Animaux

Le cannibalisme chez les phoques est plus fréquent qu'on ne le pensait

« S'il existait une police des phoques, ce spécimen serait aujourd'hui derrière les barreaux. » Vendredi, 26 avril

De Bethany Augliere

La plupart du temps, le phoque gris se contente de manger du poisson. Une nouvelle étude vient cependant de démontrer qu'il pourrait, de temps en temps, manger d'autres mammifères, y compris des membres de sa propre espèce.

Une nouvelle étude publiée dans le Journal of Sea Research détaille la scène macabre dans laquelle un phoque adulte capture, tue puis commence à manger un phoque juvénile au large des côtes allemandes de l'île de Heligoland.

Cette nouvelle observation n'est que la troisième du genre à faire l'objet d'un article publié sur le cannibalisme chez les phoques gris. C'est toutefois la première fois que des scientifiques sont témoins de l'acte dans son intégralité et parviennent ensuite à réaliser une nécropsie dans le but de décrire les blessures infligées.

 

LE SCÉNARIO

À la fin du mois de mars 2018, Abbo van Neer de l'université de médecine vétérinaire de Hanovre en Allemagne assiste à l'attaque cannibale au large des côtes de Heligoland.

Accompagné de ses collègues, van Neer aperçoit un mâle âgé de 5 ans (identifié a posteriori grâce à une bague) qui se précipite sur un jeune phoque avant de le saisir à la gorge puis de le pousser dans l'eau.

Alors que le jeune animal réussit à échapper une première fois à la prise de son agresseur, il ne parvient pas à lui résister très longtemps. Au bout de 10 minutes, la couleur de l'eau vire au rouge et la victime s'immobilise. Pendant les 90 minutes suivantes, le mâle se nourrit en arrachant l'épaisse peau de sa proie afin d'accéder à la graisse riche en énergie.

Une fois le phoque repu, van Neer s'empresse de recueillir la carcasse afin de consigner les déchirures et autres dommages avant que les charognards ne fassent leur apparition. « C'est la première fois que nous avons tous les éléments en main, » dit-il.

Cela a permis à van Neer d'établir un modèle des lésions laissées par les phoques lorsqu'ils s'adonnent au cannibalisme. Après avoir analysé une base de données répertoriant tous les décès de phoques depuis les années 1990, il pense avoir trouvé d'autres cas qui pourraient correspondre à ce genre d'attaque cannibale.

Auparavant, ces décès étaient imputés à des attaques de requins ou à des collisions avec des hélices.

La répartition géographique des carcasses échouées suggère qu'il n'y aurait qu'une faible quantité de cannibales chez les phoques. « Notre hypothèse est que le cannibalisme ne concerne que quelques individus spécifiques, » ajoute-t-il. « Il ne s'étend pas à la majorité des phoques gris. »

 

MAIS POURQUOI ?

Dans la nature, le cannibalisme survient pour toutes sortes de raisons. « Ce phénomène présente un intérêt morbide car lorsque vous commencez à détecter ce type de comportement, il soulève de nouvelles questions scientifiques, » explique Amy Bishop, biologiste auprès de l'Alaska SeaLife Center de Seward, non impliquée dans l'étude.

En 2014, Bishop avait été témoin d'une attaque d'un phoque gris mâle sur six blanchons. Les phoques adultes mâles jeûnent lorsqu'ils sont sur la plage pour se reproduire avec les femelles, c'est donc peut-être une façon de rester plus longtemps dans la colonie et ainsi augmenter leur chance d'accouplement, suppose-t-elle.

Van Neer n'est pour l'instant pas en mesure de prouver ce qui pousse les phoques à s'en prendre à leurs congénères à Heligoland, il suspecte toutefois que ce comportement inhabituel est lié à l'énergie. En effet, il explique que pour obtenir la même quantité de calories, les phoques gris peuvent avaler environ 28 grammes de graisse de phoque ou 100 grammes de hareng. « D'un point de vue énergétique, cela paraît logique. »

Un point de vue qui ne met pas tout le monde d'accord.

« J'ai du mal à croire qu'il en est arrivé là simplement parce qu'il avait faim, » confie Andrew Trites, biologiste des mammifères marins à l'université de la Colombie-Britannique, également non impliqué dans l'étude. Si c'était de la prédation, explique Trites, l'animal aurait consommé toute la carcasse et l'aurait même défendue contre les autres prédateurs ou les charognards.

Selon lui, ce mâle serait en quelque sorte le Hannibal Lecter des phoques. Tout comme il existe chez l'Homme une palette de personnalités ou de troubles de la personnalité, il en va de même chez les autres espèces. « S'il existait une police des phoques, ce spécimen serait aujourd'hui derrière les barreaux. »

L'étude souligne également le nombre croissant de cas de prédation des phoques sur d'autres mammifères. Plusieurs rapports montrent que le phoque gris est capable d'attaquer puis consommer des marsouins ou des phoques communs.

L'une de ces attaques, celle d'un phoque gris envers un marsouin, a également eu lieu au large de l'île de Heligoland, en 2013.

« Les mammifères marins ne sont pas si différents de l'Homme que ça, dans le sens où ils ont un cerveau qui, comme nous, ne fonctionne pas tout le temps correctement, » conclut Trites.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.