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Nadia Murad, ancienne esclave sexuelle de DAESH, se livre dans un entretien exclusif

Nadia Murad a passé 11 mois aux mains de DAESH, à Mossoul, en Iraq. Comme de nombreuses femmes yézidies, elle a été réduite en esclavage sexuel, avant de pouvoir s'échapper. Elle vient de recevoir le Prix Nobel de la Paix 2018.

De Romy Roynard, Rédactrice en chef Web

Nadia Murad est élancée, ses manières sont douces, sa voix est posée et claire.

Nous sommes en septembre 2017, la jeune femme vient d’arriver à Paris pour prendre part au Global Positive Forum, un débat international pour mettre en exergue les initiatives positives pour faire de demain un monde meilleur.

Un ingénieur du son pose délicatement un micro-cravate sur le haut de sa robe. Elle assure que tout va bien, que cela ne la dérange pas. Mais elle frissonne à ce contact.

Son regard porte les stigmates de souffrances innombrables. Ses yeux d’un noir profond sont le reflet d’une enfance sacrifiée, de l’horreur de la guerre, de la violence que DAESH a imposé à sa communauté.

Née en 1993 dans une famille pauvre du nord de l’Iraq, Nadia Murad appartient à la minorité religieuse yézidie, une religion monothéiste issue d’anciennes croyances de la région. Les Yézidis font partie du peuple kurde ; ils ont été l’objet de plusieurs actes de persécution et faisaient partie des 180 000 victimes du génocide de 1988 voulu par le régime irakien de Saddam Hussein.

La famille Murad parle le kurmandji, le dialecte local. C’est d’ailleurs dans cette langue que Nadia Murad a accordé cette interview à National Geographic.

Début août 2014, les djihadistes de DAESH attaquent Sinjar, la plus grande ville yézidie d’Iraq, alors tenue par les pershmergas du Gouvernement régional du Kurdistan. Les pershmergas se replient dans les montagnes, abandonnant les civils à la merci des djihadistes qui ne laissent d’autre choix aux Yézidis que de se convertir à l’islam pour avoir la vie sauve. Pendant douze jours, un mollah tente de convaincre les survivants de se convertir, en vain. La plupart d’entre eux refusent.

C’est alors que l’horreur prend forme : les habitants du village sont convoqués, les femmes, les filles et les enfants sont séparés des hommes. Emmenée à l’étage de l’école locale, Nadia assiste impuissante aux meurtres de six de ses frères, tués par balle ou décapités.

La jeune fille est alors réduite à un esclavage sexuel quotidien à Mossoul, quartier général de DAESH. Elle est battue et violée à plusieurs reprises par un à plusieurs gardes, pendant des mois. Son dernier maître, désireux de la vendre au marché aux femmes, part lui acheter une abaya, forme traditionnelle du hijab. Elle profite de son absence pour s’échapper et se réfugier dans une maison voisine. Là, une famille d’Irakiens sunnites accepte de lui fournir les papiers islamiques au nom de l’une des femmes de la famille, et l’aide à rejoindre son frère à la frontière avec le Kurdistan irakien.

Après avoir transité par le camp de réfugiés de Rwanga, Nadia contacte une organisation d’aide aux Yézidis qui lui permet de rejoindre l’une de ses sœurs en Allemagne en septembre 2015. Son histoire attire l’attention de l’avocate des droits de l’hommes Amal Clooney, qui la défend dès ce jour. En décembre de la même année, elle témoigne devant le Conseil de Sécurité de l’ONU, accusant DAESH de génocide.

La jeune femme que nous rencontrons mêle dans son discours gravité et légèreté avec un naturel désarmant. Elle répond aux questions de Susan Goldberg, rédactrice en chef monde de National Geographic ; avec patience elle attend que ses propos nous soient traduits du kurmandji vers l’anglais. Elle parle de son quotidien sous DAESH, de la manière dont elle s’est échappée, de sa vie actuelle en Allemagne. Devenue ambassadrice de bonne volonté des Nations unies pour la dignité des victimes du trafic d'êtres humains en septembre 2016, elle nous confie dans un sourire qu’elle espère un jour retourner vivre en Irak, nous parle de ses rêves de suivre une formation pour devenir maquilleuse.

Si ses regards disent la douleur et la violence subies, ses sourires eux rappellent que Nadia Murad n’a que 24 ans. Son combat pour rendre justice aux victimes yézidies dépasse sa seule personne. Elle ne se bat plus pour la seule mémoire de ses frères, de sa mère, de ses neveux et nièces. Elle se bat pour la reconnaissance des crimes de guerre commis par l’organisation État Islamique.

« Justice peut être faite » assure-t-elle.

L’interview terminée, Nadia Murad quitte la pièce, nous laissant avec un sentiment confus, comme si la noirceur du monde était soudain teintée d’espoir par sa simple présence.

 

L'interview de Nadia Murad a été menée par Susan Goldberg, Rédactrice en chef monde de National Geographic et Directrice éditoriale de National Geographic Partners.

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