Californie : comment les zoos protègent-ils les animaux des incendies ?

Les incendies devenant de plus en plus fréquents dans l’Ouest des États-Unis, les zoos doivent se tenir prêts en cas de catastrophe. Tous les animaux ne peuvent être évacués en sécurité.mardi 20 novembre 2018

De Maraya Cornell
La fumée d'un incendie qui sévit à Griffith Park s'élève au-dessus du Zoo de Los Angeles, qui a engagé les procédures d'urgence pour protéger ses animaux.

Vendredi 9 novembre dernier, en début de matinée, un feu de forêt s'est déclaré près du zoo de Los Angeles, alors que les pompiers de la Californie du Sud luttaient déjà contre un incendie sans précédent. Un peu plus tôt dans la matinée, l’incendie Woolsey avait franchi la 101 Freeway, une route située au nord-est de Los Angeles. Il fait désormais des ravages au sud. Sept heures plus tard, l’incendie traversait déjà Malibu jusqu’à la plage, laissant sur son passage des ruines calcinées.

Situés dans la partie nord-est du Griffith Park, le parc de la ville d’une superficie de 1 700 hectares, le Zoo et les jardins botaniques de Los Angeles abritent plus de 1 400 mammifères, oiseaux, amphibiens et reptiles, la plupart menacés d’extinction. Le zoo et sa végétation luxuriante se situent au pied de collines recouvertes de chaparrals huileux, assoiffés à cause de la longue sécheresse, et de graminées envahissantes omniprésentes, qui, lorsque l’été touche à sa fin, sont si desséchées qu’elles se transforment en paille jaune craquante, d’où les célèbres « golden hills » (collines dorées) de la Californie.

Alors que le réchauffement climatique rend les incendies, les inondations et les ouragans plus fréquents, les zoos des États-Unis redoublent d’efforts pour protéger leurs animaux des catastrophes. Julie Barnes, responsable des soins animaliers au zoo de Santa Barbara a déclaré qu’au cours de ces cinq dernières années, la préparation face à l’urgence et aux catastrophes est devenue un « sujet très sensible ». « Les séismes constituent un risque constant, donc nous parlons de cela depuis très longtemps », a-t-elle indiqué. « Mais avec le changement climatique, nous voyons ces événements météorologiques extrêmes et nous en ressentons les effets. »

Un feu de forêt s'est déclaré tôt dans la matinée du 9 novembre à Griffith Park, près du Zoo de Los Angeles. Le terrain n'a pas permis aux camions des pompiers de s'approcher de l'incendie .

DJ Shubert, biologiste pour l’organisation à but non lucratif Animal Welfare Institute, partage cet avis. « En 2005, l’ouragan Katrina a lancé la discussion sur les animaux et les catastrophes naturelles » et la nécessité d’avoir des plans d’urgence, explique-t-il. « Cela concernait les animaux de compagnie, mais aussi les animaux des zoos et les autres détenus en captivité. »

En Californie, alors que les feux de forêt catastrophiques tendent à sévir tout au long de l’année, la création d’un plan d’urgence en cas d’incendie est devenue une priorité.

 

DES PROCÉDURES D’URGENCE NÉCESSAIRES

À 7 h 10, les pompiers de Los Angeles arrivent devant le zoo. S’ils ne peuvent voir le feu, la fumée qui monte vers le ciel suggère qu’il n’est qu’à quelques collines de l’extrémité nord du parc. La zone étant inaccessible en camion, les pompiers grimpent la pente abrupte à pieds.

À 7 h 16, l’équipe du zoo lance les procédures d’urgence.

Le zoo de Los Angeles fait partie de l’Association des Zoos et Aquariums américaine. Cette dernière requiert de ses membres accrédités de disposer d’une procédure écrite en cas d’incendie mais aussi pour trois autres catégories d’urgences : si un visiteur ou un employé est blessé, si un animal s’est échappé et en cas d’urgences environnementales spécifiques à la région où se trouve le zoo, comme par exemple les séismes.

Chaque année, les employés des zoos accrédités doivent effectuer au moins un exercice réel, à savoir une simulation prévue à l’avance, pour chacune des catégories d’urgence.

Des employés du Zoo de Los Angeles déplacent des oiseaux dans une salle de classe afin de protéger leurs poumons fragiles de la fumée de l'incendie qui sévit à proximité.

Contacté mercredi dernier, un porte-parole du zoo de Los Angeles a refusé de discuter des procédures d’intervention d’urgence du zoo en raison de contraintes de temps, mais a indiqué dans un email que les plans d’urgence du zoo étaient revus chaque année et « actualisés si nécessaire. »

April Spurlock, responsable de la communication, a précisé dans une déclaration écrite qu’à « titre préventif, les employés débroussaillent et que des systèmes de gicleurs sont utilisés dans tout le zoo. Des extincteurs sont aussi placés à des endroits stratégiques du domaine et l’équipe a été formée à leur utilisation. » Des exercices de simulation sont régulièrement effectués « pour permettre aux employés d’être prêts à agir à tout moment afin de protéger les animaux, les employés et les visiteurs. »

 

DES ESPÈCES PRIORITAIRES

Les incendies représentent un risque important dans le sud de la Californie. C’est pour cette raison que le zoo de Santa Barbara dispose de différents plans d’action, qui dépendent de la façon dont progresse un incendie et des circonstances, précise Julie Barnes.

En 2017, lorsque Thomas, un incendie sans précédent s’est déclaré à Ventura, au sud de Santa Barbara, les employés ont commencé à se préparer pour évacuer. Ils ont sorti les caisses de transport qu’ils avaient stockées sur place et les ont placées à l’extérieur des enclos et des loges intérieures où évoluent les animaux.

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Le zoo possède une liste d’animaux prioritaires, ceux qui sont les premiers évacués en cas d’urgence : il s’agit des espèces menacées d’extinction, des individus très importants d’un point de vue génétique pour les programmes de reproduction ou des « animaux ambassadeurs », c’est-à-dire ceux qui font venir les visiteurs.

Ainsi, plusieurs jours avant que le feu Thomas ne se rapproche, les condors de Californie furent les premiers animaux évacués du zoo de Santa Barbara. « Ils sont extrêmement importants d’un point de vue de la préservation de l’espèce et nous voulions nous assurer que ces oiseaux soient sains et saufs », confie Julie Barnes. Les condors et plusieurs espèces de grands vautours ont été envoyés au zoo de Los Angeles. Les deux zoos participent à un programme de sauvetage qui a permis au condor de Californie d’échapper à l’extinction.

 

L’ÉVACUATION, LA MEILLEURE SOLUTION ?

En plus de déterminer si une espèce est prioritaire ou non pour l’évacuation, les employés des zoos doivent également déterminer s’il est facile de déplacer les animaux et si ces derniers peuvent surmonter le stress d’être placés dans une caisse ou un camion et d’être transportés.

Bien que les condors soient faciles à déplacer, ce n’est pas vraiment le cas pour les girafes et les éléphants. Contrairement aux oiseaux ou aux petits mammifères, ces animaux ne sont pas dressés pour entrer dans des caisses. De plus, déplacer des animaux aussi gros, en particulier dans l’urgence, s’avère être un cauchemar d’ordre logistique. « Les caisses et les remorques nécessaires sont énormes », ajoute Julie Barnes. La démarche à suivre est donc la suivante : laisser les animaux au zoo et les placer sous la protection des employés.

Et que se passe-t-il si l’incendie arrive avant qu’un seul animal ait pu être évacué ? « Dans ce cas, nous commençons à les regrouper dans des zones où nous pouvons lutter contre le feu », explique Julie Barnes. « Nous les déplaçons dans nos bâtiments les plus sûrs, ceux en béton et en parpaing, et dans les espaces où il nous est plus facile de les protéger de l’incendie. »

Ce sarcoramphe roi est l'un des 1 400 animaux du Zoo de Los Angeles potentiellement menacés par l'incendie du Griffith Park.

Alors que l’incendie Thomas progressait, les employés ont eu plus de difficultés à venir travailler, en raison de la fermeture des routes et des évacuations obligatoires. L’air se chargeait en fumée. Un bébé fourmilier qui devait être nourri au biberon et surveillé 24 h sur 24 fut évacué au Zoo de Fresno.

En une nuit, le feu a progressé de 21 km. Les employés du zoo évacuèrent des rennes prêtés et emmenèrent les animaux de la ferme dans des box du terrain d’exposition de Santa Barbara. Ils placèrent les petits animaux et les oiseaux dans des caisses de transport pour les abriter dans le bâtiment doté du meilleur système de ventilation jusqu’à ce qu’ils aient éventuellement besoin de les charger dans des camions afin de les mettre en sécurité dans d’autres zoos. Ils installèrent des caisses dans les loges intérieures et connaissaient la démarche à suivre pour chacun des animaux : les espèces dangereuses seraient par exemple envoyées au Zoo de San Diego.

Des employés passèrent la nuit au zoo, prêts à intervenir si la situation empirait. Le contact direct avec les flammes n’était pas le seul danger auquel ils devaient faire face : l’inhalation de fumée présente un risque pour tous les animaux, humains inclus, et peut être mortelle, souligne Julie Barnes. Quant à la chaleur extrême, elle peut provoquer des lésions du système respiratoire. De plus, même si les animaux sont protégés du feu et de la fumée, ils peuvent toujours se brûler sur la surface chaude d’une caisse ou d’un enclos.

 

AUCUNE RÈGLE

Sur son site internet, l’Association des Zoos et Aquariums indique qu’elle « dispose de documents vérifiables attestant de la mise en œuvre de ses normes » et que ses membres sont « tenus de renouveler le processus d’accréditation tous les cinq ans. » Jeudi dernier, nos demandes de commentaire par téléphone et email étaient toujours sans réponse de la part des responsables de la communication de l’association.

Mais tous les zoos ne sont pas accrédités par l’AZA, et pour ceux qui ne le sont pas, les contrôles relatifs aux plans d’intervention d’urgence sont rares.

En décembre 2012, le ministère de l’agriculture américain a modifié la réglementation de l’Animal Welfare Act (loi sur la protection animale en français) afin d’obliger les zoos et les autres organisations qui présentent des animaux au public, à mettre en place des « plans d’urgence » et à « former leur personnel. »

Selon le biologiste animalier DJ Shubert, cette règle est tout à fait insuffisante. Il souligne que ces établissements ne sont pas contraints de soumettre leurs plans à examen et que le Service d'inspection sanitaire des animaux et des plantes (Animal and Plant Health Inspection Service en anglais) n’est pas obligé d’évaluer l’efficacité de ces plans après une catastrophe. En réalité, il « n’y a aucune règle », indique le biologiste.

 

UNE CATASTROPHE QUI SERT D’ENTRAÎNEMENT

Le 9 novembre dernier, à 7 h 53, les pompiers de Los Angeles ont localisé l’incendie dans Griffith Park. Ils ont estimé qu’il s’étendait sur 0,8 à 1,2 hectare. Par chance, les vents violents de Santa Ana qui attisaient les flammes ailleurs dans le sud de la Californie ne se sont pas levés dans la zone, même si le terrain empêchait les camions de pompier de s’approcher de l’incendie.

Le parking étant mieux abrité de la fumée, les employés y ont emmené les oiseaux dressés et quelques-uns des petits primates du zoo, avant d’aller arroser les flancs de la colline pour éviter qu’un incendie ne se déclenche à cause des braises transportées par le vent.

À 9 h 29, l’incendie avait ravagé 12 hectares. Plus de 125 pompiers étaient à l’œuvre pour tenter de le maîtriser et des canadairs survolaient la zone. À 10 h 24, ils sont parvenus à stopper l’avancée du feu, maîtrisé à 60 % à 14 h. Bien que le danger immédiat ait été écarté, les pompiers ont monté la garde toute la nuit, surveillant la moindre reprise de l’incendie.

L’incendie Thomas qui toucha Santa Barbara l’année dernière fut finalement stoppé entre 3 et 5 km du zoo. Les employés du zoo restèrent sur le qui-vive jusqu’à temps d’être sûrs que la situation se maintenait. S’ils n’avaient évacué que quelques animaux, ils étaient prêts à bien pire.

Julie Barnes indique que les animaux se sont bien remis de la catastrophe. Toutefois, l’incendie et les coulées de boue meurtrières qui s’en suivirent eurent des conséquences négatives sur les employés du zoo. Les plans d’urgence n’avaient pas pris en compte la fatigue d’être sans cesse évacué de chez soi, les difficultés pour se rendre au travail dans une zone touchée par la catastrophe, le fait de travailler dans un air de mauvaise qualité, les morts et la destruction au sein de leurs villes.

Le 1er janvier 2018, Nancy, le bébé fourmilier a fait son retour au zoo. Julie Barnes explique que sa mère avait eu des jumeaux mais que cette espèce ne pouvait s’occuper que d’un seul petit. Par conséquent, Nancy a été élevée par des humains et se montrait très amicale et câline. « Les gens qui se sentaient déprimés venaient la voir et lui faisaient des câlins. Nous disions en plaisantant qu’elle prodiguait à ceux qui en avaient besoin la thérapie du fourmilier. »

En attendant, Julie Barnes, les autres soigneurs et les employés chargés de la sécurité ont peaufiné leurs procédures d’urgence en cas d’incendie en se basant sur les leçons apprises lors du feu Thomas. La prochaine fois qu’un incendie se déclare, car il est certain qu’un autre sévira, le zoo sera mieux disposé à réagir.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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