Le déclin discret des ornithorynques

De récentes études suggèrent que ce mammifère à bec de canard n'est pas aussi répandu qu'on le pensait, notamment en raison de la chasse dont il a fait l'objet et de la perte de son habitat.jeudi 5 septembre 2019

De Christie Wilcox
Un ornithorynque est relâché dans les eaux de la Little Yarra River à Victoria, en Australie, en 2018.

L'ornithorynque est l'une des espèces animales les plus appréciées d'Australie et a priori l'une des plus résistantes. Alors que de nombreuses espèces natives du continent entraient en déclin et commençaient à disparaître au cours du 20e siècle, l'excentrique petit mammifère au bec de canard et aux pieds palmés pouvait être aperçu de façon suffisamment régulière pour ne pas alerter les autorités compétentes quant à la surveillance de son espèce… jusqu'à ce que les biologistes ne commencent à s'apercevoir que ces amateurs d'eau douce étaient loin d'être en bonne santé, et ce, probablement depuis un certain temps déjà.

« Le déclin des populations d'ornithorynques s'est produit juste sous notre nez, » déclare Tahneal Hawke, candidate au doctorat à l'université de Nouvelle-Galles du Sud et chercheuse au sein de l'organisation Platypus Conservation Initiative (en français, Initiative pour la conservation des ornithorynques, ndlr).

« Il existe une vaste zone à travers l'aire de répartition des ornithorynques pour laquelle nous ne savons pas si cet animal est présent et le cas échéant, dans quelle proportion. »

Hawke a coécrit une nouvelle étude dans laquelle elle a analysé des siècles de relevés historiques pour finalement conclure que les ornithorynques, qui évoluent dans les fleuves ou les rivières de l'Australie et de la Tazmanie, ont vu leur nombre chuter en raison de la chasse, de la perte d'habitat et du changement climatique.

Certains scientifiques avaient déjà sonné l'alarme quant au déclin des populations d'ornithorynques dans les années 1980 mais leurs avertissements n'avaient pas été pris en considération. Puis, avec l'affluence des données fournies par divers programmes de surveillance mis en place dans les années 1980 et 1990, l'idée d'un ornithorynque invincible commença à vaciller.

« Nous surveillons les ornithorynques depuis 1995 et le déclin est en tout point évident, » témoigne Tiana Preston, planificatrice des ressources hydriques et environnementales pour l'agence étatique Melbourne Water de Victroria.

Selon les chiffres établis par l'UICN, au moment de leur réévaluation en 2016, les populations d'ornythorinques avaient chuté d'environ 30 % en moyenne depuis l'arrivée des Européens, un volume suffisant pour justifier une reclassification de l'animal dans la catégorie des espèces « quasi menacées. »

À présent, bon nombre de scientifiques pensent que cette reclassification sous-estime la réalité. « Les données de qualité ne sont pas nombreuses mais celles dont nous disposons suggèrent que notre estimation du niveau de référence est fausse, » révèle Gilad Bino coauteur de l'étude et chercheur à l'université de Nouvelle-Galles du Sud. « Je ne serais pas surpris de voir que ces chiffres ont été divisés par deux ou même plus. »

Des chercheurs mesurent le bec d'un ornithorynque dans le cadre d'une étude menée par l'agence Melbourne Water à Healesville, en Australie.

Comment de telles pertes ont-elles pu passer inaperçues ? En partie parce que les ornithorynques sont des créatures timides et nocturnes, difficiles à trouver et à recenser ; le fait de ne pas les voir ne nous paraît donc pas étrange. L'autre raison encore plus importante qui nous a empêchés de déceler ce déclin venait simplement du fait que ces animaux étaient considérés comme suffisamment communs pour que personne n'ait à les surveiller. Génération après génération, tout le monde oublie quel était leur nombre et celui-ci reste donc inchangé dans les mémoires, une véritable amnésie écologique qui occasionne un phénomène que l'on appelle syndrome de la référence changeante.

Non seulement l'ornithorynque est un carnivore d'eau douce au rôle essentiel, il est également un bijou de l'évolution, l'une des dernières espèces sur Terre de monotrèmes, ces mammifères qui pondent des œufs. De plus, nous commençons seulement à lever le voile sur ses multiples atouts : des antibiotiques révolutionnaires fabriqués à partir de son lait aux potentiels traitements contre le diabète que pourrait nous procurer son venin.

 

LE CHOUCHOU DES TRAPPEURS

À l'arrivée des Européens en Australie au 17e siècle, les ornithorynques sont rapidement devenus la coqueluche des marchands de fourrures en raison de leur peau douce et imperméable. Par la suite, le secteur est resté florissant pendant plusieurs siècles jusqu'à ce que leur chasse finisse par être interdite au début du 20e siècle.

« En particulier, nous avons trouvé dans un registre une entrée qui laissait entendre qu'un seul de ces marchands avait vendu 29 000 peaux d'ornithorynques, » déclare-t-il.

Les animaux continuaient d'être aperçus dans les mêmes points d'eau avec pour seule exception l'Australie-Méridionale où une perte considérable avait été constatée. C'est pourquoi l'ornithorynque figure sur la liste des espèces en danger dans cette région sans toutefois faire l'objet d'une loi fédérale sur les espèces menacées.

Bien qu'il puisse paraître surprenant qu'une chasse aussi intense n'ait pas abouti à un déclin drastique des populations, Hawke précise que nous n'avions pas toutes les données à disposition.

Tout d'abord, il est difficile de déterminer l'ampleur du déclin d'une espèce sans une idée solide du nombre d'animaux qu'il y avait au départ. En outre, des études sérieuses ont montré que les populations d'ornithorynques présentaient des irrégularités sur les plans géographique et historique.

Ces problèmes sont en partie d'ordre logistique. « Les ornithorynques sont connus pour être difficiles à étudier, » indique Preston. Ce sont des animaux timides et nocturnes, les relevés de jour ont donc tendance à les rater. De plus, les autres méthodes de surveillance des espèces animales comme le suivi des traces ou l'analyse des excréments ne fonctionnent pas car ces animaux passent le plus clair de leur temps dans l'eau.

De nos jours, les chercheurs ont recours à des dispositifs comme l'analyse de l'ADN environnemental pour détecter leur présence dans l'eau et le marquage acoustique pour suivre leurs mouvements. Il existe même une application nommée PlatypusSpot qui permet aux citoyens scientifiques de consigner leurs observations. En revanche, aucune de ces technologies n'est capable de dire aux chercheurs à quel niveau se trouvaient les populations avant 1980… ou 1780 dans le cas qui nous intéresse.

Travaillant tous deux pour la Platypus Conservation Initiative de l'université de Nouvelle-Galles du Sud, Gilad Bino (à gauche) et Tahneal Hawke examinent un ornithorynque anesthésié sur lequel a été installé un transpondeur radio temporaire afin de suivre ses mouvements.

Pour cette étude, Hawke et ses collègues se sont plongés dans 258 ans de documents historiques, soit plus de 11 000 enregistrements au total, afin d'en extraire tout ce qu'ils pouvaient sur la situation passée de ces animaux, leur nombre et leur répartition, avant de comparer ces données aux résultats fournis par les techniques actuelles, notamment les observations consignées dans l'application PlatypusSPOT.

Et même si l'équipe n'a pas pu calculer de chiffres définitifs à partir de telles données variables, elle a tout de même réussi à dégager une tendance frappante : il y a beaucoup moins d'ornithorynques aujourd'hui qu'il n'y en avait autrefois. Des lieux où il y a un siècle il était possible de capturer une ou deux douzaines de ces étranges mammifères en une seule journée ne donnent aujourd'hui qu'une poignée d'individus après d'épuisantes séances de surveillance nocturnes, si les chercheurs ont de la chance.

 

PLONGÉE DANS L'HISTOIRE

« Pour les espèces telles que l'ornithorynque dont la chute de population est apparue avant que les écologistes ne commencent à s'y intéresser, ce type d'observation historique est extrêmement précieux, » affirme Loren McClenachan, écologiste historique au Colby College du Maine non impliquée dans l'étude. « C'est un excellent exemple d'utilisation des données historiques pour comprendre les dynamiques de population d'une espèce emblématique. »

Une affirmation qui est loin de faire l'unanimité. Peter Temple-Smith et  Frank Carrick font partie d'un groupe de chercheurs spécialistes des ornithorynques et convaincus du manque cruel de fiabilité des données historiques pour affirmer quoi que ce soit sur les populations passées. Ils pensent que des relevés plus poussés sont nécessaires pour déterminer si les régions où les observations sont moins nombreuses contiennent réellement moins d'animaux.

Aidé par Samuel Bell (à droite), le chercheur expert en ornithorynque Joshua Griffiths extrait un ornithorynque d'un filet à McMahons Creek, en Australie. L'animal a par la suite été mesuré, les chercheurs ont vérifié s'il avait été équipé d'une puce puis ils l'ont immédiatement remis à l'eau.

« Les données historiques peuvent être cruciales pour comprendre un phénomène écologique actuel mais leur interprétation nécessite une attention toute particulière, » explique Carrick.

Bino admet qu'il est difficile d'harmoniser des ensembles de données aussi disparates mais insiste sur le fait que l'objectif de l'équipe n'a jamais été d'obtenir des chiffres exacts sur le déclin des populations d'ornithorynques.

« Il y a de l'intérêt et du mérite à s'intéresser aux observations historiques, même lorsqu'elles ne se conforment pas à des procédures systématiques, » assure-t-il, et plus particulièrement dans cette situation où un tel travail permet de « mettre en lumière les lacunes de nos connaissances. »

 

UN AVENIR INCERTAIN

Quoi qu'il en soit, les experts s'entendent à dire que les ornithorynques connaissent actuellement une période difficile et continueront sur cette pente descendante si rien n'est fait.

Par exemple, Hawke et ses collègues étudient l'impact des grands barrages sur les ornithorynques. En cas de mauvaise gestion et selon leurs premiers résultats, un seul barrage peut tout bonnement éradiquer les ornithorynques établis en aval comme en amont sur le cours d'eau.

La compréhension de l'ensemble des répercussions de ces menaces permettra aux chercheurs de mettre au point les meilleures méthodes de protection de ces animaux.

« Notre souhait à tous est qu'il continue d'être conservé en tant qu'espèce emblématique des cours d'eau de l'est australien après 160 millions d'années d'évolution, surtout en sachant que cette espèce est la dernière représentante de sa lignée, » indique Temple-Smith.

Et il n'y a pas que les scientifiques qui aiment ces créatures amusantes.

« Tout le monde a une anecdote à propos de la fois où il a aperçu un ornithorynque dans la nature, » conclut Preston. « Et lorsqu'ils racontent cette histoire, ils s'illuminent… mais malheureusement c'est de plus en plus rare pour les enfants d'aujourd'hui. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

Lire la suite