Animaux

Insolite : ces chimpanzés se nourrissent de tortues

C'est la toute première observation de chimpanzés se nourrissant de reptiles à l'aide d'une technique de percussion semblable à l'utilisation d'un outil. Mardi, 28 mai

De Douglas Main

L'épaisse carapace des tortues les protège contre la plupart des prédateurs. L'espèce la plus proche de l'Homme a toutefois trouvé une parade à cette défense : les heurter vigoureusement contre les arbres.

Dans un article publié la semaine dernière dans la revue Scientific Reports, des chercheurs décrivent des chimpanzés des forêts du Gabon qu'ils ont observé en train de briser la carapace de tortues terrestres pour les ouvrir. Ce comportement s'est répété plusieurs fois sur plus de 5 000 heures d'observation et les primates partageaient régulièrement la viande avec d'autres membres de leur groupe.

C'est la toute première fois que des chimpanzés sont observés en train de manger un reptile, toute espèce confondue. Autre aspect inédit : la méthode utilisée par les primates pour manger ces tortues, qui consiste à les frapper contre une branche ou un tronc d'arbre. Cette technique de percussion s'apparente à l'utilisation d'un outil, indique la coauteure de l'étude Simone Pika, spécialiste des chimpanzés rattachée à l'université d'Osnabrück en Allemagne.

On avait déjà observé des chimpanzés utiliser ce type de méthode, par exemple pour casser des noix avec des pierres ou pour détruire les termitières.

Cela représente tout de même un développement considérable de leurs capacités, étant donné que « cette technique percussive est très peu répandue, » précise Lydia Luncz, primatologue à l'université d'Oxford, non impliquée dans l'étude.

Cette découverte pourrait par ailleurs aider les chercheurs à mieux comprendre comment les chimpanzés ont évolué pour utiliser aussi efficacement des outils, ajoute-t-elle.

Par exemple, le fait de casser les tortues laisse des traces, sous la forme de fragments de carapace qui peuvent ensuite être étudiés par les archéologues des primates comme Luncz.

 

UN RÉEL DÉFI

Les sept chimpanzés ayant réussi à faire des tortues leurs proies étaient tous des mâles adultes. Cela s'explique sûrement par la force nécessaire pour briser la carapace des tortues, des animaux qui peuvent dépasser les 2 kg recouverts d'une carapace très solide. La seule technique de défense des tortues consiste à s'immobiliser ou s'enterrer et à s'en remettre à la robustesse de leur carapace.

Dans tous les cas, les chimpanzés accédaient à la viande en cassant la partie ventrale de la carapace appelée plastron.

Trois autres chimpanzés (deux femelles et un mâle adolescent) se sont également essayés à l'exercice, en vain. Toutefois, à chaque échec un de leurs compères venait finir le travail pour ensuite partager la viande.

L'un des animaux, un mâle adulte nommé Pandi, semblait apprécier tout particulièrement les tortues. Il est responsable de 20 tentatives réussies sur les 34 observées. Il était cependant bien habitué aux chercheurs et donc plus facile à observer, ce qui peut en partie expliquer ce fait, plutôt que de s'en tenir uniquement à son sérieux penchant pour les collations à base de tortues.

Après avoir mangé la moitié d'une tortue, un autre spécimen a été aperçu en train de dissimuler les restes de son repas pour la nuit avant de reprendre sa collation où il l'avait laissée le lendemain. Cela suggère que l'animal avait consciemment planifié la suite des événements, un comportement que l'on pensait jusque là réservé aux humains et qui est très difficile à prouver chez les animaux sauvages.

Bizarrement, les chimpanzés ne mangeaient des tortues que pendant la saison sèche et a priori ce n'était pas parce qu'ils étaient incapables de trouver d'autres animaux, indique le coauteur de l'étude Tobias Deschner, primatologue à l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste. Cela peut s'expliquer par la faible activité des tortues pendant la saison des pluies, mais ce n'est qu'une supposition, ajoute-t-il.

 

LA CULTURE DES CHIMPANZÉS

L'étude des chimpanzés est un travail difficile, les scientifiques devaient composer avec les éléphants et des sites de recherche marécageux, en plus d'autres obstacles.

« Nous ne pouvons pas rester dans la forêt lorsqu'il fait noir parce que le risque de tomber sur un éléphant est trop élevé, » explique Deschner, directeur du Loango Chimpanzee Project aux côtés de son épouse, Simone Pika.

En général, il faut compter 5 ans voire plus pour qu'une population de chimpanzés s'habitue à la présence de chercheurs. Il n'existe qu'une dizaine de colonies étudiées à l'heure actuelle, nous informe Luncz. (À lire : Les chimpanzés de Jane Goodall surprennent encore les scientifiques.)

« Chaque fois qu'une autre communauté de chimpanzés est habituée à l'Homme et que nous obtenons de nouvelles données, » dit-elle, « on découvre toujours quelque chose de nouveau. »

Cette étude révèle que le comportement des chimpanzés est loin d'être restreint et que nous n'en connaissons qu'une infime partie, ajoute-t-elle.

Un article publié dans Science en mars avançait que différents groupes de chimpanzés adoptent souvent des comportements caractéristiques distincts. Lorsque ces populations disparaissent, elles emportent avec elle cette caractéristique, cet aspect de la « culture » des chimpanzés est donc perdu à jamais.  C'est non seulement important en soi mais également en raison des similarités entre les chimpanzés et l'Homme.

Les chimpanzés sont classés « En danger » par l'Union internationale pour la conservation de la nature. Le chimpanzé verus que l'on trouve en Afrique de l'Ouest est l'une des quatre sous-espèces de chimpanzés, c'est la plus douée avec les outils et elle est actuellement classée « En danger critique » par l'UICN. L'étude évoquée ici s'est quant à elle intéressée au chimpanzé central.

« Nous fermons la porte à la découverte de l'histoire de notre évolution en poussant à l'extinction ces animaux dont nous ne connaissons pas encore les comportements, » conclut-elle.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.