France : La moitié des œuvres du musée Terrus seraient des faux

Le musée Terrus, situé dans le sud de la France, a déboursé près de 160 000€ pour acheter des œuvres d'art contrefaites ou fausses.Thursday, May 3, 2018

De Elaina Zachos

En septembre dernier, Éric Forcada, historien d'art dans le sud de la France faisait office de conservateur invité au sein d'un petit musée de la région. Après un projet de rénovation d'un montant de plus de 300 000€, l'historien remarque quelque chose d'étrange en accrochant une peinture au mur. La signature qui figurait sur l'œuvre, censée appartenir à Étienne Terrus, un artiste moderne, ne correspondait pas exactement. En frottant délicatement la signature avec un gant blanc, celle-ci s'est effacée pour laisser place à une signature différente.

Éric Forcada a alors annoncé aux employés du musée qu'il pensait que l'œuvre était un faux. Après avoir fait appel à d'autres historiens d'art, les experts ont confirmé que l'œuvre n'était pas un original de Terrus. Des études plus poussées ont révélé qu'il ne s'agissait pas de la seule contrefaçon du musée : la moitié de la collection n'était pas de Terrus.

Le Musée Terrus, dédié au peintre du même nom, a ouvert à Elne, dans les Pyrénées-Orientales, en 1994. La plupart des œuvres ont été obtenues après 2013. Pendant plusieurs années, entre 10 et 15 pièces non authentiques ont été exposées dans le musée, tandis que le reste des faux et des contrefaçons étaient stockés dans la réserve.

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Le musée, qui a ré-ouvert ses portes vendredi dernier après rénovation, expose désormais 60 œuvres authentifiées. D'après les autorités, retrouver la personne responsable pourrait nécessiter plusieurs années. Les faussaires ont pour habitude de choisir les œuvres d'artistes peu ou pas connus.

 

SAVOIR REPÉRER LES FAUX ET LES CONTREFAÇONS

D'après Noah Charney, auteur, professeur et fondateur de l'Association for Research into Crimes Against Art, une association qui lutte contre les faussaires, les faux et les contrefaçons sont deux choses différentes.

« Un faux est une œuvre d'art déjà existante qui a été modifiée d'une certaine façon pour augmenter sa valeur d'une manière frauduleuse », a expliquer Noah Charney. « Une contrefaçon est une œuvre nouvelle, créée en gros et réalisée en imitant quelque chose ou le style d'un artiste ».

Sur les 142 œuvres du Musée Terrus, la police a découvert que 82 d'entre elles n'étaient pas des peintures de l'artiste. Au cours des 20 dernières années, le musée a dépensé près de 160 000€ en peintures, dessins et aquarelles attribués à tort à Terrus et obtenus grâce à des campagnes de financement et des collectionneurs privés.

Le musée ne dispose pas de conservateur formé ou d'une équipe uniquement dédiée aux acquisitions. Par conséquent, il reposait sur son fondateur pour l'obtention des œuvres de l'artiste. Afin d'attirer plus de touristes dans la zone, la ville d'Elne a commencé à investir plus dans le musée, en restaurant les peintures, installant un meilleur éclairage et mettant en place un système qui régule la température du musée afin de mieux conserver les œuvres.

En étudiant les autres œuvres qu'il soupçonnait d'être des faux ou des contrefaçons, Éric Forcada a remarqué d'autres signatures très mal recouvertes. Certaines œuvres représentaient d'ailleurs des monuments, comme des châteaux, construits dans les années 1950. Sauf que Terrus était alors déjà mort depuis des dizaines d'années.

D'autres toiles provenaient bien de la bonne époque, mais pas du bon artiste. Pour la police, ces œuvres, qui feraient partie d'une arnaque d'art encore plus importante, ont été réalisées par des contemporains de Terrus, comme Pierre Brune, Balbino Giner et Augustin Hanicotte.

UN FLÉAU RÉPANDU ?

La vie d'Étienne Terrus est en grande partie méconnue. On sait que l'artiste est né en 1857 à Roussillon, en France, et qu'il est décédé en 1922. Contemporain d'Henri Matisse et d'André Derain, Étienne Terrus a déménagé à Paris pour pratiquer son art alors qu'il était adolescent. Par la suite, il emménagea à Elne, où il réalisa bon nombre de ses œuvres. L'artiste est surtout connu pour ses paysages du sud de la France. Il est considéré comme l'un des précurseurs du Fauvisme, un style d'art moderne très coloré.

Pour les non-connaisseurs, il est difficile de faire la différence entre des œuvres contrefaites ou fausses et des œuvres authentiques. Toutefois, ces dernières doivent avoir des papiers concernant leur provenance et ces documents doivent être certifiés. Si ce n'est pas le cas, il est possible de déterminer la supercherie en regardant si la signature est tremblante ou mal orthographiée ou si les matériaux utilisés proviennent d'une époque différente.

« Ce ne sont pas les achats qui posent problème aux musées, puisque les acquisitions sont surveillées. Ce sont les œuvres prêtées qui peuvent être problématiques », a indiqué Noah Charney. « La majorité des musées dépendent des objets prêtés. Mais les musées ne se posent pas de question concernant l'authenticité des œuvres si elles sont belles car le prêt est un moyen pour eux de remplir les murs ».

La contrefaçon d'art est répandue dans le monde de l'art conventionnel. Depuis sa création en 2004, l'équipe du FBI pour les crimes contre l'art a saisi plus de 14 850 œuvres, d'une valeur totale de près de 138 millions d'euros. Il est estimé que jusqu'à 20 % des peintures des grands musées sont des faux, mais pour Noah Charney, ce chiffre est erroné.

« Je pense qu'au moins 95 % des œuvres exposées dans les musées sont ce qu'elles prétendent, c'est-à-dire qu'il ne s'agit pas de l'œuvre d'un autre artiste ou d'un faux ou d'une contrefaçon », a expliqué Noah Charney. « Il est prudent d'avancer que 20 % de ce que possède un musée pose des problèmes d'authenticité, ce qui signifie que les œuvres ont été attribuées à un artiste qui ne les a pas réalisées ou que, dans de rares cas, elles soient un faux ou le résultat d'une contrefaçon ».

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