Nouvelle-Calédonie : à la recherche du mystérieux nautile

Dans l’immense mer calédonienne, près de l’île de Lifou, trois plongeurs partent à la rencontre de l’un des animaux les plus mystérieux au monde, le nautile.

De Chloé Glad
Photographie De Bastien Preuss et Nicolas Job
L’expédition Nautile a duré dix jours au total, au cours desquels le nautile a été rencontré trois fois, dans la Baie du Santal, à Lifou. Le nautile est l’emblème de la Nouvelle-Calédonie.

La tête tournée vers le ciel, Bastien Preuss expire longuement, les yeux accrochés aux bulles d’air qui percent la surface. Il fait beau là-haut. Il repense aux délicates ondulations des requins marteaux, aperçus avec son binôme Matthieu Juncker un peu plus tôt, un peu plus bas. La mer frôle les vingt-deux degrés ; en juin, l’hiver ne s’est pas encore tout à fait installé en Nouvelle-Calédonie. Bastien se rapproche du catamaran, son appareil photo contre lui. Il profite de cet instant entre deux mondes et du calme inhérent. Il sait que cela ne va pas durer.

Le bulletin météo annonçait un temps capricieux sur Lifou, et pour une fois, les prévisions se vérifient. Au petit matin, les eaux claires de Vauvilliers, ce coin de carte postale censé être exploré par les plongeurs, ressemblaient à un bouillon trop salé. Leur aventure ici a pris fin sans éclat, lorsque Michel, le capitaine, s’est résigné à mettre les voiles, sous une pluie battante et trente-cinq nœuds de vent.

Mais rentrer n’est pas une option. Courbés sur la table à cartes, Bastien, Matthieu et Nicolas Job, troisième plongeur et membre de l’expédition, décident d'un plan B entre deux gorgées de café fumant. Ils n’ont plus que huit jours pour trouver l’un des animaux les plus anciens et les plus fascinants de notre planète : le nautile.

 

UN GRAND TIMIDE À TENTACULES

Si vous hésitez sur la définition du nautile, c’est normal. Ce cousin du calamar peut être trouvé uniquement dans la région Indo-Pacifique. Il est le seul céphalopode à posséder une coquille, tel un escargot : plutôt fauve, zébrée, large comme une noix de coco, avec quatre-vingt-dix tentacules qui dépassent. Sept espèces de Nautilidea sont à ce jour connues, dont une endémique à la Nouvelle-Calédonie, Nautilus macromphalus. Surtout, le nautile est un grand timide, à l’aise à cinq cents, six cents mètres sous la surface, dans le noir épais des profondeurs. C'est la raison pour laquelle dans le plus grand lagon du monde non plus, on n’en voit pas tous les jours.

Il arrive que le nautile ne rejoigne pas les profondeurs de l’océan, à la fin de la nuit : il se cache alors dans un trou ou un corail pour la journée. C’est le cas de ce nautile, rencontré aux premières lueurs du jour : plutôt curieux, il s'approche des plongeurs.

D’ailleurs, on ne le croise que la nuit. Le nautile remonte alors à la surface, vraisemblablement en quête de crustacés, potentiellement pour se reproduire, puis replonge aux aurores. Du moins en théorie. Parfois, il traîne un peu trop, ou peut-être se perd-il, personne n’en est tout à fait sûr, en tout cas il arrive qu’il se cache dans un corail pour la journée. Au crépuscule, il rejoindra le côté obscur. Une routine qui dure depuis cinq cent millions d’années.

« Le challenge nous intéressait évidemment », glisse Bastien, malicieux. Au quotidien, le photographe est aussi spécialiste de l’écologie marine, tout comme Matthieu, rencontré à l’université. Avec Nicolas, réalisateur et cameraman sous-marin, ils avaient depuis longtemps envie de ramener des images de ce discret petit alien qui a vu s’éteindre les dinosaures. « C’est un animal mythique, un véritable fossile vivant. Pourtant son observation reste difficile : sa reproduction n’a par exemple jamais été observée en milieu naturel. »

Photographier le comportement du nautile hors aquarium est à la fois excitant et intimidant ; longtemps, l’envie était là, mais l’exécution tardait. Tout s’accélère lorsque le trio décroche un financement inattendu : le modeste défi entre amis se transforme alors en expédition professionnelle. D’autres sponsors sont séduits, un calendrier est mis en place, des bouteilles de plongée sont entassées, et un matin de juin 2018, c’est le projet un peu fou de trois passionnés qui prend vie.

 

ESPÈCE NON RÉPERTORIÉE

Prochain arrêt : la Baie du Santal, au Nord-Ouest de Lifou. Le meilleur compromis après la déconfiture de Vauvilliers : très abrité, avec de beaux tombants le long desquels le nautile peut jouer au yo-yo. Reste à demander l’autorisation à la tribu : en Nouvelle-Calédonie, où lois françaises et droit coutumier kanak cohabitent, on ne se promène pas n’importe où, n’importe comment.

« Le lagon est à la fois le garde-manger de la tribu, leur lieu de vie et un lieu de croyances. Nous voulions leur montrer que nous allions respecter cela », se souvient Bastien. Matthieu, qui connaît la tribu pour y avoir passé Noël avec sa famille, fait avec Nicolas ce qu’on appelle le geste coutumier : un t-shirt et un billet sont offerts au chef en signe de respect. Les trois hommes s’écoutent, se comprennent. C’est d’accord pour la mission Nautile.

Il est des histoires qui semblent écrites de la main d’un autre, et dans ce cas-ci, l’auteur est un sacré farceur : le lendemain, Nicolas a un problème de caisson étanche, il ne peut pas plonger. Un bouton capricieux, pas grand chose, mais assez pour noyer son outil de travail. Depuis le bateau, le vidéaste regarde malgré lui Bastien et Matthieu s’enfoncer dans l’océan d’encre. Leurs lumières trahissent leur parcours sous l’eau. Soudain, des flashs.

Le trio souhaite bientôt retourner à Lifou présenter ses images à la tribu : « C’est aussi grâce à elle qu’on a pu réaliser cette expédition », explique Bastien.

Les plongeurs n’en croient pas leurs yeux : il est là, posé sur des débris de coraux, à dix mètres de fond. Ils le mitraillent, se contorsionnent autour de lui ; le nautile ne bronche pas et poursuit sa balade en dodelinant. Un spectacle en soi : le mollusque se déplace en marche arrière. Ses jambes à lui s’appellent « hyponome », un organe qui fonctionne comme un pistolet à eau : il aspire puis rejette en jets l’eau environnante et peut ainsi se propulser dans toutes les directions. « C’est drôle, il était à un endroit où, en d’autres circonstances, on ne plongerait pas, car il n’y a rien à voir. Et bien en fait, si », note Matthieu. Lui n’y croyait presque plus : « On a tellement accumulé les embûches, les premiers jours… ».

Ce soir-là, le bateau a veillé tard, grisé par le champagne. « On l’a baptisé Mumm le nautile », rigole encore Nicolas.

Il finira par en voir un, lui aussi. C’est même lui qui le trouvera, la deuxième fois, en train de barboter dans les ténèbres. « Je balayais l’océan de mes lumières quand j’ai vu un petit point apparaître dans les faisceaux. » Il sourit : « Extraordinaire, évidemment. » Il retient de ce nautile une curieuse détermination : « La plupart des animaux s’écartent lorsqu’ils te voient. Mais ce nautile n’a pas changé sa trajectoire d’un centimètre lorsque je me suis approché. On aurait dit qu’il avait une idée derrière la tête. »

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La rencontre dure une heure, une éternité, durant laquelle animal ancestral et Hommes du 21e siècle s’observent, se découvrent, s’émeuvent. Puis, lentement, tel un fantôme, le nautile a disparu dans l’obscurité, là où personne ne peut le suivre.

En Nouvelle-Calédonie, le nautile est une espèce protégée dans deux provinces sur trois. L’IUCN, quant à elle, ne répertorie aucune espèce de nautile : il n’est pas considéré comme menacé. Bastien précise toutefois : « C’est son habitat qui l’est. »

 

Chloé Glad est une journaliste-aventurière. Après des études en journalisme et quelques années à couvrir l’actualité, elle a renoué avec ses rêves d’enfant et se consacre désormais aux récits d’exploration en Nouvelle-Calédonie. C'est sa deuxième collaboration avec National Geographic.

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