La fonte des glaces met en péril la survie des manchots empereurs

Havre sûr et lieu de reproduction de ces grands oiseaux, la banquise de l’Antarctique est désormais menacée par le réchauffement climatique.

De Helen Scales
Photographie De Stefan Christmann
En automne, les manchots empereurs migrent à plus de dix kilomètres, vers la baie d’Atka. Cependant, ...

En automne, les manchots empereurs migrent à plus de dix kilomètres, vers la baie d’Atka. Cependant, le réchauffement climatique fait fondre la banquise qui leur permet de trouver des partenaires, de s’accoupler et d’élever leurs petits.

Photographie de STEFAN CHRISTMANN

Au loin, on voit apparaître comme une petite tache noire. Puis d’autres taches lui emboîtent le pas. Petit à petit, des lignes sinueuses se creusent dans la banquise.

« Soudain, les premiers cris sont poussés », dit le photographe Stefan Christmann. C’est alors qu’il prend enfin conscience de la situation : « Génial ! Les oiseaux sont de retour. »

Fin mars. Baie d’Atka, dans la terre de la Reine-Maud en Antarctique. On est à 4 350 kilomètres de la pointe sud de l’Afrique. Christmann attend depuis plus de deux mois que les manchots empereurs, qui peuvent mesurer 1,22 mètre pour 40 kilogrammes, reviennent de leur périple en mer à la recherche de nourriture.

Chacun des manchots mâles de la colonie de la baie d’Atka installe un œuf en équilibre sur ses pattes. Ils sont blottis les uns contre les autres et se tiennent ainsi au chaud au cours de la nuit polaire qui dure deux mois. Après la ponte, les femelles retournent dans l’eau pour se nourrir. Les manchots sont si serrés que leurs corps dégagent de la vapeur d’eau lorsqu’ils se séparent. On dirait qu’ils sortent d’un sauna.

Photographie de STEFAN CHRISTMANN

Christmann prévoit de passer l’hiver avec la colonie qui compte 10 000 manchots environ. Ce n’est pas la première fois qu’il le fait. Il y a cinq ans, il y avait passé la saison. Cette année, il est revenu pour compléter les informations dont il dispose sur le cycle de reproduction du manchot empereur, ce que peu voire aucun photographe animalier n'a fait avant lui. Il faut des nerfs d’acier pour supporter l’hiver en Antarctique. Les températures avoisinent les -45 degrés Celsius et les tempêtes de neige réduisent nettement la visibilité, notamment en juillet et en août, les deux mois les plus froids de l’année.

« Pour ne rien vous cacher, on finit par s’y habituer au bout d’un moment », me confie Christmann, le plus naturellement du monde.

Les manchots, eux, ne s’habitueront pas facilement à la diminution, voire la disparition, de la banquise qui sert de lieu stable de reproduction. Ils peuvent même aller à la recherche de nourriture dans les eaux environnantes. Même s’ils sont d’excellents nageurs, les manchots empereurs adultes des 54 colonies d’Antarctique, soit une affaire de 256 500 couples reproducteurs, doivent élever leurs petits hors de l’eau, sur la banquise, avant l’arrivée du printemps et la fonte de la glace. En Antarctique, la glace de mer fluctue considérablement mais elle a connu un déclin soudain au cours des cinq dernières années, atteignant son paroxysme en 2017, selon une étude publiée l’année dernière dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States. Elle est actuellement en cours de reconstitution mais elle demeure inférieure à la moyenne sur le long terme, et les modèles climatiques prévoient des pertes importantes et continues à la fin du siècle à moins que des mesures urgentes ne soient adoptées pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique.

« En envisageant un scénario inchangé, je ne vois d’autre issue possible que l’extinction », indique Stéphanie Jenouvrier, spécialiste en oiseaux marins à l’Institut océanographique de Woods Hole dans l’État du Massachusetts.

Selon une étude menée par son équipe, si rien n’est fait pour réduire les émissions carbone, 80 % des colonies de manchots empereurs disparaîtront à l'horizon 2100, ce qui met en péril la survie de l’espèce. La température mondiale moyenne devrait augmenter de trois à cinq degrés Celsius d’ici là. Si la hausse peut être maintenue en dessous de 1,5 degré Celsius, on assisterait à une perte de 20 % des colonies. Les populations des mers de Ross et de Weddell, refuges potentiels des manchots empereurs en raison des conditions plus favorables, pourraient légèrement augmenter.

Avant de plonger dans l’eau, une femelle aide son partenaire à mettre l’œuf en équilibre sur ses pattes. Cette technique délicate doit être exécutée rapidement pour éviter que l’œuf ne gèle. Bien que la femelle parte pour une durée de deux mois environ, les liens qui unissent les deux partenaires sont assez solides et les retrouvailles ont lieu en août.

Photographie de Stefan Christmann

Christmann veut rendre éternel, par la photographie, ce nouveau cycle de vie qui se crée. Une parade nuptiale des plus élégantes à mesure que les manchots choisissent leurs partenaires, suivie d’une copulation brève et maladroite pendant laquelle les mâles font de leur mieux pour ne pas glisser.

Ensuite, les partenaires se collent l’un à l’autre. C’est grâce à ces liens étroits qui se créent qu’ils assureront la survie de leur petit, le seul qu’ils auront cette année. Un jour, Christmann remarque qu’un couple regarde une boule de neige maintenue bien en équilibre sur les pattes de la femelle. Il suppose que c’est la première fois que le couple répète pour perfectionner la technique du maintien de l’œuf en équilibre.

Fin mai, on assiste à l’apparition des premiers œufs, un seul par femelle. La ponte a exténué la femelle qui, affamée, passe avec précaution l’œuf à son compagnon et se prépare à partir. La force des liens qui unissent le couple est mise à l’épreuve lorsque les femelles retournent dans l’eau pour se nourrir.

Fin juillet, des griffes minuscules, un œil et une touffe de plumes humides apparaissent. Le poussin commence à sortir de l’œuf, un processus qui peut durer des heures. Pendant ce temps, papa manchot suit de près l’éclosion.

Photographie de STEFAN CHRISTMANN

Pour les mâles délaissés, l’hiver approche à grands pas. Des rafales de vents à 160 kilomètres par heure. Des températures en chute libre. Les manchots se regroupent pour se réchauffer. Cette solidarité permet aux pères et à leurs œufs si précieux de survivre. Leurs réserves de graisse sont également vitales puisqu’ils n’ont pas la possibilité de s’alimenter autrement. Avant le retour de leurs compagnes, ils auront perdu près de la moitié de leur poids. Les jours de grand froid, il règne un silence absolu sur la banquise. Les manchots essayent d’économiser le plus d’énergie possible. Seul le son étrange de leurs pattes raclant la glace parvient jusqu’aux oreilles de Christmann.

Au cours de cet hiver long de six mois, Christmann et onze autres sont les seuls êtres humains dans cette région de l’Antarctique. Ils résident dans une petite station de recherche allemande qui surplombe la baie d’Atka. Lorsque les tempêtes sont extrêmement violentes, ils sont contraints de rester à l’intérieur. Sinon, tous les autres jours, ils s’engagent en motoneige le long de l’escarpement raide pour être avec les manchots.

La nuit polaire touche à sa fin au cours des derniers jours du mois de juillet. Le soleil darde enfin ses rayons et, avec lui, de nouvelles petites voix s’élèvent au sein de la colonie. Si maman manchot ne revient pas à temps, c’est papa qui donne au petit son premier repas – une sorte de lait visqueux contenu dans son œsophage. Hélas, l’hiver si rude apporte avec lui son lot de mauvaises surprises. Christmann voit un manchot ramasser son petit, mort, gelé, et le poser sur ses pattes. « Il a pris le poussin et s’est dirigé vers la colonie, comme si de rien n’était. Ça m’a fendu le cœur », ajoute Christmann.

Se blottir les uns contre les autres est une technique de survie que tous les poussins doivent apprendre à maîtriser. Au lieu d’attendre leur tour pour accéder au centre si chaud, les petits manchots, impatients, sautillent de partout. « C’est le chaos total », plaisante Christmann. « Mais un chaos ô combien attendrissant. »

Photographie de STEFAN CHRISTMANN

Les manchotes reviennent au moment où leurs partenaires affamés ont le plus besoin d’elles. Les liens se resserrent au sein du couple. Les mamans voient leurs petits pour la première fois et prennent la relève pour ce qui est de l’alimentation. Pendant des mois, les parents vont, à tour de rôle, chercher de la nourriture pour leurs petits. En septembre, les deux partenaires vont pêcher ensemble pour nourrir les petites bouches affamées, laissant les petits dans des nids.

Les juvéniles apprennent à se tenir au chaud, en se blottissant les uns contre les autres, mais leurs mouvements ne sont pas toujours synchronisés. Certains se mettent côte à côte alors que d’autres foncent tête la première dans la pile. À mesure que le groupe s’élargit, les retardataires essayent de s’incruster « directement dans le coin le plus chaud », note Christmann.

Parfois, des parents restent pour surveiller les nids. Christmann voit un adulte avec deux petits. Bien qu’un seul des deux lui appartienne, le manchot se penche pour nourrir les deux bouches. Simple coïncidence ? Sans doute pas. Le manchot adulte soulève souvent sa poche incubatrice pour montrer aux autres son nouveau-né. Rien n’est sûr mais selon Christmann, les parents recourent à ce rituel pour tisser des liens étroits et prodiguer des soins aux petits des autres.

Petite querelle entre deux poussins qui se réchauffent contre les pattes de leurs parents. Lorsque la maman revient sur les lieux de reproduction, elle partage la garde du juvénile avec son partenaire pour que les deux puissent, tour à tour, se nourrir de poissons. Les parents qui restent se tiennent côte à côte pour permettre aux petits d’interagir.

Photographie de STEFAN CHRISTMANN

Vers la fin de l’année, les manchots juvéniles sont aussi grands que leurs parents mais ils ne sont toujours pas à l’abri du danger. Avant que la glace ne fonde, les juvéniles doivent développer un plumage imperméable. Sinon ils se noieront. En 2016, une tempête a touché la colonie de Halley avant le mois d’octobre, brisant la glace.

Depuis lors, la glace n’est pas suffisamment stable pour abriter les adultes. Résultat : échec presque total de la reproduction. Cette colonie, jadis la plus grande d’Antarctique, est désormais en grande partie abandonnée. La tempête a coïncidé avec le plus grand El Niño, courant côtier chaud, en soixante ans. Ces conditions météorologiques extrêmes devraient connaître un essor à l’avenir. Une analyse des images satellites utilisées pour compter les manchots est en cours, afin d’évaluer les pertes enregistrées suite aux changements qui ont récemment affecté la banquise en Antarctique. Les résultats seront probablement un signe d’alerte quant à la pérennité de l’espèce.

Ces manchots empereurs adultes qui se nourrissent en mer doivent retourner vers la glace pour nourrir leurs petits. Ils glissent souvent sur le ventre en s’aidant de leurs pattes. De temps en temps, ils s’arrêtent pour s’assurer qu’ils sont sur la bonne voie.

Photographie de STEFAN CHRISTMANN

Pour survivre sur la glace, le poussin doit maintenir des liens solides avec ses parents. Ces derniers lui donnent fréquemment de petits repas. Maman et papa se baissent souvent pour jeter un coup d’œil sur leur petit, renforçant ainsi les liens.

Photographie de STEFAN CHRISTMANN

Retour à la baie d’Atka. Fin décembre. La glace commence à fondre plus tôt que prévu et Christmann observe les adultes et les petits en pleine mue se hisser vers la partie supérieure de la banquise en se servant d’une rampe formée de neige accumulée.

Un mois plus tard, il observe les derniers manchots arrivés à maturité sauter dans la mer. « C’est impressionnant », dit-il.

Les manchots attendent leur tour pour remonter la banquise jusqu’à la partie plus stable. Ils se servent de leur bec et de leurs griffes pour remonter. Avec la fonte de glace qui a lieu plus tôt chaque année, les manchots se dirigent vers la partie supérieure pour essayer de gagner du temps. Ils doivent absolument développer un plumage imperméable pour pouvoir survivre en mer.

Photographie de STEFAN CHRISTMANN

Une tempête printanière se déclenche alors que les jeunes manchots commencent à explorer la glace, profitant d’une indépendance récente. Dans deux mois, leurs plumes imperméables pousseront et ils pourront nager. Dans cinq ans, ils reviendront pour élever leur progéniture. Du moins, si les eaux de la baie d’Atka continuent de geler pendant l’hiver.

Photographie de STEFAN CHRISTMANN

Ailleurs en Antarctique, les colonies de manchots empereurs n’auront pas la chance de survivre à la désintégration précoce de leur refuge glacier. Les plateaux de glace sont souvent trop hauts pour que les manchots puissent y accéder en grimpant. Même s’ils y parviennent, la glace est jonchée de crevasses mortelles et il n’existe pas d’abri contre les vents violents. « J’ai peur que ces manchots ne subissent le même sort que les ours polaires », s’inquiète Christmann.

L’année ne s’annonçait pas facile pour notre photographe. Passer un an sur le continent glacé. Se séparer aussi longtemps de ses proches. Grâce aux manchots, il a puisé la force qu’il faut pour continuer.

« C’est un oiseau qui ne peut voler, qui a une drôle de façon de se dandiner et qui a l’air toujours grognon mais c’est un oiseau qui vous montre comment l’instinct de survie est plus fort que tout », explique le photographe. « Ils sont capables de s’adapter aux conditions les plus dures ; et dire que c’est nous qui les précipitons vers l’extinction. J'en serais extrêmement triste. »

Après des semaines d’attente, un manchot se jette enfin à l’eau. La plongée est « impressionnante », avoue Christmann. « Pourtant, ce n’est pas ainsi que cela devrait se passer. Il faudrait plutôt que les manchots se laissent glisser lentement le long de la banquise et atterrissent dans l’eau. » Ce spectacle pourrait devenir de plus en plus commun en raison du réchauffement climatique. La glace fond en Antarctique et de plus en plus de manchots sont contraints de grimper sur des plateaux périlleux pour ne pas compromettre leur cycle de vie.

Photographie de STEFAN CHRISTMANN
Helen Scales partage son temps entre Cambridge en Angleterre et la côte française. Elle a déjà écrit cinq livres sur les océans. En 2019, Stefan Christmann a remporté le prix Wildlife Photographer Portfolio of the Year pour son travail sur les manchots empereurs.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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