Le poisson-spatule chinois est désormais une espèce éteinte

Natifs du fleuve Yang-Tsé en Chine, ces poissons pouvaient atteindre les sept mètres de long mais n'ont pas été aperçus depuis 2003.vendredi 10 janvier 2020

La spatule chinoise (Psephurus gladius) et ses proches parents peuplaient la Terre depuis au moins 200 millions d'années. Cette espèce, dont la longueur pouvait atteindre les 7 m, a survécu à des changements et des bouleversements inimaginables, comme l'extinction de masse qui a tué les dinosaures et les reptiles marins tels que les plésiosaures aux côtés desquels elle nageait. Peu à peu, des plantes à fleurs ont fait leur apparition et sont venues décorer les rives de son foyer ancestral, le fleuve Yang-Tsé, qui serpente à travers la Chine actuelle.

Bien plus tard, des bambous sont venus enrichir le paysage et après quelque temps, des pandas géants. Au cours des derniers milliers d'années, un battement de cil sur la frise de l'évolution, les terres ont vu naître des humains et la Chine est devenue le pays le plus peuplé sur Terre. Dans les eaux troubles du fleuve Yang-Tsé, le poisson-spatule chinois a maintenu son train de vie ancestral, faisant usage de son museau affûté pour percevoir l'activité électrique alentour et détecter ses proies, essentiellement des crustacés et d'autres poissons.

Il existe cependant un phénomène auquel cette espèce ancienne, parfois appelée « panda du Yang-Tsé », n'a pas pu survivre : l'Homme. Cette espèce est aujourd'hui éteinte, peut-on lire dans la conclusion d'une nouvelle étude publiée dans la revue Science of the Total Environment, principalement à cause de la surpêche et de la construction de barrages.

C'est « une perte répréhensible et irréparable, » déclare l'auteur principal de l'étude Qiwei Wei de la Chinese Academy of Fishery Sciences, qui étudie l'animal depuis plusieurs dizaines d'années.

Le poisson-spatule chinois (Psephurus gladius) avait un long rostre semblable à une épée, une structure ressemblant à un museau chargé de cellules destinées à détecter l'activité électrique de ses proies comme les crustacés. Leur aire de répartition s'étendait sur de longues distances à travers le maillage du bassin fluvial du Yang-Tsé, allant même jusqu'à s'aventurer dans la mer de Chine orientale.
Photographie de FLHC1, Alamy

« C'est très triste, » ajoute Zeb Hogan, biologiste des poissons à l'université du Nevada à Reno et explorateur National Geographic, non impliqué dans l'étude. « C'est la perte définitive d'une espèce à part et d'un animal extraordinaire, sans aucun espoir de le voir se rétablir. »

Pour Hogan, l'extinction de ce poisson-spatule doit servir à éveiller les consciences concernant la protection d'autres espèces d'eau douce. Les grands poissons, dont il a fait sa spécialité, sont particulièrement vulnérables : la plupart des grands animaux d'eau douce sont menacés d'extinction, précise-t-il.

« C'est le premier de ces très grands poissons d'eau douce à disparaître et bon nombre d'entre eux risquent de subir le même sort. L'inquiétude, c'est que de plus en plus d'espèces disparaissent, mais nous gardons bon espoir d'inverser cette tendance au déclin avant qu'il ne soit trop tard, » explique Hogan.

 

DES ADIEUX INTERMINABLES

L'espèce a progressivement décliné au cours du siècle dernier à cause de la surpêche ; dans les années 1970, 25 tonnes de spatules chinoises étaient prélevées chaque année en moyenne.

Cependant, selon les scientifiques le coup fatal leur a été porté par les barrages, et plus particulièrement celui de Gezhouba, installé sur le tronçon principal du Yang-Tsé, un peu plus de 1 600 km avant la mer. Construit sans échelle à poisson ou passe migratoire, ce barrage s'est dressé en obstacle entre les poissons et leurs aires de reproduction en amont, qui n'ont été découvertes qu'à la fin des années 1970.

Les populations de spatules chinoises ont continué de décroître après la construction du barrage en 1981 mais personne n'avait encore réalisé à quel point la situation était grave, affirme Ivan Jaric, coauteur de l'étude et biologiste à l'Institut d'hydrobiologie de Tchéquie et à l'université de Bohême du Sud. Comme souvent, il peut y avoir des décalages importants entre les perturbations majeures et leurs impacts. Les chercheurs estiment que l'espèce était fonctionnellement éteinte en 1993, ce qui signifie qu'il n'y avait plus suffisamment de représentants pour permettre une reproduction significative.

Néanmoins, le poisson a continué d'être aperçu de temps à autre et plusieurs individus ont été capturés dans le cadre d'une tentative ratée de création d'une population d'élevage. En 2002 à Nankin, une femelle a été capturée et des efforts ont été rapidement fournis pour essayer de la sauver, mais elle est morte un mois plus tard.

En 2003, Wei et ses collègues ont équipé d'une balise émettrice un spatulaire chinois qui avait été accidentellement capturé près de Yibin, dans le Centre-Sud de la Chine. Ils l'ont ensuite relâché pour suivre son itinéraire mais après quelques heures ils ont perdu la trace du signal. C'était le dernier représentant de l'espèce à avoir été vu vivant.

Selon les chercheurs, il aurait fallu lancer les efforts de conservation avant 1993, ou tout du moins avant les années 2000, lorsque les premières mesures sérieuses ont été prises. L'article estime que l'espèce s'est éteinte entre 2005 et 2010.

 

DES RECHERCHES ACHARNÉES

L'équipe de chercheurs est partie à la recherche de spatules chinoises à des centaines d'emplacements le long du fleuve Yang-Tsé, dans le cadre d'une enquête biologique en cours sur l'ensemble du bassin fluvial. Ils ont utilisé divers types de filets, un sonar, du matériel d'électropêche et d'autres techniques pour localiser les représentants de l'espèce, sans succès. Ils se sont également intéressés aux marchés de poissons à travers le pays.

Les chercheurs ont ensuite utilisé un modèle mathématique pour déterminer la probabilité que l'espèce soit éteinte, en fonction des tailles précédentes de la population et des intervalles entre les différentes observations.

Il existe toujours une chance qu'il y ait encore des poissons-spatules dans la nature, indique Jaric, mais elle est très mince.

« L'absence d'observation durant les enquêtes et au cours des seize dernières années dans des régions hautement urbanisées avec un niveau de consommation d'eau important rendent très peu probables les nouvelles observations, » développe-t-il.

Le poisson-spatule chinois était l'une des deux espèces de spatulaires de la planète ; il ne reste désormais plus que la spatule du Mississippi, une espèce vulnérable qui évolue dans les eaux du bassin du Mississippi aux États-Unis. Toutes deux sont étroitement liées à la famille des esturgeons, dont 85 % des espèces sont menacées d'extinction, ce qui fait d'elle le groupe le plus compromis chez les animaux, d'après les données de l'Union internationale pour la conservation de la nature.

En plus d'être des acteurs essentiels de leurs écosystèmes, les poissons de grande taille sont également des indicateurs de la qualité d'un environnement puisqu'ils ne peuvent survivre que dans des cours d'eau sains.

Les autres colosses en danger sont le poisson-chat géant du Mékong (Pangasianodon gigas) et la raie géante d'eau douce (Himantura polylepis), tous deux considérés en danger critique d'extinction et menacés par des constructions de barrage à l'étude.

 

ET APRÈS ?

Parmi les leçons tirées de cette extinction du poisson-spatule figure l'importance de protéger les autres animaux du fleuve Yang-Tsé, et ailleurs.

« Nous devons agir immédiatement afin de sauver les espèces pour lesquelles un espoir subsiste, » urge Jaric. Lors de l'enquête menée par l'équipe à l'origine de l'étude, 140 autres espèces dont ils espéraient croiser la route n'ont pas été aperçues et certaines d'entre elles méritent nettement plus d'attention afin de déterminer leur statut de conservation, explique Wei.

« Une évaluation des risques d'extinction pour toutes les espèces menacées du fleuve Yang-Tsé doit être menée dès que possible, » dit-il.

En outre, les activités comme la pêche et la construction de barrage doivent faire l'objet d'un contrôle plus poussé et il en va de même pour les efforts destinés à limiter les impacts de tels aménagements, comme les échelles à poissons.

« À l'avenir, nous devrons trouver l'équilibre entre les besoins de l'Homme et ceux de la vie aquatique, » conclut Hogan. « On peut le faire, ce n'est pas une tâche impossible. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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