notre pays pauvre, dévasté par des siècles de colonisation. Les Philippins se sont entendus dire qu'ils ne valaient rien parce qu'ils n'étaient pas assez blancs. D'ailleurs nous sommes toujours les plus grands utilisateurs de produits de blanchiment de la peau. Nous devons prendre conscience de nos atouts. Les Philippins sont talentueux, créatifs, et pourtant parce que le pays n'est pas attractif, nos talents partent étudier ou faire carrière dans d'autres pays. Si un mouvement positif est lancé, si les Philippins réalisent que de grandes opportunités peuvent leur être données, ils seront capables de travail acharné et d'excellence dans leur pays.

C'est pour cela que dans les environnements que nous créons, nous donnons des terres à ceux qui veulent les cultiver, nous construisons des maisons et des immeubles pour les sans-abris et nourrissons les plus démunis. Nous nourrissons ainsi chaque jour 50 000 enfants et avons créé la première université agricole pour que les entrepreneurs sociaux en devenir puissent profiter d'un véritable ascenseur social.

 

Je sais que votre fondation agit en ce sens, notamment sur le plan agricole, mais les autorités philippines continuent d'importer la majorité des denrées consommées dans le pays.

Les autorités philippines commencent à comprendre que nous pouvons produire ce que nous importons et que les importations ne servaient qu'à satisfaire les besoins de globalisation d'une élite. Quand pendant des siècles votre pays est occupé, vous avez tendance à penser que tout ce qui vient de l'étranger est meilleur.

Nous avons travaillé avec le précédent président et avons construit sept communautés avec l'actuel Président Duterte à Mindanao. Nous construisons en ce moment-même un hub d'entrepreneurs sociaux des différentes régions du pays à Lezon. Nous espérons étendre ce modèle dans 24 autres provinces. D'ici 2020 ou 2024, nous espérons avoir créé 500 000 postes d'entrepreneurs sociaux. Notre but est de créer une nouvelle classe moyenne.

Diriez-vous, comme votre action semble le suggérer, que le profit est compatible avec la responsabilité sociale et la générosité ?

C'est ce qu'on appelle l'altruisme rationnel. Quand vous sortez les pauvres de leur état de pauvreté, vous créez de nouveaux marchés. C'est pour cette raison que nous sommes soutenus par plus de 700 grandes corporations. Procter & Gamble Co, Unilever, Nestlé, Coca Cola, Microsoft, Hyundai... nous travaillons avec eux. Nous construisons des villages et ils nous aident à financer la construction des écoles.

C'est la seule manière d'éradiquer réellement la pauvreté. Si nous donnons aux plus pauvres des terres à cultiver, qu'ils sont prêts à se lever tôt et travailler dur et que nous sommes capables de les payer décemment pour leur garantir un bon niveau de vie, alors la société s'organise de façon efficace et profitable à tous.

D'ici 20 à 30 ans, les Philippines seront un des marchés émergents les plus florissants. C'est peut-être la raison pour laquelle les étudiants de Polytechnique et d'écoles internationales françaises sont si nombreux à venir nous aider en stage, parce qu'ils réalisent que les problèmes sociaux qu'ils constatent en Europe pourront avoir des solutions durables si des partenariats sont mis en place avec des économies asiatiques et africaines émergentes.

   

Est-ce que tout le monde peut dédier sa vie aux autres ou est-ce que cela requiert une forme extraordinaire de générosité ?

Je suis une personne ordinaire. Je n'ai pas de pouvoir politique, ou de grandes possessions. Mon exemple prouve que n'importe quel citoyen du monde peut faire la différence. Mais pour cela vous devez avoir une foi inébranlable, et déborder d'espoir et d'amour. J'ai inclus les pauvres et les riches dans ma famille, au-delà de ma famille biologique. En tant que chrétien, apporter un changement durable à mon pays est une source immense d'épanouissement. Je ne porte aucune revendication de pouvoir ou d'argent mais simplement le pouvoir de l'amour et l'importance de considérer les rejetés, les abandonnés, les indésirables. Transformer les bidonvilles en communautés, les criminels en bons citoyens, c'est assurer au monde des lendemains meilleurs, y compris pour mes enfants.

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