Animaux

Ce gecko est devenu un animal de compagnie convoité... et une espèce menacée

Les braconniers utilisent les rapports scientifiques comme cartes pour trouver et capturer le lézard, qui n'est malheureusement pas la seule victime de cette méthode. Jeudi, 2 mai

De Dina Fine Maron

C'est sur une piste d'atterrissage par une journée de juin 2005 que le père Mark da Silva a accueilli les deux herpétologues américains, sur l'île d'Union, l'une des trente étendues de terre qui composent Saint-Vincent et les Grenadines, dans les Caraïbes. Les deux scientifiques venaient observer un gecko.

Et pas n'importe quel gecko. Quelques mois plus tôt, alors que le prêtre catholique et passionné de nature étudiait la flore sur l'île, il était tombé nez à nez avec une créature qu'il n'avait encore jamais aperçue. C'était un petit lézard d'environ 6 cm du museau à la queue, recouvert de motifs semblables à une cible alternant le rouge et le noir avec un centre blanc.

Après avoir pris l'animal en photo, Da Silva avait demandé autour de lui si quelqu'un avait déjà aperçu une telle créature, en vain.

Ce n'est que plus tard que les deux herpétologues sont entrés en jeu : Robert Powell, professeur de biologie à l'Avila University de Kansas City dans le Missouri, aux États-Unis ; accompagné de Robert Henderson, spécialiste de la zoologie des vertébrés pour le Milwaukee Public Museum, dans le Wisconsin, aux États-Unis également. Les deux scientifiques se rendaient alors à Saint-Vincent et les Grenadines pour préparer le terrain en prévision d'un futur voyage d'étude. Leur curiosité avait été piquée par la trouvaille de Da Silva annoncée par le département forestier de l'archipel, ils ont donc réservé un vol pour l'île d'Union dans l'espoir d'y apercevoir eux aussi le gecko.

Da Silva était d'accord pour leur indiquer le chemin. Ensemble ils avaient donc retracé ses pas à travers la forêt luxuriante surplombant Chatham Bay. Henderson avait rapidement repéré non pas un, mais bien deux geckos. « Nous étions plutôt satisfaits, » se souvient Powell avec toute la retenue propre aux scientifiques.

Ils avaient ensuite demandé à Da Silva d'être le coauteur d'un article décrivant sa découverte ou au moins d'accepter que le gecko porte son nom, ce qu'il refusa, rapporte Powell. Cet article fut publié en décembre 2005, le gecko avait été baptisé Gonatodes daudini, également connu sous le nom de Grenadines clawed gecko (gecko à griffes des Grenadines). Ils n'ont pas oublié de mentionner da Silva en tant qu'auteur de la découverte.

En revanche, ce à quoi Powell et Henderson n'avaient pas pensé, c'était la façon dont leur article et ses descriptions détaillées sur la localisation du gecko à Union allaient être utilisés comme une carte au trésor par les collectionneurs de lézards. « Lorsque vous mettez ce gecko dans son habitat naturel (une crevasse rocheuse ou une litière de feuilles), sa silhouette a tendance à s'estomper, donc plutôt que de ressortir, ses couleurs le rendent difficile à distinguer, » explique Powell. « L'objectif est ici biologique mais malheureusement, le lézard en devient suffisamment attractif pour les amateurs d'animaux domestiques. »

En vertu du Wildlife Protection Act (loi sur la protection des espèces sauvages) en vigueur depuis 1987 à Saint-Vincent et les Grenadines, il est illégal d'extraire les geckos (ou toute autre espèce) de leur habitat sans autorisation écrite préalable. Cependant, l'intarissable soif des collectionneurs de nouveaux animaux exotiques est telle qu'il ne leur avait pas fallu longtemps pour affluer en masse sur l'île à la recherche des petits reptiles. En 2011, après avoir fait l'objet d'un trafic intense, les geckos ont été classés en danger critique d'extinction par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), l'organisme responsable de l'attribution des statuts de conservation des espèces sauvages.

Une décision qui n'a pas empêché les braconniers de continuer à envahir la zone. Entre 2010 et 2018, la densité de geckos sur la majeure partie de leur aire de répartition a chuté d'environ 80 %, rapporte Jenny Daltry, biologiste chevronnée de la conservation et directrice de l'organisation à but non lucratif Flora and Fauna International. « Je suis surprise de voir à quelle vitesse leur nombre a diminué. On entend souvent parler des lions ou des tigres mais jamais du nombre impressionnant de reptiles victimes du trafic, » ajoute-t-elle.

Selon Daltry, il est possible que la population actuelle de geckos sur l'île d'Union ne dépasse pas les 10 000 spécimens. Les recherches intensives menées dans la région par Powell et son équipe n'ont pas été en mesure d'identifier d'autres foyers en dehors de leur forêt d'origine qui surplombe Chatham Bay, une zone dont la superficie ne dépasse pas les deux pâtés de maison. Si cette parcelle boisée venait à être détruite, les geckos pourraient bien finir par disparaître. « Nous gardons l'espoir d'en trouver d'autres ailleurs, mais tous nos efforts n'ont rien donné jusque-là, » s'attriste Powell.

Chris Shepherd est le directeur exécutif de Monitor, une organisation basée en Colombie-Britannique au Canada, spécialisée dans la lutte contre le trafic d'espèces sauvages. Selon lui, la demande pour les geckos en tant qu'animaux domestiques serait à la hausse. Ces animaux sont particulièrement prisés, dit-il, en raison de leur petite taille qui permet de les dissimuler facilement.

Shepherd a récemment découvert que les geckos de Saint-Vincent et les Grenadines faisaient leur apparition sur divers marchés européens, vendus comme des animaux domestiques de luxe. Lui et ses collègues ont remarqué qu'au moins 36 spécimens avaient fait l'objet d'une annonce en ligne au cours des quatre dernières années. La plupart du temps, c'est en Allemagne, aux Pays-Bas et en Autriche que les animaux étaient vendus. Parmi ces cas, cinq annonces évoquaient des animaux d'origine sauvage.

Même si ces chiffres peuvent paraître dérisoires à première vue, Shepherd insiste sur la petite taille de la population sauvage et la zone restreinte sur laquelle elle évolue. Dans ce contexte, chaque extraction pourrait « causer des dégâts irréparables à la survie au long-terme de la population. » Il ajoute que « personne ne connaît les dégâts infligés à l'habitat et la perturbation occasionnée lorsque les animaux ont été recueillis. » Obtenir une vue d'ensemble du trafic est impossible, poursuit-il. « On ne sait pas grand chose, » ces 36 prises « pourraient très bien n'être que la partie visible de l'iceberg. »

 

UN CAS PARMI D'AUTRES

Avec le penchant des braconniers pour la littérature scientifique dans le but d'y découvrir de nouvelles espèces à proposer sur le marché des animaux domestiques, il n'est pas surprenant d'observer des situations similaires à celle de l'île d'Union.

Par exemple, la tortue à long cou de l'île de Rote s'est vue attribuer le statut d'espèce en danger critique d'extinction après avoir été identifiée comme une espèce unique en Indonésie puis décrite dans une revue en 1994. La note de l'UICN relative à la tortue indique que « les populations ont été décimées en cinq ans » et que « l'espèce est aujourd'hui considérée commercialement et écologiquement éteinte sur l'île de Rote. »

De la même façon, le lézard Lanthanotus borneensis que l'on trouve uniquement à Bornéo a été décrit pour la première fois en 2012 dans le Journal of Threatened Taxa. Les auteurs étaient restés vagues quant à la localisation du lézard, ils écrivaient d'ailleurs qu'en raison de la « rareté de l'espèce et de sa valeur élevée pour la conservation, l'utilisation à mauvais escient de cette information supplémentaire par les collectionneurs de reptiles domestiqués » ne saurait être exclue. Bien qu'ils aient omis d'inclure des coordonnées géographiques précises, les détails qu'ils avaient fournis dans l'article s'étaient avérés suffisants pour les collectionneurs les plus déterminés et il n'avait pas fallu attendre longtemps avant de voir les premiers spécimens en vente sur les marchés internationaux. À ce jour, le nombre de représentants de l'espèce n'a pas fait l'objet d'une évaluation formelle de la part de l'UICN.

Cette conséquence malheureuse du processus de description scientifique ne se limite pas aux reptiles. Une espèce rare d'orchidée a en effet connu un sort similaire après avoir été décrite en 2011. Même si la plante était déjà commercialisée auparavant, le simple fait de consigner formellement son existence en a fait une cible commerciale. Les scientifiques écrivaient alors : « Nous sommes confrontés à un problème d'ordre moral en tant que taxonomistes ; le fait de décrire une nouvelle espèce potentiellement en danger critique d'extinction aura pour effet d'augmenter sa valeur commerciale et ne fera qu'aggraver le danger qui pèse sur la population. »

L'année précédente, une orchidée vietnamienne, Paphiopedilum canhii, avait été exterminée par les collectionneurs revendeurs, 99 % des plantes avaient été cueillies peu après sa découverte. Cette ruée avait été provoquée par la publication d'une photo sur Internet dans un article d'un magazine spécialisé et par sa description dans une revue scientifique.

De nos jours, il est rare de voir les chercheurs publier les coordonnées précises de plantes ou d'animaux.

Certaines revues prennent également les devants pour atténuer le problème du braconnage. Zhi-Qiang Zhang, rédacteur en chef de Zootaxa, évoque par exemple la politique mise en place par sa revue pour protéger les espèces nouvellement découvertes. Les scientifiques peuvent localiser l'espèce en question au niveau national ou local (ville) mais ne doivent en aucun cas donner des détails sur la position exacte des sites ou des habitats. « Pour les espèces au statut critique, comme les geckos de l'île d'Union, nous autorisons les éditeurs à prendre une décision quant aux détails requis pour la publication. Nous autorisons également les auteurs à préciser qu'ils sont tout à fait enclins à donner de plus amples informations à de véritables chercheurs si ces derniers en font la demande écrite, » indique Zhang par e-mail.

 

PROTECTION DES GECKOS

Afin de soutenir la protection des geckos de l'île d'Union, le gouvernement de Saint-Vincent et les Grenadines travaille en collaboration avec des groupes environnementaux comme Flora and Fauna International pour installer des équipements de surveillance, notamment des pièges photographiques, et coordonner des patrouilles dans les environs de l'aire de répartition des animaux.

Des gardiens patrouillent quotidiennement la zone et des groupes communautaires ont également mis en place des visites touristiques afin d'éveiller les consciences vis-à-vis de la menace que représentent le braconnage et l'aménagement du territoire, de même que pour souligner l'importance de la conservation de la forêt qui abrite les geckos.

Les défenseurs du lézard espèrent également que l'Union européenne et les 182 pays signataires du traité visant à réguler le commerce transfrontalier des espèces sauvages (la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction, CITES) voteront lors de leur prochaine réunion en faveur de l'interdiction du commerce des geckos de l'île d'Union. Le cas de la tortue à long cou de l'île de Rote sera également à l'étude afin de lui attribuer le plus haut niveau de protection lors de cette même réunion qui devait être tenue au Sri Lanka mais a été reportée en raison des attaques terroristes que le pays a subies récemment.

Selon Rebecca Drury, responsable du commerce des espèces sauvages chez Flora and Fauna International et exploratrice National Geographic, même si la loi en vigueur à Saint-Vincent et aux Grenadines interdit l'exportation des geckos, les moyens d'action pour endiguer son commerce international sont limités tant que l'animal n'apparaît pas sur la liste CITES. Une interdiction commerciale décrétée par CITES donnerait aux représentants de la loi en Europe et ailleurs les moyens légaux suffisants pour confisquer les geckos passés en contrebande.

En attendant, le petit lézard est devenu la coqueluche des habitants de l'île. « Ils sont très fiers des geckos, » confie Drury, en ajoutant qu'ils « apparaissent désormais sur des cartes postales ou des t-shirts vendus aux touristes.

En revenant sur la décision de son équipe de publier les détails de l'habitat du gecko sur l'île d'Union, Powell déclare : « Si c'était à refaire, on ne serait pas aussi précis dans la description de la localisation. Je ne pense pas qu'on aurait pu décrire l'espèce sans mentionner l'île d'Union, mais on aurait évité d'être aussi précis que nous l'avons été. »

Cela étant dit, il ajoute qu'en « réalité, de nombreuses personnes sur l'île savent que cette parcelle de forêt est la plus vierge qu'il y ait sur l'île, donc si quelqu'un arrivait sur l'île et demandait son chemin, il serait rapidement dirigé vers ce site. C'est un réel problème. »

 

Wildlife Watch est un projet d'articles d'investigation commun à la National Geographic Society et à National Geographic Partners. Ce projet s'intéresse à l'exploitation et à la criminalité liées aux espèces sauvages. Retrouvez d'autres articles de Wildlife Watch à cette adresse et découvrez les missions à but non lucratif de la National Geographic Society ici. N'hésitez pas à nous envoyer vos conseils et vos idées d'articles et à nous faire part de vos impressions à l'adresse ngwildlife@natgeo.com.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.