La folie américaine des tigres

Souvent maltraités, ils vivent dans de petits zoos locaux ou des chez particuliers. Les tigres sont aujourd'hui plus nombreux en captivité aux États-Unis qu'à l'état sauvage dans le monde entier. Une situation très risquée.

De Sharon Guynup
Les tigres sont aujourd'hui plus nombreux en captivité aux États-Unis qu'à l'état sauvage dans le monde ...
Les tigres sont aujourd'hui plus nombreux en captivité aux États-Unis qu'à l'état sauvage dans le monde entier.

Nous les avons entendus avant de les voir. Les cris dans la confortable maison de style ranch évoquaient plus ceux de perroquets que de bébés tigres. Puis James Garretson a amené Hulk dans le salon, où la famille McCabe attendait sur le divan. Il a déposé le petit félin gigotant sur les genoux d’Ariel, 9 ans, avant de lui enfoncer un biberon dans la gueule. « Tiens-le comme ça, d’accord ? » L’enfant a hoché la tête.

La famille rayonnait, chacun caressait la fourrure rayée au poil rêche, sous la surveillance de Garretson. Le félin, âgé de 12 semaines et gros comme un cocker, agrippait le biberon de ses pattes démesurées, tétant avec frénésie. Le biberon vidé, il s’est aventuré sur la table basse.

Garretson l’a attiré avec un autre biberon, et ça a été le tour de James, 5 ans, le frère d’Ariel. Ensuite, le bébé félin a sauté du divan et m’a attrapé par-derrière. Agrippé à mes jambes avec une force surprenante, il m’a lacéré les cuisses sur 10 cm de longueur. Garretson a dû l’arracher, et tout le monde a traité la chose à la légère, avec des rires nerveux. Espiègle. Un vrai chaton.

Bhagavan Antle, alias « Doc » (à droite) pose avec son équipe (de gauche à droite, Kody Antle, Moksha Bybee et China York) dans une piscine utilisée pour son spectacle mettant en scène des tigres à Myrtle Beach Safari en Caroline du Sud. Leur entreprise repose essentiellement sur les tigreaux ; les forfaits pour jouer ou être pris en photo avec ces animaux sont vendus entre 339 $ et 689 $ (305 € et 621 €) par personne. Passé l'âge de 12 semaines, les tigreaux sont considérés comme trop grands ou trop dangereux pour entrer en contact avec les touristes.
Photographie de Steve Winter

Deux autres bébés tigres se trouvaient dans une arrière-salle du Ringling Animal Care Center (aucun lien avec le cirque du même nom), dans l’Oklahoma. Dehors, six tigres adultes paressaient dans leur bassin ou se provoquaient. Ils étaient en surpoids, mais apparemment heureux dans des enclos propres et bien tenus. C’était en septembre 2018.

J’appris plus tard qu’en 2003, sept tigres confiés à Garretson dans un autre établissement avaient tué une femme. Selon le dossier judiciaire, les félins, « extraordinairement affamés », s’étaient approchés d’une clôture pour bétail et, « comme pris de fringale », avaient arraché un bras à Lynda Brackett, une bénévole de 35 ans, qui est décédée de l’hémorragie.

Le département de l’Agriculture des Etats-Unis (USDA) avait condamné Garretson à une amende de 32 560 dollars, avec l’interdiction d’exhiber, élever, acheter ou vendre des animaux exigeant un permis fédéral – dont les tigres. Or, en 2017, Garretson travaillait à Ringling avec de nouveaux félins. L’établissement fonctionnait avec une autorisation de l’USDA au nom de Brittany Medina, la compagne de Garretson.

Quatre mois après ma visite, Garretson était expulsé de la propriété, louée à son nom. Une équipe du Turpentine Creek Wildlife Refuge est venue de l’Arkansas pour secourir les six tigres adultes. L’un d’eux, trop malade pour tenir sur ses pattes, est mort quatre jours plus tard d’une infection bactérienne du sang. Hulk et les deux autres petits félins avaient disparu.

Ma visite à Ringling avec le photographe Steve Winter n’était qu’une halte dans une enquête que je menais depuis deux ans : pourquoi y a-t-il plus de tigres en captivité aux États-Unis qu’à l’état sauvage en Asie ?

 

10 DOLLARS LA PHOTO

Les tigres sont une espèce en crise. Environ 100 000 de ces félins arpentaient l’Asie au début du XXe siècle. Chasseurs de trophées en Inde, engouement pour les fourrures dans les années 1960 aux États-Unis et en Europe, réduction de leur habitat, conflits avec les populations locales et braconnage les ont décimés. Aujourd’hui, il en reste peut-être 3 900 à l’état sauvage. Le tigre est le grand félin le plus proche de l’extinction.

Ce qui m’a convaincue de me pencher sur les tigres aux États-Unis est une intervention de Carson Barylak, spécialiste des politiques publiques au Fonds international pour la protection des animaux (Ifaw). J’écrivais alors des reportages depuis des années sur le trafic d’animaux sauvages en Asie. Entre 5 000 et 10 000 tigres vivent en captivité aux États-Unis, expliquait Carson Barylak. Personne, y compris au sein des autorités, ne connaît leur nombre exact, et aucune loi fédérale globale ne régule leur détention.

Barylak montrait une carte multicolore illustrant les lois des États. Les uns interdisent la détention privée de grands félins. D’autres réclament un permis. Quatre États n’ont aucune loi. Aux États-Unis, il est parfois plus facile d’acheter un tigre que d’adopter un chaton dans un refuge.

On peut obtenir un permis de l’USDA pour montrer ou élever des hamsters, et ensuite montrer ou élever n’importe quel animal, y compris un grand félin. Les loisirs stimulent l’élevage et le commerce des tigres – notamment les parcs d’attractions où la clientèle peut caresser, nourrir et poser pour la photo avec de très jeunes félidés.

Des éleveurs professionnels approvisionnent le marché. Dans certains États, ces activités commerciales sont légales dès lors qu’elles reçoivent l’agrément de l’USDA, qui impose un  minimum de soins aux animaux. Mais, dans beaucoup d’établissements, nous avons trouvé des animaux maltraités et découvert nombre d’activités illicites – trafic d’animaux sauvages compris.

Les bébés tigres sont une mine d’or – surtout ceux des tigres blancs. Les touristes les dorlotent, les nourrissent au biberon et se prennent en photo dans les petits zoos locaux, les foires et les parcs à safaris. Une photo rapide ou cinq minutes de câlin se paie entre 10 et 100 dollars. Une visite de zoo de trois heures avec pose auprès d’un bébé tigre peut coûter 700 dollars par tête. Les visiteurs s’entendent souvent dire qu’ils contribuent à sauver les tigres à l’état sauvage. Ils s’en vont satisfaits, et postent des selfies sur les réseaux sociaux.

Ce qu’ils ignorent, c’est l’histoire du petit ou son devenir. La plupart voient le jour dans des fabriques à tigres où les femelles ont deux à trois portées par an, contre une portée tous les deux ans en milieu naturel. Les bébés sont arrachés à leur mère peu après la naissance, explique Jennifer Conrad, une vétérinaire spécialiste des tigres. Beaucoup sont mal nourris ; un nombre inconnu meurt. Certains sont vendus avant même d’avoir ouvert les yeux.

 

ABANDONNÉS QUAND ILS DEVIENNENT TROP GROS

À l’âge de quelques semaines, les petits sont mis au travail. Ils passent parfois de main en main pendant dix heures d’affilée. Les profits peuvent être colossaux. Par exemple, les dossiers fiscaux de Wildlife in Need, petit zoo de l’Indiana géré par Tim Stark, montrent un chiffre d’affaires de 1 à 1,27 million de dollars par an ces dernières années. Stark gère encore l’entreprise. Il fait pourtant l’objet d’une ordonnance judiciaire lui interdisant de laisse caresser les bébés tigres. L’USDA l’a sanctionné plusieurs fois pour des délits concernant des animaux malades ou blessés. Et, en 2008, il a été condamné pour trafic d’espèces sauvages.

Les bébés tigres atteignent leur « date limite de consommation » à 3 ou 4 mois : ils sont alors trop gros et dangereux pour être caressés. Les uns deviennent alors des reproducteurs ou des bêtes de foire. D’autres disparaissent, tout simplement. Caresser un bébé tigre pour faire une photo, affirme Brian Fitzpatrick, représentant républicain de Pennsylvanie, « alimente rapidement un cercle vicieux d’élevage et d’abandon des petits dès qu’ils ne sont plus utiles ».

Fitzpatrick et Mike Quigley, représentant démocrate de l’Illinois, ont signé la proposition de loi Big Cat Public Safety Act (« loi sur la sécurité publique des grands félins »). Celle-ci vise à interdire la reproduction des grands félins à des fins commerciales, leur manipulation par le public et leur utilisation comme animaux de compagnie. Un élu démocrate a récemment déposé le même texte devant le Sénat.

Tout indique que des tigres en surplus sont tués pour réduire les inventaires des petits zoos locaux et d’autres lieux de loisirs. Des tigres morts sont naturalisés ou vendus par parties – peau, dents, griffes, squelette. La loi sur les espèces en danger interdit leur vente ou leur transport pour raison commerciale d’un État à l’autre du pays.

 

Extrait de l’article de Sharon Guynup « La folie américaine des tigres » publié dans le numéro 243 du National Geographic Magazine.

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