Au Cambodge, la population de tortues géantes repart à la hausse

Autrefois pensée éteinte au Cambodge, la population de tortues géantes à carapace molle de Cantor repart enfin à la hausse.

De Stefan Lovgren

À la fin de l'année dernière, le propriétaire d'un restaurant populaire de Kratie, une ville au nord du Cambodge, a reçu la visite de pêcheurs locaux qui avaient capturé une tortue vivante dans le Mékong et tentaient de la vendre. Il arrivait que le propriétaire achète parfois des tortues pour les servir aux clients sur demande. Mais la tortue que les pêcheurs ont apportée cette fois-là était différente. Pour commencer, elle était énorme, pesant près de 17 kilos. Sa tête large et ses yeux proches du bout de son museau ressemblaient à ceux d'une grenouille. Le propriétaire se dit alors qu'il pouvait s'agir d’une des espèces en danger d’extinction dont on lui avait parlé. Il prit un instant pour réfléchir puis acheta la tortue au prix de 75 $ (67 €). Pas pour la faire cuire mais pour la sauver.

C'est ainsi que cette tortue géante s'est retrouvée au Centre de conservation des tortues du Mékong à Sambor, à une trentaine de kilomètres au nord. Lorsque le fils du propriétaire du restaurant l'a déposée, Bran Sinal, qui gère le centre, l'a immédiatement identifiée comme une tortue à carapace molle géante de Cantor, une espèce extrêmement rare au Cambodge qui peut atteindre la taille d'un petit canapé et vivre plus d'un siècle. Sinal a également pu déterminer que la tortue était une femelle en âge de procréer. La perdre aurait été une tragédie.

Les pêcheurs cambodgiens ont vendu la tortue à carapace molle de Cantor à un restaurant, mais le propriétaire, identifiant là une espèce rare, l’a confiée au Centre de conservation des tortues du Mékong. Plusieurs mois plus tard, le centre a remis la tortue dans la nature.

Durant les trois mois suivants, Sinal s'est occupé de la tortue. Puis un vendredi matin, lui et un groupe de plusieurs personnes, comprenant des responsables locaux, des villageois et des étudiants, se sont rassemblés sur une plage de l'île de Kaoh Trong, au milieu du Mékong, pour la remettre en liberté non loin de l'endroit où elle avait été capturée. Après que deux moines bouddhistes ont récité une prière, la tortue a été posée sur le sol. Elle a instinctivement commencé à creuser dans le sable pour se cacher. La laisser là-bas aurait été une mauvaise idée, alors la tortue a été de nouveau capturée et relâchée dans l'eau. Des applaudissements se sont élevés tandis qu'elle prenait le large.

« C’est une occasion spéciale », a ensuite déclaré Sinal. « C’est la première fois que nous relâchons un spécimen reproducteur [de cette espèce] dans la nature, c’est donc un très bon signe. »

La tortue géante de Cantor, aussi connue comme la « tortue à tête de grenouille », est présente sur une large zone allant de l'ouest du Bangladesh à l'est des Philippines, mais seulement sur une étendue de moins de 50 km sur le Mékong au nord du Cambodge. Les tortues étaient jadis nombreuses ici, mais des décennies de capture des œufs à des fins alimentaires ont fait chuter la population à tel point que l’on pensait l’espèce complètement disparue. Ce n'est qu'en 2007 qu'elle a été redécouverte au Cambodge.

Cette année-là, le Département des pêches du pays s’est associé à plusieurs groupes de défense de la nature pour lancer un programme visant à faire renaître la population de tortues géantes au Cambodge, en mettant l’accent sur la protection des nouveaux-nés. Trois nids trouvés en 2007 ont donné vie à environ 100 bébés, que les défenseurs de la nature ont nourri jusqu'à ce qu'ils soient de jeunes adultes et qu'ils ont ensuite relâché dans la rivière. Depuis lors, le nombre de nids découverts augmente chaque année, explique Sinal, qui estime que plus de 8 000 nouveau-nés ont maintenant été relâchés dans le Mékong. Selon lui, la population de tortues adultes est inconnue mais reste probablement encore très faible. « C’est pourquoi il est si important de sauver chaque individu », dit-il.

 

LE COUP DE GRÂCE

Les tortues, tortues de mer et tortues d'eau douce sont sur Terre depuis plus de 200 millions d'années, mais certaines espèces font désormais partie des animaux les plus menacés de la planète. Selon la Wildlife Conservation Society, près de la moitié des espèces de tortues, sur plus de 300, sont menacées d'extinction. C'est certainement en Asie du Sud-Est que la situation est la plus inquiétante : cette région compte 89 espèces soit la plus forte concentration de tortues au monde.

Les populations de tortues à carapace molle sont particulièrement vulnérables en Asie où elles sont souvent consommées comme un mets raffiné. Le mois dernier, les médias officiels chinois ont annoncé la mort de la dernière tortue femelle à carapace molle du Yang-Tsé, peu après une tentative d'insémination artificielle de cette dernière, qui pourrait potentiellement avoir mené à l'extinction de l'espèce.

Toutes les tortues aquatiques nidifient sur le rivage, ce qui les expose, tout comme leurs œufs et nouveau-nés, aux prédateurs naturels et à la capture humaine. Les espèces d’eau douce et les espèces marines ont vu leurs habitats de nidification se réduire considérablement en raison des activités humaines, les obligeant à se rassembler plus près du rivage, ce qui ne fait qu’accroître leur exposition.

Andrew Walde de Turtle Survival Alliance, un groupe de défense basé à Charleston en Caroline du Sud, explique que les tortues d'eau douce, telles que celle à carapace molle géante de Cantor, sont confinées dans des voies navigables plus petites que les tortues marines. « Les tortues marines se dispersent vers des sites de nidification répartis autour d'un vaste océan, mais les tortues d'eau douce sont coincées dans le même étang, lac, marais ou rivière et peuvent continuer à être ciblées pour des raisons alimentaires, médicales ou pour être réduites en animaux de compagnie », explique-t-il.

À présent, une nouvelle menace pèse sur les tortues : le changement climatique. La ponte a lieu pendant la saison sèche et les femelles ne pondent que trois ou quatre jours durant la période de pleine lune au cours de ces quelques mois. « Les conditions doivent être naturelles », dit Sinal. « Mais avec le changement de climat, il pourrait faire trop chaud ou trop pleuvoir, ce qui pourrait perturber le cycle de ponte.»

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Sans coquille dure pour la protéger, la tortue passe plus de 95 % de sa vie presque immobile dans l'eau et sous le sable, ne faisant surface que deux fois par jour pour prendre une grande inspiration. Elle peut mener une vie léthargique, mais également frapper aussi vite qu'un serpent, tirant sa nuque depuis le sable, à la manière d'un caméléon, pour attraper une crevette ou un poisson.

 

DE CHASSEUR À PROTECTEUR

Après la redécouverte de la tortue à carapace molle géante de Cantor en 2007, le Département cambodgien de la pêche s'est associé à l'organisation à but non lucratif Conservation International et au Fonds mondial pour la nature pour lancer un programme de protection des nids. Et quelques années plus tard, Conservation International a créé le Centre de conservation des tortues du Mékong à Sambor, sur le site du temple de Wat Sorsor Moi Roi. Les nouveaux-nés ont été recueillis dans des nids naturels le long de la rivière et conservés à l'intérieur pendant 10 mois avant d'être remis en liberté.

En tant qu’attraction touristique, le centre attire également un nombre modeste de visiteurs désireux d’en savoir plus sur les 15 espèces de tortues endémiques du Cambodge, dont la plupart sont en voie de disparition. Le lendemain de la remise en liberté de la tortue géante, Sinal a mené une visite guidée pour un couple franco-suisse. « Si les gens en savaient plus sur ces tortues, ils pourraient nous aider à les protéger », a déclaré Sinal, qui a été nommé « héros de la conservation du Mékong » dans le cadre d'une initiative financée par l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) intitulée Wonders of the Mekong.

Pendant ce temps, un réseau de « gardiens de tortues » salariés patrouille sur les rives du fleuve où les tortues pondent leurs œufs. Parmi les six équipes de gardiens se trouvent d’anciens braconniers, comme le capitaine de bateau Kong Theary. Il est en équipe avec sa tante âgée de 60 ans, Chan Nin, qui est sa tutrice depuis 2010. Elle se souvient de la collecte de œufs avec sa mère lorsqu'elle était jeune fille et de son enthousiasme lorsqu'elles trouvaient un nid. « Maintenant, je protège les œufs au lieu de les mettre dans un bol pour les manger », dit-elle.

Quand ils rencontrent des pêcheurs en train de braconner des œufs de tortues, Theary dit qu'il essaient de les raisonner, en expliquant l'importance de la protection des œufs. Parfois, il propose d'échanger les œufs de tortue contre des œufs de poulet ou de canard. « C’est une tactique qui fonctionne la plupart du temps », dit Theary, ajoutant que le meilleur résultat est d'être certains que les nids de tortues n'ont pas été dérangés du tout.

Un samedi après-midi, le tandem tante/neveu a parcouru la plage d’une île inhabitée quand il a soudainement aperçu une série de traces sur le sable fin. Pieds nus, ils ont gravit la rive brûlante et ont commencé à creuser le sable avec de petits bâtons de bois, trouvant rapidement ce qu’ils cherchaient : plusieurs œufs de tortue, petits et ronds.

« Ils ont dû être pondus la nuit dernière », dit Theary, avant de combler le trou pendant que sa tante effaçait soigneusement les traces jusqu'à l'eau.

Si tout se passe bien, les œufs devraient éclore dans les 55 à 60 prochains jours.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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