La survie de la chevêchette mise en péril dans l'Arizona

Le Glaucidium brasilianum cactorum pourrait être à nouveau considéré comme une espèce menacée.

Monday, June 29, 2020,
De Shaena Montanari
Un Glaucidium brasilianum cactorum sort la tête d’un saguaro. Les oiseaux élèvent leurs petits au creux de ...

Un Glaucidium brasilianum cactorum sort la tête d’un saguaro. Les oiseaux élèvent leurs petits au creux de ces cactus.

Photographie de Aaron Flesch

PHOENIX, ARIZONA – Un prédateur léger comme une plume mais ô combien féroce vit dans une vallée désertique aux environs de Tucson. Le Glaucidium brasilianum cactorum, qui a élu domicile dans les cactus saguaro du désert de Sonora, réussit à abattre des proies deux fois plus grandes que lui. « C’est le rapace le plus redoutable avec lequel j’ai interagi », dit Michael Ingraldi, biologiste à l’Arizona Game and Fish Department.

L’oiseau de quinze centimètres de long au regard si perçant est cependant victime de l’expansion urbaine, de la construction de murs à la frontière avec le Mexique et du réchauffement climatique. Toutes ces menaces mettent en péril sa survie dans la partie la plus au nord de son aire de répartition.

Le Glaucidium brasilianum cactorum se trouve uniquement dans l’Arizona, au nord du Mexique et dans une toute petite zone au sud du Texas. Au cours du 20e siècle, l’espèce était répandue jusque dans les recoins de Phoenix. Aujourd’hui, son aire de répartition dans l’Arizona se limite aux trente kilomètres d’Altar Valley qui s’étend jusqu’à la frontière avec le Mexique. De plus en plus de personnes s’installent dans l’Arizona, l’un des États à la croissance la plus rapide. La construction de nouveaux logements a donc transformé le désert, déracinant les mesquites et les cactus dont l’oiseau se sert pour élever ses petits.

Au début des années 1990, la sous-espèce ne comptait plus que quelques dizaines de spécimens, ce qui a poussé le Fish and Wildlife Service des États-Unis à la placer sur sa liste d’espèces menacées en 1997. En 2006, le gouvernement fédéral l’a toutefois retirée de la liste suite à une plainte déposée par la National Association of Home Builders, considérant que la protection des Glaucidium brasilianum cactorum n’était pas indispensable à la survie de l’ensemble de la sous-espèce.

Le Center for Biological Diversity et Defenders of Wildlife ont alors porté plainte et les batailles juridiques avec le département de l’Intérieur se sont poursuivies pendant plus de dix ans. En novembre 2019, le tribunal de district de l’Arizona a donné au Fish and Wildlife Service jusqu’en août 2021 pour déterminer si l’oiseau au plumage rouge brun devrait être remis sur la liste des espèces menacées.

Ceux qui plaident pour la défense de l’espèce depuis plus d’une décennie soutiennent que les oiseaux ont besoin de la protection fédérale. Remettre les Glaucidium brasilianum cactorum sur la liste des espèces menacées « présente de nombreux avantages pour le désert de Sonora et ce genre d’oiseaux en général », explique Noah Greenwald, directeur des espèces en danger d’extinction au Center for Biological Diversity de Tucson. Surveiller de près les populations d’oiseaux et conserver leur habitat en sont quelques-uns.

Un jeune Glaucidium brasilianum cactorum est équipé d’un dispositif de repérage par GPS pour permettre aux chercheurs de suivre ses mouvements.

Photographie de Aaron Flesch

Scott Richardson, biologiste au Fish and Wildlife Service affirme que son agence avait pris la décision de retirer la sous-espèce de la liste il y a quatorze ans en se basant sur les données disponibles à l’époque. Cependant, un sondage mené récemment, ainsi que d’autres informations recueillies, vont permettre au gouvernement de prendre la bonne décision en ce qui concerne l’ajout ou non de la sous-espèce à la liste.

 

SUR LES PAS DU RAPACE

Au printemps dernier, Ingraldi et Aaron Flesch, biologiste au Desert Lab de l’université de l’Arizona, ont mené une étude sur l’aire de répartition actuelle et passée de la sous-espèce. Flesch a fait des recherches sur les Glaucidium brasilianum cactorum dans le comté de Pima, y compris Tucson et Altar Valley tandis que l’équipe d’Ingraldi a couvert le sud de l’Arizona.

Flesch a trouvé au moins un ou deux Glaucidium brasilianum cactorum en sondant 28 de leurs territoires connus – de petites zones où ils vivent et restent à l’abri d’autres espèces. « Les données montrent que les populations de Glaucidium brasilianum cactorum sont relativement stables dans le comté », précise Flesch. « On perçoit même une légère augmentation, ce qui signifie que les territoires du comté contribuent à la conservation de l’espèce. »

Les membres de l’équipe d’Ingraldi ont, quant à eux, exploré 52 territoires où vivent les Glaucidium brasilianum cactorum. Ils ont mis en évidence la présence d’un oiseau mâle ou d’un couple dans 79 % des cas. 21 des sites découverts cette année sont nouveaux.

Cependant, les résultats montrent que les oiseaux ne vivent plus au nord de l’Interstate 10, une autoroute qui s’étend sur l’Arizona et sert de barrière invisible que les Glaucidium brasilianum cactorum ne peuvent pas dépasser. C’est parce que lesdits oiseaux ne parcourent pas de longues distances. Les nuits de pleine lune, les mâles errent dans le désert et volent à basse altitude en sautillant d’un cactus à un autre.

« Les Glaucidium brasilianum cactorum préfèrent rester dans des zones où la végétation est dense, dit Flesch, sinon ils sont exposés au danger et constituent des cibles faciles. » Bien qu’ils soient assez robustes, un faucon plus grand peut facilement les attraper s’il en a l’occasion.

Le Glaucidium brasilianum cactorum (ici photographié au sud de Three Forks dans l’Arizona) trouve également refuge dans les mesquites.

Photographie de George Andrejko

Les chercheurs n’ont trouvé aucun Glaucidium brasilianum cactorum en explorant une partie restreinte d’Organ Pipe National Monument, une zone jadis habitée par les rapaces. Les animaux pourraient également être présents à Tohono O’odham Nation Reservation mais on n’en connaît pas le nombre exact.

Le sondage mené au printemps a mis en évidence la présence d’environ cent oiseaux de plus que les études menées dans les années 1990 et 2000. Cependant, l’aire de répartition est plus restreinte.

Ingraldi et le Game and Fish Department rédigent actuellement un nouveau rapport sur les Glaucidium brasilianum cactorum dans l’Arizona qui sera évalué par le Fish and Wildlife Service. Selon Richardson, ce rapport sera pris en compte dans la décision de 2021.

 

UNE ESPÈCE MENACÉE ?

Au cours des deux années qui ont suivi l’ajout de l’oiseau à la liste des espèces menacées en 1997, le gouvernement fédéral a imposé des restrictions d’utilisation du sol – y compris l’interdiction de construire de nouveaux logements – sur une distance de 3 000 kilomètres carrés dans quatre comtés de l’Arizona.

La National Association of Home Builders, porte-parole des promoteurs immobiliers à l’échelle nationale, a longtemps soutenu que la population de l’Arizona ne remettait pas en question la survie de l’espèce au Texas et au Mexique. (L’espèce principale, le Glaucidium brasilianum, vit majoritairement en Amérique centrale et du Sud et n’est pas menacée d’extinction.)

« En 1997, le Fish and Wildlife Service a malheureusement fait fi du grand nombre de Glaucidium au Mexique et s’est concentré sur la population de l’Arizona, nettement moins importante », écrit dans un e-mail Norman James, avocat basé à Phoenix qui représente la National Association of Home Builders dans les litiges liés à l’espèce depuis 1999.

En raison des restrictions d’utilisation du sol, de nouvelles règles d’infrastructure ont été instaurées comme les limites d’éclairage extérieur. « Les activités de développement des constructeurs ont gravement été impactées », ajoute James.

En 2001, la National Association of Home Builders a porté plainte contre cette décision et, en 2006, la Cour d’appel des États-Unis pour le neuvième circuit a jugé que le Fish and Wildlife Service n’avait pas fourni suffisamment de preuves pour justifier l’importance de la population de l’Arizona dans la survie de la sous-espèce, condition sine qua non pour faire partie de la liste des espèces menacées.

Le cactus saguaro, dont la taille peut atteindre 12 mètres, est originaire du désert de Sonora dans l’Arizona.

Photographie de Todd Gipstein, Nat Geo Image Collection  

Greenwald du Center for Biological Diversity à Tucson s’oppose à cette décision, évoquant l’importance de la population de l’Arizona sur le plan écologique. Les oiseaux se sont en effet adaptés à la chaleur extrême de la région et aux sécheresses fréquentes. De telles adaptations génétiques, souligne-t-il, sont importantes à préserver, notamment que les températures augmentent sans cesse : dans l’Arizona, les températures ont augmenté de 2 degrés Celsius environ depuis les années 1970, ce qui en fait l’un des États qui se réchauffent le plus rapidement dans le pays.

 

L’ESPOIR D’UN AVENIR MEILLEUR

Flesch, qui étudie les rapaces depuis deux décennies, insiste qu’ils sont « très sensibles aux perturbations du paysage. » De plus, ses recherches ont montré que la perte d’habitat, combinée à l’augmentation des températures dans la région, pourraient être une double épreuve pour la survie de la sous-espèce sur le long terme.

Outre les perturbations de l’habitat et le réchauffement climatique, le mur frontalier de six mètres de haut qui sépare les États-Unis du Mexique pourrait limiter la capacité de l’oiseau à prendre du terrain, renchérit Flesch. Préserver l’habitat préféré de l’animal et accroître la connectivité à travers son aire de répartition pourraient favoriser le rétablissement de l’espèce.

En attendant, des efforts sont déployés pour augmenter les chances de survie de la sous-espèce dans l’Arizona.

Le zoo de Phoenix, en partenariat avec le Wild At Heart Raptor Rescue, le Fish and Wildlife Service et l’Arizona Game and Fish Department, élève des Glaucidium brasilianum cactorum en captivité. Neuf oisillons ont vu le jour cette année et les chercheurs sont en train de tester un nouveau type de nichoir dont les dimensions, la forme et l’humidité sont similaires au cactus saguaro. (Pourquoi les oiseaux sont indispensables à notre survie.)

« À l’avenir, nous espérons pouvoir élever suffisamment d’animaux pour être capables de les rapatrier dans la nature », dit Infraldi. Certes, le chercheur comprend que les décisions relatives aux espèces menacées, ainsi que les règlements qui découlent de l’inscription fédérale, suscitent beaucoup de controverse mais il préfère mettre l’accent sur ce qui, à ses yeux, est le plus important : la conservation de l’espèce.

 « C’est mon but ultime », conclut-il. « Plus encore, ma passion. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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