Des cochons sauvages construisent des « pigloos » au Canada

Les cochons sauvages, descendants hybrides des sangliers et des cochons domestiques prennent d’assaut des régions du Canada dans lesquelles on les pensait incapables de survivre.

Tuesday, April 7, 2020,
De Andrea Anderson
On assiste à une prolifération de cochons sauvages au Canada. Sur la photo, un gros sanglier se ...

On assiste à une prolifération de cochons sauvages au Canada. Sur la photo, un gros sanglier se pavane dans un parc au Québec, même si les bêtes se trouvent généralement plus à l’ouest.

Photographie de Roland Seitre, Minden Pictures

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, des agriculteurs canadiens ont importé des sangliers d’Europe pour diversifier la production porcine. Cependant, certains se sont échappés en creusant des trous sous la clôture ou en passant à travers celle-ci. D’autres ont été relâchés une fois que l’engouement pour la viande de sanglier s’est affaibli.

Au début, les chercheurs n’y ont pas accordé beaucoup d’importance puisqu’ils pensaient que les animaux étaient incapables de survivre aux longs hivers canadiens. Les sangliers se sont pourtant montrés plus endurants que prévu et sont aujourd’hui responsables de la destruction des récoltes dans plusieurs régions au Canada.

Les descendants desdits sangliers se sont reproduits avec des cochons domestiques. Ils se sont répandus dans l’ouest et le centre du Canada, de la Colombie-Britannique au Manitoba et même ailleurs. Ils constituent un véritable danger pour l’environnement puisqu’ils déracinent les plantes, détruisent les récoltes, provoquent l’érosion, perturbent la faune, menacent le bétail et dévorent tout et n’importe quoi.

Ces bêtes sauvages pèsent parfois plus de 270 kilos. Elles ont des défenses bien aiguisées et un pelage hérissé recouvre leur fourrure épaisse. Elles se reproduisent rapidement et leur aire de répartition se développe. Elles se distinguent à la fois par des traits sauvages et des caractéristiques domestiques – comme leur capacité à s’adapter aux températures très froides et leur très grande fertilité – qui en font des « super cochons », affirme Ryan Brook, spécialiste de la faune à l’université de la Saskatchewan. Les animaux se construisent même des abris que les chercheurs surnomment « pigloos ».

« Il y a lieu de s’inquiéter parce que nous connaissons bien la biologie », s'alarme Brook. « Ce n’est pas pour rien qu’on les considère comme un désastre écologique. »

 

UNE EXPANSION RAPIDE

L'explosion démographique des cochons sauvages constitue un problème nouveau. Jusque récemment, « on ignorait même où ils se trouvaient », souligne Ruth Aschim, doctorante à l’université de la Saskatchewan. Son conseiller Brooke et elle-même ont passé trois ans à cartographier la répartition des bêtes en utilisant une caméra de suivi et un collier GPS. Ils ont également mené des entretiens auprès des propriétaires des terrains, des agriculteurs et des chasseurs locaux.

Aschim a vécu entre sa tente et sa voiture pendant trois mois pour s’entretenir avec des agents de conservation de la faune et des biologistes locaux dans l’ouest du Canada.

Les résultats de l’étude ont été publiés dans un article de la revue Scientific Reports en mai 2019. Ils montrent que les cochons sauvages se sont considérablement répandus au cours des trois dernières décennies. Le point de départ est certes les anciennes fermes de sangliers mais ils continuent de conquérir d’autres territoires, bien plus éloignés du lieu où ils ont été élevés.

 

DES DÉGÂTS PARTOUT

Les cochons sauvages du Canada se nourrissent souvent de cultures comme le blé, l’orge et le canola lorsqu’ils traversent les prairies et les terres agricoles, ainsi que les lisières des forêts et les terres humides. Ils dévorent tout ce qui leur passe sous les pattes, y compris les plantes, les petits reptiles ou mammifères, les oiseaux qui nichent au sol et les œufs.

Les cochons sauvages sont plus connus dans les régions chaudes comme la Floride, ici en photo. Cependant, ils ont fait preuve d’une capacité d’adaptation exceptionnelle aux conditions climatiques difficiles du Canada.

Photographie de Neil Bowman, Minden Pictures

En plus des dégâts qu’ils peuvent causer dans les grandes cultures, les cellules à grain et les récipients de stockage, les cochons creusent les terres agricoles à la recherche d’invertébrés, de racines et autres produits comestibles.

« C’est vraiment impressionnant. On dirait qu’une pelleteuse a traversé ces pâturages », précise Perry Abramenko, inspecteur et spécialiste des programmes de lutte antiparasitaire à l’Alberta Agriculture and Forestry.

Les cochons sauvages se vautrent également dans les ruisseaux, ce qui provoque érosion et contamination de l’eau, ajoute Abramenko. Les spécialistes ont fait part de leurs inquiétudes quant à la capacité des bêtes à contracter et à transmettre des maladies infectieuses compte tenu des liens étroits qui les unissent aux cochons domestiques.

Ce problème est relativement nouveau au Canada et les répercussions n’ont toujours pas été pleinement ressenties. Selon la Saskatchewan Crop Insurance Corporation, les demandes d’indemnités au titre de l’assurance-récolte attribuées aux cochons sauvages demeurent nettement inférieures aux dégâts causés par d’autres animaux.

De plus, les cochons sont insaisissables. Leur présence peut passer inaperçue même si on les voit sur les caméras de suivi. Les problèmes économiques et écologiques associés aux cochons – y compris les risques encourus par les automobilistes – devraient augmenter avec la prolifération de la population porcine.

Brook s’inquiète de l’absence d’un plan détaillé visant à réduire le nombre de cochons sauvages au Canada, malgré quelques petits efforts et une multitude de réunions. Si des mesures concrètes ne sont pas prises, il sera sans doute trop tard pour faire face à l’invasion porcine.

« Ce n’est pas en tenant d’innombrables réunions que nous réussirons à éradiquer le problème des cochons sauvages », insiste-t-il.

Cette étude permet de mieux comprendre pourquoi les cochons sauvages constituent un véritable fléau. Aux États-Unis, les animaux sont surtout connus au sud et dans les régions côtières plus chaudes, comme la Floride, le Texas et la Californie où les explorateurs espagnols ont importé des cochons dans les années 1500.

À l’ouest du Canada, « c’est exactement le contraire », explique Brook. « Les régions les plus froides – le Manitoba, la Saskatchewan et l’Alberta, en gros les zones centre-nord du pays – sont celles où l’on retrouve le plus de cochons. »

Pourquoi donc ? 

 

DES COCHONS QUI SILLONNENT LE MONDE

La plupart des taxonomistes s’accordent à dire que les cochons domestiques et les sangliers d’Europe appartiennent à la même espèce, Sus scrofa, même si les sous-espèces sont différentes. Ils se reproduisent facilement si le cas se présente. Les sangliers sont originaires d’Eurasie, de l’Afrique du Nord à la Scandinavie en passant par l’est de la Sibérie. Ils ne sont pas originaires des Amériques, même si les Tayassuidae se trouvent partout en Amérique latine.

Les Hommes élèvent les cochons domestiques, descendants des sangliers d’Europe depuis dix mille ans environ. La variété domestique a moins de poils et l’élevage fait que cette espèce est plus grande et plus charnue. Les animaux se reproduisent rapidement, notamment depuis la mise en place de l'élevage commercial des porcs.

Les descendants des porcs évadés revêtent les caractéristiques de leurs ancêtres, les sangliers. Ils ont des pelages plus longs même si ces cochons sauvages conservent des couleurs bien distinctes, entre autres vestiges de domestication.

Aux États-Unis, nombre de cochons sauvages ont une forte ascendance domestique. Selon une étude publiée en février 2020 dans la revue Molecular Ecology, les données génétiques de 6 500 animaux sauvages aux États-Unis montrent que la plupart proviennent d’un mélange d’espèces patrimoniales de cochons domestiques – élevés comme bétail avant l’expansion de l’agriculture industrielle – et de sangliers.

Les cochons sauvages se servent de leurs dents acérées pour abattre les quenouilles qu’ils utilisent pour tapisser l’intérieur de leurs pigloos ou construire des lits en été.

Photographie de Ryan Brook

Si leurs congénères canadiens ont un soupçon d’ascendance domestique, ils ont beaucoup plus de points communs avec les sangliers. Les clichés obtenus confirment cette théorie : on y voit une coloration rose et des motifs à pois, des caractéristiques qu’on ne retrouve pas chez les cochons sauvages d’Europe. Chaque portée peut compter jusqu’à six cochonnets, et ce deux fois par an, un nombre supérieur aux sangliers d’Eurasie.

« Il aurait été beaucoup plus facile de traiter ce problème s’il s’agissait uniquement des sangliers d’Eurasie sans croisement avec des cochons domestiques, parce que les taux de reproduction seraient plus faibles », note Brook.

Les « pigloos » construits par les animaux sont des tas de quenouilles qu’ils coupent puis enfoncent sous terre de manière à retenir suffisamment de chaleur pour se réchauffer en hiver, explique Brook.

« Les quenouilles retiennent bien la neige. La couche est suffisamment épaisse et molle pour que les animaux puissent s’y enfouir et s’abriter du froid dans leurs petits pigloos », poursuit Brook.

 

GRANDS, TELLEMENT GRANDS

Les animaux se distinguent également par leur intelligence, leur endurance et leur taille énorme.

Les sangliers d’Eurasie ont tendance à être plus petits dans les régions sud de leur aire de répartition naturelle. Ils sont plus gros au nord, un phénomène commun à plusieurs espèces animales. 

À Barcelone par exemple, un sanglier pèse cent kilos tout au plus. De même, le poids des cochons sauvages d’Amérique du Nord varie entre soixante-dix et cent kilos. Bien que les cochons canadiens soient différents, Brook et son équipe ont capturé au moins un cochon sauvage qui pèse bien plus de 270 kilos.

Selon Brooke, cette différence de poids est avantageuse par temps froid. Le mélange entre sanglier et race commerciale de cochon joue un rôle dans les dimensions de l’animal puisque la grande taille et la fertilité sont également des critères de sélection chez les porcs d’élevage.

Rares sont les personnes qui connaissent ces nouveaux cochons hybrides. On comprend mieux pourquoi ils ne sont pas considérés comme une véritable menace, confirme Brooke. Il n’est cependant pas d’accord. Les cochons sont source de problèmes presque partout ailleurs.

« On devrait donc s’attendre à des conséquences écologiques désastreuses à grande échelle. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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