Lutte contre le mariage des enfants en Afrique : le réveil d'un continent

En 2015, toutes les deux secondes, une fille de moins de 18 ans était mariée dans le monde. Encore très fréquent en Afrique, les autorités peinent à enrayer le phénomène.

De Juliette Heuzebroc
Deux jeunes mères tiennent leurs bébés à l’arrière d’une camionnette de la Samburu Girls Foundation. L’association a négocié avec les chefs de la communauté du village de Oldinyiro, dans le comté d’Isiolo au Kenya, le droit de les emmener dans leur refuge. Les jeunes femmes s’étaient enfuies de leurs domiciles après que leurs bébés furent menacés de mort. Elles avaient été « perlées », selon une coutume qui sert de fiançailles sexuelles durant lesquelles les mères n’ont pas le droit de tomber enceintes. Si c’est le cas, elles subiront soit un avortement grossier, soit la mise à mort du bébé.

Plusieurs organisations étaient réunies à Dakar pour discuter des mesures à mettre en place pour lutter contre le mariage des enfants en Afrique, où les petites filles sont les plus susceptibles d'être mariées à un homme qu'elles n'ont pas choisi. La concertation entre plusieurs bureaux de l’ONU, des organisations de la société civile ainsi que des représentants de l’Union Africaine a mené, le 25 octobre, à la signature d’une déclaration engageant les signataires à agir pour limiter le mariage des enfants.

 

UNE TRADITION ARCHAÏQUE, FREIN MAJEUR POUR L’AFRIQUE

700 millions : c’est le nombre de personnes concernées par le mariage des enfants à travers le monde en 2015, dont 125 millions seulement en Afrique. Chaque année, plus de 15 millions d’enfants sont mariés avant leur 18e anniversaire, soit l’équivalent de la population entière du Mali. Les régions d’Afrique de l’Ouest et centrale sont les principales concernées. Quatre femmes sur dix y sont mariées avant leurs 18 ans, dont une sur trois avant 15 ans. Selon une récente étude de l’Unicef, cette partie de l’Afrique compte en effet six des pays où le nombre de mariages d’enfants est le plus élevé au monde : le Niger, la République Centrafricaine, le Tchad, le Mali, le Burkina Faso et la Guinée. Plus de 40 % des filles y sont l'objets d'unions forcées.

Les origines de ce problème sont multiples. Cet état de fait prévaut principalement dans les communautés pauvres. Les familles, en mariant leurs filles, se soulagent d’une charge financière et, potentiellement, perçoivent une rémunération grâce à la dot. Le cadre législatif de ces pays entretient également la confusion autour de la légitimité de ces démarches. Les politiques juridiques autour de la définition de l’enfance et l’âge de minorité, légal comme sexuelle, sont floues et divergent d’une source à l’autre. Mais l’un des enjeux principaux de ces familles reste la perpétuation des traditions et la pression sociale de la communauté. Dans beaucoup de pays, renoncer à la tradition se traduit par une exclusion de la communauté. Le mariage des enfants est très institutionnalisé et peut prendre diverses formes :

⌛ Au nord-est de l'Ethiopie, le telefa décrit l'action d'un homme qui kidnappe, cache et viole une fille, afin de pouvoir prétendre au mariage en tant que père l'enfant à naître.

⌛ En Afrique du Sud, l’ukuthwala est la pratique par laquelle un homme kidnappe une fille ou une jeune femme avec l'intention d'obliger la famille de cette dernière à approuver sa demande en mariage.

⌛ Au Ghana, au Bénin et au Togo, le trokosi consiste à offrir une jeune fille vierge à un prêtre local pour obtenir le pardon divin quand un membre de la famille, souvent un homme, commet un crime.

Autant de déclinaisons du mariage des mineurs qui ancrent la tradition dans les communautés. Si ces unions constituent une violation des droits de l’Homme, elles sont également un grave problème sanitaire. Les mariages précoces sont la principale cause de mortalité maternelle chez les 15-19 ans. De plus, plusieurs organisations humanitaires ont établi le fait qu’une fille mariée avant sa majorité était beaucoup plus susceptible d’être battue et violée jusqu’à la fin de sa vie qu’une jeune fille décisionnaire de son mariage à sa majorité.

 

LE RÉVEIL D’UN CONTINENT

L’Unicef estime qu’au rythme de réduction actuelle, plus d’un siècle sera nécessaire pour mettre fin au mariage des enfants en Afrique de l’Ouest et centrale. Pourtant ces deux dernières décennies ont été porteuses d’améliorations. Plusieurs pays ont réussi à réduire la pratique de 40 % à 60 % comme en Gambie, Guinée Bissau ainsi qu’au Togo, au Ghana et au Rwanda. Ces améliorations notoires sont principalement liées à des programmes et initiatives comme Ishraq ou Berhane Hewan qui luttent pour la scolarisation des jeunes filles et pour leur offrir la possibilité de devenir autonomes, ainsi que pour la sensibilisation des régions aux normes culturelles et sociales. Ajoutons à cela que les mariages forcés sont la première cause de déscolarisation des jeunes filles en Afrique, ce qui constitue un réel frein de développement économique et social, ne favorisant pas la qualification et donc l’autonomie des femmes.

Les lignes étant difficiles à faire bouger, il est d’autant plus important de souligner l’effort de certains gouvernements comme ceux de l’Égypte, l’Éthiopie ou la Zambie, précurseurs dans l’élaboration de stratégies nationales pour mettre fin à ces pratiques. Le mouvement Girls Not Brides (Filles, pas épouses), partenariat mondial pour la fin des mariages des enfants, a d’ailleurs définit plusieurs grandes lignes et objectifs de programmes pour accompagner les organisations nationales et régionales à agir contre des traditions obsolètes : l’autonomisation des filles ; la mobilisation des familles et communautés comme agents du changement ; l’accès à des services de santé, d’éducation et de justice ; ainsi que la mise en place d’un cadre juridique et politique. L’effort est complexe mais l’implication grandissante des gouvernements à travers tout le continent force l'optimisme.

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