En France, le trafic de singes magots est toujours d'actualité

Malgré le durcissement de la réglementation sur l’importation et la détention des espèces protégées, des particuliers se laissent encore tenter. Non sans risques.

Cinq tamarins lions, deux magots, un macaque crabier, un tamarin pinché, un ouistiti, un babouin olive et un capucin : voici la liste des singes que l’association 30 Millions d’Amis s’est vu confier par les services de l’État pour la seule année 2019. Des primates qui étaient détenus illégalement par des particuliers. Pourtant, depuis 2018, le trafic d’espèces figure parmi les dix priorités de la Commission européenne.

« La réglementation a énormément évolué et est devenue très contraignante pour importer et détenir des espèces protégées, mais il n’y a pas de campagne de sensibilisation du public sur cette thématique, pointe Yann Huchedé, directeur du refuge de l’Arche, qui accueille une trentaine de singes magots et 150 autres primates en Mayenne. La plupart de gens ne savent toujours pas qu’il est interdit de posséder un singe chez soi. » 

Le Code de l’Environnement encadre strictement la détention d’animaux sauvages non domestiques. Le but est de préserver la biodiversité, en limitant le prélèvement de ces espèces sauvages dans leur écosystème d’origine, et d’éviter qu’elles ne viennent perturber un écosystème existant. Exemple : « Pendant des années, des particuliers ont acheté puis relâché dans la nature des tortues de Floride. Or, dans les écosystèmes aquatiques français, celles-ci entrent en compétition avec des espèces locales et menacent la biodiversité. » 

La réglementation doit aussi garantir la sécurité des personnes (les animaux peuvent être agressifs ou malades) et, enfin, assurer le bien-être des animaux. « En droit français, la maltraitance ne consiste pas uniquement à frapper ou à mal nourrir son animal, mais aussi à ne pas répondre à ses besoins sociaux et biologiques », souligne Yann Huchedé.

La détention de la plupart des espèces sauvages nécessite une autorisation de la préfecture. Lorsqu’il s’agit d’une espèce protégée, il faut s’adresser en amont aux Directions départementales de la protection des populations (DDPP. De plus, précise Yann Huchedé, « depuis 2018, la détention de primates n'est  plus du tout autorisée pour les particuliers, mais seulement pour les professionnels ».

Avant de terminer entre les mains de 30 Millions d’Amis, du refuge de l’Arche ou d’autres associations, les animaux sont saisis par les services de l’État. Les agents de l’Office français de la biodiversité (OFB, issu de la fusion, au 1er janvier 2020, de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage avec l’Agence pour la biodiversité), qui travaillent en cosaisine avec la police et la gendarmerie, sont habilités à mener des perquisitions et des auditions de mis en cause.

Les douanes, de leur côté, peuvent contrôler en tout point du territoire national la régularité de la détention ou de la circulation d’espèces protégées. Les douaniers réalisent l’essentiel de leurs saisies sur le fret, en particulier aérien. En 2016, ils ont saisi 976 animaux vivants. Mais les chiffres varient énormément d’une année à l’autre : 1442 en 2013, 272 en 2011 – pour une moyenne de 880 animaux par an. Enfin, la Direction départementale de protection des populations (DDPP), dont dépendent les services vétérinaires, contrôle en particulier les établissements accueillant des animaux (animaleries, élevages, cirques, centre de soins…) et vérifie qu’ils possèdent toutes les autorisations, notamment pour les espèces protégées.

Selon le Code de l’Environnement, détenir une espèce protégée sans autorisation constitue une infraction passible de six mois d’emprisonnement et 9 000 euros d’amende. Et porter atteinte à la conservation d’espèces animales non domestiques peut valoir 150 000 euros d’amende et trois années d’emprisonnement. Devenir propriétaire en achetant ou en se voyant offrir un petit singe n’est donc pas une décision à prendre à la légère. Pourtant, les importations illégales persistent, en particulier de singes magots.

« À la fin des années 1990 et au début des années 2000, posséder un singe magot est devenu un effet de mode, rappelle Yann Huchedé. C’est la seule espèce de singe qui a connu un tel engouement. À l’époque, c’était très facile de passer la frontière avec ce genre de petits singes. Les douaniers s’en amusaient même. Les touristes de retour d’Afrique du Nord se faisaient avoir – et certains se font toujours avoir – par les marchands vendant les primates sous le manteau. Ceux-ci leur promettent que le singe gardera la même taille et que, s’ils ne l’achètent pas, il finira vendu à un laboratoire de recherche. » Le singe se retrouve alors au fond d’une valise, bourré de somnifères pour la durée du voyage.

« En 2003, nous avons recueilli une trentaine de singes magots. Aujourd’hui, il y a plus de formalités, le cadre réglementaire s’est renforcé et les douaniers sont mieux formés pour reconnaître les espèces nécessitant des autorisations, observe Yann Huchedé Les proportions sont moindres, mais on continue à en recevoir. Cette année, nous en avons pris deux en charge. » Le dernier en date a été découvert lors d’une perquisition de la gendarmerie et de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage dans un lieu utilisé par des trafiquants de drogues, dans l’Orne. « Au départ, nous avons été appelés pour récupérer un émeu et un wallaby mais, au total, il y avait treize animaux représentant onze espèces différentes : serpents, tortues, grenouille, oiseaux... et singes, dont un magot de 8 ou 9 mois, enfermé seul dans une pièce, et que nous avons récupéré. » 

Le magot, très présent en Afrique du Nord, est la seule espèce de singe vivant naturellement en Europe (à Gibraltar, au sud de l’Espagne). Or elle est protégée par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (Cites). « Cela a permis à la population sauvage de redevenir abondante, notamment dans des zones partagées avec les populations humaines locales, ce qui a provoqué des tensions, explique Yann Huchedé. Les singes magots peuvent faire des dégâts sur des cultures, alors les parents sont parfois tués, et les petits, attachés sur les parents, sont récupérés puis vendus pour une centaine d’euros. »

Bébé, le magot est agréable. Pour autant, ce n’est ni un chat ni un chien : il grimpe partout et salit tout. Et cela ne s’arrange pas avec l’âge. « En grandissant, son comportement change et il s’affirme de plus en plus, prévient le directeur du refuge de l’Arche. Dès 4 ans, sa nature le conduit à imposer sa domination aux humains qui l’entourent. À l’âge adulte, à 6 ou 7 ans, il représente 12 kg de muscles et est extrêmement puissant. » 

« Au début des années 2000, beaucoup de gens nous appelaient en nous demandant de venir récupérer [leurs singes], car ils devenaient impossibles à vivre, raconte Yann Huchedé. Généralement, les propriétaires finissaient par les enfermer dans une pièce de la maison pour qu’ils arrêtent de tout abîmer ou de les agresser. » Ces magots grandissent donc seuls. Or ils ont besoin de vivre en groupe avec leurs congénères. Cet isolement social peut les rendre complètement fous. « Resocialiser ces animaux prend des années, c’est tout un processus de réhabituation à leurs congénères qu’il faut mettre en place. »

Lorsque le refuge de l’Arche récupère un singe, il est d’abord mis en quarantaine sanitaire pendant trois mois, afin de vérifier qu’il n’a contracté aucune maladie transmissible à l’homme (zoonose). Puis il suit un parcours d’intégration pour être resocialisé avec ses congénères (d’abord, par des contacts uniquement visuels, ensuite physiques, à travers une grille, et, enfin, par contact direct). Mais les places sont chères : « Nous manquons d’espaces, car nous accueillons déjà une trentaine de magots et 150 autres primates. Nous travaillons donc en collaboration avec d’autres centres d’accueil français, comme l’association Tonga terre d’accueil, mais aussi en Europe grâce au réseau de sanctuaires European Alliance of Rescue Centers and Sanctuaries (Ears), dont nous sommes membre, pour éviter les euthanasies. » Parfois le refuge ne prend en charge les individus que le temps de leur trouver une place définitive, aux côtés de congénères de la même espèce, et d’établir les papiers nécessaires à leur transfert.

« Malheureusement, il n’est pas possible de les relâcher dans la nature », regrette Yann Huchedé. Beaucoup d’entre eux ont passé toute leur vie en captivité et n’ont donc pas appris à être autonomes. De plus, leur milieu d’origine n’est pas forcément favorable. « Faut-il les relâcher dans un lieu sujet à destruction par l’homme et/ou qui fait l’objet de braconnage ? » Enfin, reste le critère financier. Pour relâcher ces animaux, il faudrait mettre en place des programmes de réintroduction très coûteux. Or, pour la quasi-totalité des espèces accueillies au refuge de l’Arche, les populations sauvages sont certes protégées, mais se portent bien. « Seules les espèces fortement menacées bénéficient de financements internationaux pour leur réintroduction. Dans ces conditions actuelles, nos animaux sont donc contraints de rester en captivité. Notre quotidien consiste donc à faire en sorte que ce soit dans les meilleures conditions possible. » 


 

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