Comment les lionnes d'Asie protègent-elles leurs petits des mâles infanticides ?

Les infanticides sont courants chez les lions asiatiques, mais les femelles ont mis au point une stratégie pour protéger leurs lionceaux.

De Grant Currin
Une lionne asiatique se repose avec ses deux lionceaux dans le parc national et sanctuaire faunique de Gir.

La lionne connue sous le matricule FLG10 est une mère attentive et une chasseuse hors-pair, elle subvient aux besoins de ses lionceaux dans le dernier bastion des lions d'Asie situé dans l'état indien de Gujarat.

Mais jusqu'à très récemment, personne ne savait réellement à quel point elle était une excellente mère.

Comme la plupart des femelles de cette sous-espèce menacée, FLG10 a atteint la maturité sexuelle et s'est accouplée avec des membres de son clan principal, c'est à dire le groupe de mâles qui patrouillait le plus fréquemment sur son territoire dans le parc national et sanctuaire faunique de Gir.

Plus tard, en 2015, elle a adopté un comportement jamais observé jusque-là chez les lionnes : elle s'est accouplée avec des mâles d'un clan voisin, puis avec ceux d'autres coalitions.

Pour les scientifiques qui la suivaient, FLG10 semblait s'accoupler avec un objectif derrière la tête. C'était en effet le cas.

En s'accouplant avec des mâles de tous les clans qui pénétraient son territoire, la lionne aujourd'hui âgée de 10 ans souhaitait probablement protéger ses lionceaux des infanticides en floutant délibérément l'identité de leur père.

Selon l'étude publiée dans Behavioral Ecology, sa stratégie a fini par porter ses fruits : aucun de ses lionceaux n'a été tué.

« Si un lion adulte croise un lionceau dont il n'a pas le sentiment d'être le père, il le tuera, » ce qui poussera la femelle à s'accoupler de nouveau, explique le coauteur de l'étude Stotra Chakrabarti, biologiste au Wildlife Institute of India.

« Les femelles s'accouplent avec plusieurs mâles afin de semer la confusion chez ces derniers vis-à-vis de leur paternité. Ainsi, ils considèrent tous les lionceaux comme les leurs. »

 

UNE STRATÉGIE FRUCTUEUSE

En plus de suivre les lions équipés d'un collier radio-émetteur, Chakrabarti et son équipe ont reconstitué l'arbre généalogique à l'aide de données observationnelles recueillies par les chercheurs pendant plusieurs dizaines d'années grâce à un projet de surveillance au long terme initié par le mentor de Chakrabarti, Yadvendradev Jhala, en 1996.

Ensuite, afin de savoir si ce comportement était reproduit par d'autres femelles, l'équipe a passé quatre années à surveiller neuf troupes de femelles (dont celle de FLG10) et 11 clans de mâles. Les résultats ont montré qu'elles utilisaient la même stratégie, fréquemment et plutôt efficacement.

En fin de compte, toutes les lionnes ayant donné naissance au moins deux fois pendant la période de surveillance ont été surprises avec d'autres mâles. Étonnamment, aucun lionceau n'a été attaqué par les coalitions dont un membre ou plus s'était accouplé avec la mère.

Toutefois, le directeur du Lion Research Center de l'université du Minnesota, Craig Packer, souligne qu'il reste certaines inconnues dans l'hypothèse de l'accouplement multiple. 

Par exemple, l'étude part du principe que les mâles de différentes coalitions ne sont ni frères ni cousins. Si c'était le cas, ils auraient d'autres raisons pour ne pas commettre d'infanticide, indique Packer, également explorateur National Geographic.

 

DE L'ASIE À L'AFRIQUE

L'accouplement avec plusieurs mâles n'est pas un comportement que l'on retrouve chez les lions d'Afrique, probablement en raison de la différence entre les deux groupes en matière de disponibilité des proies, explique Meredith Palmer, chercheure postdoctorale à l'université de Princenton, aux États-Unis.

L'abondance des cerfs à l'intérieur du parc de Gir et dans ses environs a poussé les lions asiatiques à développer un système social constitué de troupes de femelles avec deux à quatre membres et de clans de mâles avec généralement deux membres. Les lions partagent leur chasse, les proies les plus petites conviennent donc aux groupes les plus petits. Les territoires des troupes de lionnes sont plutôt restreints et les coalitions patrouillent sur des étendues qui contiennent plusieurs troupes de femelles. Le problème des lionceaux vient de la superposition territoriale des coalitions, ils ont plus de risque de tomber sur des mâles avec lesquels ils n'ont aucun lien de parenté.

En revanche, ce problème ne se pose pas pour les lions d'Afrique. Des proies migratoires de grande taille subviennent aux besoins des troupes de femelles en relation exclusive (pendant quelques années) avec une unique coalition. Les femelles sont fidèles à leur partenaire de reproduction, les pères et les oncles protègent leur territoire contre les mâles infanticides jusqu'à ce qu'ils soient délogés par une nouvelle coalition.

Cette étude vient enrichir l'ensemble des recherches sur le sujet qui permet de comparer les lions d'Asie et d'Afrique ainsi que leurs différentes sociétés.

« Les lions ont un comportement plus malléable qu'on ne le pensait, » déclare Palmer. « Ils s'adaptent peut-être génétiquement mais une chose est sûre, ils adaptent leur comportement à ces circonstances différentes. »

 

DES MÂLES EN MARAUDE

Le génie de la stratégie de l'accouplement multiple réside dans le fait qu'elle fait monter grimper les risques pour les mâles, explique Chakrabarti.

« Le risque pour les mâles de tuer leur propre lionceau est si grand qu'ils préfèrent ne pas le prendre, ils ne tuent donc pas les lionceaux dont la mère leur est familière, » ajoute-t-il.

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Il existe tout de même des limites à la stratégie, elle ne permet pas de protéger les lionceaux des clans de mâles avec lesquels les femelles n'ont pas eu l'occasion de s'accoupler.

La troupe de FLG10 a connu la tragédie en 2017 lorsqu'un nouveau clan de mâles a fait intrusion sur son territoire puis tué la totalité des lionceaux, mâles comme femelles. Après s'en être pris à la coalition en place, les nouveaux mâles se sont imposés en tant que leaders. (Découvrez nos plus belles photos de grands félins.)

« Ils souhaitent faire naître et élever leur propre progéniture. Si ces femelles ont déjà des lionceaux, les mâles ne voudront pas rester dans les parages et attendre que grandissent ces bébés, » confie Palmer.

Même si aucune mère ne souhaite perdre son enfant, les mâles envahisseurs pourrait bien profiter à l'espèce au long terme en injectant une nouvelle diversité génétique dans la troupe.

Et avec seulement 600 représentants à l'état sauvage, les lions d'Asie ont bien besoin de ce coup de pouce.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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