Ces serpents sautent, mais dans quel but ?

Certains serpents sont connus pour leur capacité à "voler", même si en réalité ils planent d'arbre en arbre. Cependant, ces reptiles peuvent véritablement s'élancer dans les airs. La question reste de savoir "pourquoi ?". vendredi 22 novembre 2019

Pour des animaux sans bras ni jambes, les serpents arboricoles sont plutôt doués pour se déplacer.

De nombreuses espèces peuvent se déplacer dans les arbres grâce à une queue préhensile et un corps aplati qui leur fournit suffisamment de rigidité pour former un pont entre deux branches : le reptile va ainsi étendre la partie avant de son corps dans les airs, en porte-à-faux, jusqu'à la déposer sur une surface suffisamment grande pour soutenir son poids, puis rabattre la partie arrière de son corps.

Les cinq espèces du genre Chrysopelea communément appelées « serpents volants » et natives de l'Asie exécutent un numéro encore plus sensationnel : elles peuvent aplatir leurs côtes dans les airs pour planer entre la cime des arbres à la manière d'un écureuil volant et parcourir jusqu'à 90 m d'un seul tenant.

Désormais, des preuves montrent que les serpents australiens du genre Dendrelaphis, un genre proche des Chrysopelea, sont capables de sauter.

Après avoir vu le saut d'un Dendrelaphis pictus à l'état sauvage filmé par son directeur de thèse Jake Socha en 2010, l'exploratrice National Geographic et thésarde à Viriginia Tech Michelle Graham était pour le moins intriguée.

Impatiente d'en apprendre plus, Graham s'est ensuite rendue en Australie où elle a capturé temporairement certains spécimens du genre Dendrelaphis afin de les pousser à reproduire ce comportement au cours d'une expérience en laboratoire, sur une structure constituée de tuyaux en PVC, de branches d'arbres et de caméras GoPro.

« En gros, c'est une salle de gym pour serpents, imitation jungle, » plaisante Graham.

En étudiant la façon dont les serpents se déplacent dans leur environnement, les scientifiques ont approfondi leur compréhension de la diversité de la locomotion animale, ce qui a des répercussions sur la façon dont ces comportements bizarres ont pu évoluer.

 

DES HAUTS ET DES BAS

La plupart d'entre nous tiennent pour acquis le fait d'évoluer sur une surface en deux dimensions. Dans l'ensemble, lorsque nous faisons un pas en avant, nous pouvons compter sur la présence du sol pour réceptionner notre pied.

En revanche, pour les animaux qui évoluent dans les arbres, le monde est truffé de hauteurs et d'abîmes. Les oiseaux naviguent dans cet espace en trois dimensions grâce au vol. Les singes hurleurs préfèrent se balancer de branche en branche. Et les paresseux, fidèles à leur nom, se contentent d'agripper la prochaine branche sur laquelle ils se prélasseront. Cependant, tous ces comportements nécessitent d'utiliser des membres sophistiqués dont ne dispose pas le serpent.

« Ce qui est intéressant chez ces serpents, c'est leur capacité à adopter tous ces comportements intéressants de locomotion sans aucun membre, » indique Graham.

Bien entendu, obtenir de ces animaux sauvages qu'ils reproduisent ce comportement dans une jungle improvisée n'a pas été une mince affaire. Le premier serpent arboricole capturé par Graham s'est révélé être une femelle assez imposante qui n'était « pas du tout disposée à adopter ce comportement bondissant. »

Mais sa persévérance a fini par payer, après avoir recueilli plusieurs serpents arboricoles de tailles et morphologies variées, Graham a pu confirmer que les serpents du genre Dendrelaphis étaient capables de franchir un vide en sautant.

Pour cela, les serpents se glissent sous leur cible, par exemple une branche d'arbre, puis s'élancent en avant de façon à ce que leur mouvement les transporte au-delà du vide. Graham prévoit de publier de plus amples détails sur sa découverte dans deux articles scientifiques en 2020.

 

UN BOND POUR LE FUN ?

Maintenant que Graham a confirmé que ces serpents étaient capables de sauter, elle souhaite savoir pourquoi.

Cela pourrait sembler évident, mais Graham indique qu'il n’y a aucune preuve solide des raisons pour lesquelles cet animal agirait de la sorte. Certains scientifiques suggèrent que le saut ou le vol plané permettrait aux serpents, aux écureuils ou aux lézards de gagner en temps et en énergie, mais « aucune étude empirique ne démontre cette hypothèse. »

« Être la première personne à étudier ce comportement signifie que vous ne connaissez pas le contexte dans lequel le serpent l'adopte, » rapporte Graham. Le saut est-il un « comportement de fuite ? Est-il utilisé couramment pour se déplacer ? Ou ne sert-il qu'à amuser l'animal ? Personne ne le sait, pas vrai ? »

Bruce Jayne est un spécialiste de la morphologie fonctionnelle rattaché à l'université de Cincinnati dans l'Ohio, selon lui, la décision de Graham d'étudier les proches parents des serpents volants est intelligente, car elle pourrait nous apporter une meilleure idée de la façon dont ces serpents bondissants et volants ont évolué.

« À quel point cette capacité est-elle spéciale chez les serpents volants ? » s'interroge Jayne. « Si nous observons leurs proches parents, sera-t-il possible de voir certains antécédents de ce comportement ? Peut-être que les serpents volants se situent à l'extrémité d'un continuum. »

Quoi qu'il en soit, il dit être admiratif du travail effectué, car il sait à quel point ces serpents peuvent être difficiles à étudier.

« Ce genre de projet est un peu comme un lancer de dés, » indique Jayne. « Mais étant donné l'historique du laboratoire de Socha, je pense que si quelqu'un peut le faire, c'est bien eux. »  

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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