Combien vaut réellement un fossile de dinosaure ?

Nouvelle tendance dans les salles de vente : les fossiles de dinosaures. Décryptage de ce marché en plein essor. mercredi 16 octobre 2019

De Taïna Cluzeau
Photographie De Gabriele Galimberti & Juri de Luca
Un crâne de Triceratops (au centre, à l’arrière-plan) et d’autres fossiles attirent la foule dans la salle des ventes de Drouot, à Paris. « Un grand nombre de ces gens ne sont pas des acheteurs », observe le photographe Gabriele Galimberti. La salle de ventes (la plus ancienne et la plus grande de Paris) est ouverte aux simples curieux comme aux collectionneurs confirmés souhaitant participer aux enchères. En 2018, un acquéreur anonyme d’Asie du Sud-Est y a acheté un Allosaurus et un Kaatedocus siberi par Internet pour 2,8 millions d’euros. Lors de la vente photographiée ici, les prix sont restés plus modérés. Le Triceratops n’a pas atteint 190 000 euros. Quant au Zarafasaura (au premier plan), il a été rapatrié au Maroc, après une demande de restitution des autorités du pays.
Un crâne de Triceratops (au centre, à l’arrière-plan) et d’autres fossiles attirent la foule dans la salle des ventes de Drouot, à Paris. « Un grand nombre de ces gens ne sont pas des acheteurs », observe le photographe Gabriele Galimberti. La salle de ventes (la plus ancienne et la plus grande de Paris) est ouverte aux simples curieux comme aux collectionneurs confirmés souhaitant participer aux enchères. En 2018, un acquéreur anonyme d’Asie du Sud-Est y a acheté un Allosaurus et un Kaatedocus siberi par Internet pour 2,8 millions d’euros. Lors de la vente photographiée ici, les prix sont restés plus modérés. Le Triceratops n’a pas atteint 190 000 euros. Quant au Zarafasaura (au premier plan), il a été rapatrié au Maroc, après une demande de restitution des autorités du pays.
photographie de Gabriele Galimberti and Juri De Luca

Un peu plus de 200 000 euros, c’est le prix auquel Maximus, un squelette de Thescelosaurus neglectus, un dinosaure herbivore vieux de 66 millions d’années et long de 3 m, a été cédé le 24 septembre 2019, lors des enchères de l’hôtel des ventes Piguet, à Genève. Mais, alors que les ventes de fossiles se multiplient ces dernières années, certains spécimens ne trouvent pas preneur, faute d’estimation appropriée et de transparence sur leur provenance. Eric Mickeler, expert en paléontologie pour plusieurs maisons de vente, nous dévoile les critères qui permettent d’évaluer le prix des créatures du passé.

 

Quel dinosaure se vend le plus cher ?

C’est sans aucun doute le Tyrannosaurus rex, le roi des dinosaures, l’animal mythique par excellence. Sue, le spécimen découvert en 1990 dans le Dakota du Sud, est officiellement le plus cher et le plus complet jamais vendu. Le Field Museum de Chicago a déboursé pas moins de 8,36 millions de dollars pour l’acquérir. Mais Stan, un autre T. rex quasiment aussi complet, découvert par les mêmes paléontologues, a été proposé à 11 millions de dollars en décembre dernier. Il n’a pas trouvé acheteur pour l’instant.

Si le T. rex est aussi prisé, c’est que, comme le tricératops et le diplodocus qui, en bon état, s’évaluent entre 1,5 et 2 millions d’euros, il s’agit d’une espèce emblématique, qui en impose par sa stature et que tout le monde connaît. De plus, c’est un carnivore. Or, selon la logique de la chaîne alimentaire, les carnivores sont moins nombreux que les herbivores, et la rareté se paye plus cher. C’est aussi pour cette raison que les espèces de petite taille, plus difficiles à découvrir, et les bébés dinosaures, dont les os non entièrement formés se détériorent rapidement dans le sous-sol et se fossilisent rarement, sont relativement chers. Les petites espèces de raptor (comme le Velociraptor), des carnivores qui atteignent 2 m de longueur pour 1,2 m de hauteur, soit la taille d’un grand chien, se chiffrent par exemple entre 500 000 et 700 000 euros.

Quels autres critères entrent en ligne de compte pour l’évaluation d'un fossile ?

Sa qualité et le fait qu’il soit plus ou moins complet influent aussi sur le prix. Lors de la minéralisation – ou fossilisation –, les minéraux présents dans le sous-sol remplacent sur une période de plusieurs millions d’années chaque particule de l’os. En fonction de la nature de ces minéraux, les fossiles sont plus ou moins solides. Par exemple, au Maroc, la présence de phosphates les rend plus friables, tandis que dans le Montana, des minéraux ferreux les durcissent.

 

Qui achète ces reliques du passé ?

L’engouement pour les fossiles de dinosaures remonte au début du XIXe siècle, lorsque les scientifiques commencent à comprendre que ces animaux ont peuplé la Terre à des périodes vraiment anciennes [entre -230 millions d’années au moins et -66 millions d’années]. C’est principalement aux États-Unis que cet intérêt se développe, grâce à la présence de très gros gisements épargnés par les mouvements de la tectonique des plaques, contrairement à l’Europe. Depuis, l’attrait pour ces fossiles ne s’est plus démenti. Il existe aujourd’hui deux types d’acheteurs principaux sur le marché des fossiles : les musées et les collectionneurs privés. Les musées d’État achètent des spécimens pour lesquels leurs laboratoires de recherche ont un intérêt à étudier, ou financent directement des chantiers de fouilles. Le musée hollandais de Leiden loue ainsi Trix, un T. rex découvert en 2013 dans le Montana, à d’autres musées afin de rentabiliser ses fouilles. Les collectionneurs quant à eux ne cantonnent pas toujours les fossiles majestueux à la décoration de leurs propriétés privées. Ils deviennent parfois mécènes et prêtent leurs acquisitions aux musées.

Par ailleurs, il n’est pas indispensable d’être millionnaire pour acquérir un fossile. De nombreux paléontologues, effectuant notamment des fouilles aux États-Unis ou au Maroc, revendent via leurs entreprises privées des pièces plus modestes, comme des dents, pour quelques centaines d’euros, ou des griffes, aux alentours d’un millier d’euros, afin de financer leur activité.

 

Comment ces ventes sont-elles contrôlées ?

En réalité, il n’existe aucune réglementation concernant la vente des fossiles. Le nombre de ventes a tendance à augmenter de nos jours, mais beaucoup d’entre elles se font en l’absence de documents prouvant la qualité et l’authenticité des spécimens. Par exemple, je considère qu’un spécimen n’a aucun intérêt scientifique s’il se compose pour 20 % de fossiles et pour 80 % de résine. Sauf si l’animal est rare ou présente une particularité, son squelette devrait au moins être complet à 70 %. Et ses os, à moins que cela ne soit précisé, devraient tous provenir du même animal, et non d’un mélange composite de différents individus incomplets, comme cela arrive parfois. C’est un phénomène ponctuel qui s’est développé ces trois dernières années en Europe, avec l’arrivée de nouveaux vendeurs moins scrupuleux, dans un contexte de fouilles peu prospères.

Pour assurer la transparence des transactions, une carte ostéologique de l’animal (présentant en détail les os d’origine et ceux en résine), ainsi qu’une carte de fouilles précisant l’emplacement de chaque os retrouvé, devraient être fournis systématiquement aux acheteurs. La provenance des spécimens n’est pas non plus toujours claire. C’est comme ça qu’un Zarafasaura oceanis, un reptile marin présent uniquement au Maroc, devait être vendu aux enchères en France en 2017, alors que le Maroc interdit formellement l’exportation des grands spécimens. Celui-ci a donc dû être restitué.

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