Faut-il nourrir les animaux sauvages ? Le dilemme des zèbres de Grévy

Il est généralement déconseillé de nourrir les animaux sauvages, mais c'est peut-être l'unique façon d'aider les zèbres de Grévy à vaincre la sécheresse.

Wednesday, January 29, 2020,
De Emma Marris
Des zèbres de Grévy progressent à travers les plaines dans le nord du Kenya. Cette espèce ...
Des zèbres de Grévy progressent à travers les plaines dans le nord du Kenya. Cette espèce est en danger d'extinction, selon les estimations il en resterait environ 2 400.
Photographie de Heath Holden

Également appelé zèbre impérial ou loiborkoram en langue Samburu, le zèbre de Grévy est un animal massif. Affichant près de 500 kg sur la balance, il est l'animal sauvage le plus imposant de la famille des équidés. De loin, ses oreilles proéminentes semblent être arrondies. Ses zébrures quant à elles sont plus fines que celles de son cousin zèbre des plaines. « Ce sont des animaux magnifiques, » déclare Belinda Low Mackey, confondatrice de l'organisation Grevy’s Zebra Trust de Nairobi.

Ils sont également en grand danger. Il ne resterait que 2 000 adultes à l'état sauvage et leur aire de répartition a drastiquement rétréci, d'une vaste partie de la corne de l'Afrique à quelques parcelles au nord du Kenya et juste au-dessus de la frontière éthiopienne.

Au cours du 20e siècle, la chasse dont ils ont été la cible et la concurrence du bétail qui broute également les terres arides qui constituent leur habitat ont fait chuter leur population. Depuis 2009, la région a également souffert de sécheresses régulières avec de graves conséquences pour l'herbe dont se nourrissent les zèbres. En octobre, le photographe Heath Holden a suivi les rangers du Grevy’s Zebra Trust dans le comté de Samburu, au Kenya. La terre était « incroyablement sèche », rapporte-t-il. « Toutes les rivières étaient asséchées. »

Lewarani Loidingae, à gauche, et Lenengetai Lmantoros sont deux ambassadeurs du Grevy’s Zebra Trust. Formés à la sécurité et à la surveillance, ils accompagnent le Kenya Wildlife Service dans ses efforts anti-braconnage et ses projets de sensibilisation communautaire.
Photographie de Heath Holden

Associés au broutage intensif du bétail, ces événements climatiques peuvent entraîner la mort d'un grand nombre de zèbres de Grévy. C'est pour cette raison que le Grevy’s Zebra Trust a choisi de les nourrir. Ils ont déposé des ballots de foin pendant les périodes de sécheresse en 2011, 2014 et 2017 puis à nouveau en fin d'année dernière le long des routes empruntées par les zèbres pour se rendre d'un point d'eau à l'autre. Le foin est acheminé par camion ou moto et fourni par une province voisine qui enregistre des précipitations plus généreuses. En 2017, la sécheresse la plus sévère de la dernière décennie, le Trust a transporté plus de 3 500 ballots.

Cependant, est-il sain de nourrir des animaux sauvages ? Dans la plupart des cas, la réponse est non. La philosophe Clare Palmer étudie l'éthique des relations humain-animal à l'université A&M du Texas et selon elle, on pourrait soutenir que le fait de nourrir les zèbres porte atteinte à leur nature sauvage en les rendant plus dépendants de l'Homme en matière d'alimentation. Cette dépendance pourrait ensuite être vue comme une diminution de leur liberté.

« Une telle restriction de la liberté des animaux peut être perçue comme une sorte d'arrogance, le signe d'une démesure de la part de l'Homme qui souhaiterait contrôler tout ce qui évolue dans ce monde, » développe-t-elle.

Nourrir les animaux sans réflexion préalable peut modifier leur comportement et les amener à être dangereusement habitués à l'Homme. Dans certains cas, des animaux migrateurs ont modifié ou abandonné leur périple annuel ; dans d'autres, des animaux habitués se sont aventurés trop près de l'Homme et l'ont effrayé ou ont endommagé ses terres ou son foyer, en provoquant parfois des tueries d'animaux en représailles. Dans la situation qui nous intéresse, les zèbres mangent le foin la nuit et n'ont donc pas le temps d'apercevoir leur livreur.

Des femmes Samburu participent à un atelier sur la gestion holistique des terres dont l'objectif est d'améliorer le rendement des cultures tout en protégeant l'habitat des animaux sauvages.
Photographie de Heath Holden

Et lorsque l'unique alternative est de mourir de faim, une légère diminution du caractère sauvage d'un animal est considérée comme un prix raisonnable à payer pour sa survie par les responsables de la faune kényane. De plus, soutient Palmer, la vie de ces zèbres a été façonnée par le fait d'évoluer aux côtés du bétail depuis des millénaires et par le changement climatique depuis plusieurs dizaines d'années. « Ce n'est pas comme si ces zèbres avaient le choix de vivre une vie complètement indépendante de l'influence humaine, » ajoute Palmer.

 

ÉVITER UNE TRAGÉDIE DES BIENS COMMUNS

Quoi qu'il en soit, Low Mackey rappelle que ce n'est pas l'objectif, celui-ci étant que l'Homme, le bétail et le zèbre de Grévy parviennent à coexister. Elle espère que cet approvisionnement ne sera qu'une « intervention à court terme », le temps que les équipes travaillent à la restauration des terres afin qu'elles puissent subvenir aux besoins de tous les animaux « brouteurs », qu'ils soient domestiques ou sauvages.
 

Le personnel du Grevy’s Zebra Trust montre comment la présence ou l'absence de couverture végétale affecte la capacité de rétention en eau du sol dans le cadre d'une formation sur la gestion des terres.
Photographie de Heath Holden

Ce travail de restauration implique notamment d'abattre les acacias non comestibles pour les animaux et d'utiliser leurs branches pour remplir des ravines afin de maîtriser l'érosion, planter de l'herbe et travailler avec les communautés qui possèdent la terre dans le but d'adapter leurs pratiques de broutage à leur mode de vie désormais sédentaire. « Nous avons commencé à établir une vision pour l'avenir, » déclare Low Mackey. « Ce processus a été une source d'inspiration pour eux : ils savent qu'ils peuvent vraiment être proactifs pour leur futur. »

D'une certaine façon, cette situation est une version réelle de la célèbre expérience de réflexion proposée par l'écologiste Garrett Hardin : la tragédie des biens communs, qui suggère qu'une ressource commune, comme une zone de pâturage, sera inévitablement surexploitée car il n'y a aucune raison qu'un individu se limite alors que l'autre fait brouter de plus en plus d'animaux sur le terrain.

Les zèbres de Grévy mangent le foin qui a été laissé pour eux par le Grevy's Zebra Trust. La sécheresse a réduit la surface d'herbe disponible au pâturage de ces animaux, le Trust leur a donc fourni de la nourriture pour les aider à passer la saison sèche.
Photographie de Heath Holden

Si les éleveurs qui possèdent la terre parviennent à un accord sur la gestion du territoire afin qu'il y ait suffisamment d'herbe pour les zèbres et le bétail, ce sera une histoire de plus qui contredit les prévisions pessimistes d'Hardin. La récipiendaire du prix Nobel 2009 d'économie, Elinor Ostrom, a étudié de telles histoires à succès, ces situations dans lesquelles les ressources communes ont été gérées avec justesse et raison par différents groupes. C'est le cas par exemple de bergers suisses qui s'étaient entendus pour ne faire paître dans les prairies alpines que le nombre d'animaux qu'ils étaient personnellement en mesure de mourir dans leurs étables pendant l'hiver.

Enfin, l'histoire des zèbres de Grévy peut être lue comme une métaphore de la conservation des espèces au sens large. Elles peuvent être sauvées par une injection directe de ressources, que ce soit de l'argent, une attention politique ou, ici, du foin. Cependant, au long terme, la meilleure façon de préserver la diversité de la vie sur Terre sera de s'intéresser à l'ensemble du paysage, afin que l'Homme et les espèces qu'il côtoie puissent s'épanouir en harmonie.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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