Ces perroquets ont développé de nouveaux dialectes en captivité

L'élevage en captivité a sauvé ces oiseaux bavards de l'extinction, mais il a également modifié leur façon de communiquer, ce qui soulève des inquiétudes pour l'avenir de l'espèce.

Monday, September 21, 2020,
De Erica Tennenhouse
Cette amazone de Porto Rico récemment remis en liberté savoure les fruits d'une plante de Llewelynia. ...

Cette amazone de Porto Rico récemment remis en liberté savoure les fruits d'une plante de Llewelynia. Il ne reste que 600 de ces oiseaux à l'état sauvage.

Photographie de Tanya Martinez

Aujourd'hui, la forêt pluviale de Porto Rico résonne des cris, sifflements et autres croassements de perroquets. Il y a quelques décennies ces bruits ont failli disparaître.

La déforestation avait profondément affecté les perroquets de Porto Rico. Avant la colonisation européenne du 16e siècle, leur population était estimée à un million de spécimens. Dans les années 1970, il n'en restait plus que 13 à l'état sauvage, confinés dans l'une des dernières parcelles boisées que comptait l'île, la forêt d'El Yunque.

Dans un effort ultime visant à sauver l'espèce de l'extinction, les écologistes ont commencé à élever les perroquets en captivité.  Pari réussi : même si les oiseaux loquaces aux plumes couleur émeraude sont toujours en danger critique d'extinction, il en existe aujourd'hui plus de 600.

À présent, une nouvelle menace pèserait sur leur survie, indiquent les biologistes. Les perroquets captifs ont développé un tout nouveau dialecte, un phénomène qui n'a jamais été observé chez d'autres populations captives d'oiseaux, indique l'auteure principale de l'étude Tanya Martinez, biologiste de la conservation pour le programme de rétablissement des amazones de Porto Rico lancé par le Fish and Wildlife Service américain.

En 2013, alors que Martinez est encore étudiante en master à l'université de Porto Rico, elle commence à remarquer que les amazones de Porto Rico ne produisaient pas tous les mêmes sons. « Lorsqu'on allait dans la forêt d'El Yunque pour travailler avec la population sauvage, on avait presque l'impression d'entendre une espèce différente » de celle des oiseaux en captivité, se souvient Martinez, dont l'étude a récemment été publiée dans la revue Animal Behaviour.

Curieuse d'en apprendre plus, elle s'est alors mise à écouter et enregistrer les quatre populations existantes, deux sauvages et deux captives. Il n'en fallait pas plus pour confirmer ses soupçons : les vocalisations n'étaient pas les mêmes d'une population à l'autre.

L'existence potentielle d'une barrière de la langue est une réelle source d'inquiétude, déclare Timothy Wright, biologiste à l'université d'État du Nouveau-Mexique qui n'a pas pris part à l'étude. Pour une réintroduction réussie, explique-t-il, les perroquets doivent pouvoir compter sur la communication avec leurs pairs, notamment pour renforcer les liens au sein de leurs différentes communautés.

« Si vous ne pouvez pas indiquer aux autres que vous faites partie de leur groupe, vous ne pourrez peut-être pas profiter des avantages de cette appartenance, » comme rejoindre une volée pour fuir un prédateur ou collaborer pour trouver de la nourriture, explique Wright.

 

UNE POPULATION GRANDISSANTE

Le Fish and Wildlife Service a établi la première volée d'amazones de Porto Rico née en captivité en 1973, non loin du territoire isolé des perroquets sauvages d'El Yunque.

Pour remédier à l'état dramatique dans lequel se trouvait la population sauvage, les scientifiques ont dû faire preuve de créativité. Ils ont capturé des amazones d'Hispaniola dans leurs pays d'origine, Haïti et la République dominicaine, où leurs populations sont saines, et les ont rapportés à Porto Rico afin de jouer les parents de substitution des bébés amazones de Porto Rico, une espèce proche.

Le programme a connu un franc succès. En 2006, les populations d'amazones de Porto Rico étaient au nombre de quatre : une volée captive à El Yunque, une volée captive et une autre réintroduite dans la forêt de Rio Abajo, et la volée initiale de perroquets sauvages d'El Yunque.

Après avoir enregistré les quatre populations sur le terrain, Martinez a converti plus de 800 heures d'enregistrement d'oiseaux en affichage visuel appelé spectrogramme. Avec l'aide de son superviseur David Logue, aujourd'hui rattaché à l'université de Lethbridge au Canada, elle a ensuite regroupé les cris de perroquets selon leur similarité.

Ils se sont d'abord concentrés sur les cris les plus courants, les caw et les chi que les membres des volées s'échangent pour garder le contact entre eux. Les chercheurs ont ainsi réalisé que les oiseaux captifs produisaient les sons caw et chi avec au moins deux syllabes différentes, alors que les oiseaux d'El Yunque produisaient des sons complètement différents, typiquement une seule syllabe répétée.

L'exposition à un jeune âge aux perroquets d'Hispaniola et l'absence de représentants plus âgés de leur propre espèce ont probablement ouvert la voie au développement de nouvelles vocalisations chez les populations élevées en captivité, explique Martinez.

Cependant, les changements ne se sont pas arrêtés là. L'étude montre également que chaque fois que les biologistes ont divisé les oiseaux en deux nouveaux groupes, de petites modifications sont apparues dans leurs cris. Les sons émis par le groupe captif de Rio Abajo étaient différents de ceux produits par leur floquée parente captive d'El Yunque, et après la remise en liberté des oiseaux captifs de Rio Abajo dans la forêt de Rio Abajo, leurs cris ont encore évolué.

Il s'avère que l'étude réalisée par Martinez s'est achevée juste à temps. En 2017, juste après la fin de ses enregistrements, une tragédie s'est abattue sur la forêt d'El Yunque : l'ouragan Maria a tué l'intégralité de la volée qui comptait environ 50 perroquets sauvages.

« C'était le dernier refuge des perroquets sauvages, » déplore-t-elle. « Sans cette forêt, cette espèce aurait disparu », mais aujourd'hui elle survit à travers des volées captives et réintroduites, dont les ancêtres ont été prélevés dans la forêt d'El Yunque il y a près de 50 ans.

 

PROFESSEURS DE LANGUES

Les changements de vocalisations peuvent avoir un impact sur le comportement des perroquets, indique Wright, qui étudie les amazones à nuque d'or du Costa Rica, une autre espèce de perroquet. Au cours de l'une de ses expériences, qui consistait à introduire plusieurs perroquets au sein d'une population au dialecte différent, il a remarqué que les jeunes oiseaux maîtrisaient rapidement le nouveau jargon, mais que les plus vieux n'y parvenaient pas : « Les spécimens adultes semblaient ne pas être intéressés par la nouvelle langue ; ils préféraient simplement rester avec les oiseaux qui avaient le même dialecte. »

Bien que certains perroquets de Porto Rico aient acquis le nouveau dialecte après un transfert dans une population différente, ce n'est pas le cas de tous les oiseaux, observe le biologiste Thomas White qui a travaillé sur le programme de rétablissement des amazones de Porto Rico pendant plus de 20 ans.

« C'est un peu comme les humains qui apprennent une nouvelle langue, certains y arrivent plus rapidement et facilement que d'autres, » illustre White.

C'est pourquoi afin d'aider les oiseaux élevés en captivité à apprendre les vocalisations des volées sauvages, le programme de rétablissement a opté pour l'introduction de perroquets jouant le rôle de tuteurs.

Avant d'être mis en liberté dans la forêt d'El Yunque, les oiseaux passent un certain temps à un endroit où ils peuvent observer, entendre et apprendre de leurs futurs pairs. Les biologistes ont également arrêté d'utiliser des perroquets d'Hispaniola comme parents de substitution, car les amazones de Porto Rico sont désormais suffisamment nombreuses pour élever leurs propres petits.

Enfin, plus tôt cette année l'équipe de biologistes a relâché 30 perroquets captifs dans la forêt d'El Yunque pour remplacer la population tuée par l'ouragan. Même s'ils diffèrent légèrement, leurs dialectes devraient à nouveau remplir la forêt de la cacophonie caractéristique des chants de perroquets.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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