À New York, le nombre de collisions d'oiseaux augmentent, les associations s'organisent

C’est dans des cartons et des capuches, à vélo et en métro, que les New-Yorkais apportent des oiseaux blessés au seul centre de réhabilitation de la ville.

Publication 12 oct. 2020, 11:17 CEST
Des oiseaux chanteurs secourus sont perchés sur une branche au Wild Bird Fund de New York, le seul centre ...

Des oiseaux chanteurs secourus sont perchés sur une branche au Wild Bird Fund de New York, le seul centre de sauvetage et de réhabilitation pour la faune sauvage de la ville. Les 2 et 3 octobre derniers, le centre a reçu un nombre record d’oiseaux blessés après s’être cognés contre des fenêtres alors qu’ils migraient en passant par la ville.

Photographie de Jeffery Jones

Quelle ne fut pas la surprise de Genevieve Yue de trouver une file d’attente à l’extérieur du Wild Bird Fund, un centre de réhabilitation de la faune sauvage de Manhattan, où elle venait apporter un pigeon blessé.

« Un couple devant moi avait un oiseau dans un sweat. D’autres personnes avaient des oiseaux dans des cartons Amazon. Le mien se trouvait dans un sac en papier que j’avais récupéré dans un restaurant », explique-t-elle. 

Lorsque Genevieve Yue a découvert le pigeon blessé gisant sur le trottoir de son quartier du Lower East Side, elle savait qu’il avait besoin d’aide. « J’apprécie tout particulièrement les pigeons. Cela me fait mal au cœur de voir les gens les traiter comme de la vermine », confie-t-elle. Elle plaça dans le sac en papier une couche qu’elle avait préparée pour son bambin âgé de deux ans, grimpa dans un Lyft et fit route vers le nord de la ville et l’Upper West Side, où se trouve le Wild Bird Fund.

Une mésange à tête noire se cache sur une branche dans la pièce servant de volière au Wild Bird Fund. Les oiseaux en bonne santé y sont placés avant d’être prêts à être relâchés. Située au sous-sol du centre, la pièce est éclairée à l’aide de lampes de luminothérapie en journée, pour reproduire la lumière naturelle. Les oiseaux ont à leur disposition de vraies branches pour se percher et des vers de farine pour se nourrir.

Photographie de Jeffery Jones

Il s’agit d’une petite organisation à but non lucratif, chargée d’accueillir les oiseaux blessés de toute la Grosse Pomme. « C’est une sorte de service d’urgences pour les oiseaux », explique Genevieve Yue. « Nos petites ambulances sont des sacs en papier et des boîtes à chaussures ». Les personnes présentes dans la file d’attente ont noué des liens grâce à leurs petits blessés. « Nous avons immédiatement commencé à discuter. “D’où vient votre oiseau ? Où l’avez-vous trouvé ? Est-ce que vous voulez voir le mien ?” »

Genevieve ignorait alors que New York connaissait une vague de collisions d’oiseaux. Entre vendredi 2 octobre et samedi 3 octobre, le Wild Bird Fund a reçu un nombre record de 220 oiseaux blessés. Les trois quarts étaient des oiseaux chanteurs migratoires, notamment des parulines à collier, des parulines masquées et de nombreuses espèces de fauvettes.

La migration hivernale annuelle vers le sud, synonyme de collisions, a commencé il y a quelques semaines pour les oiseaux de l’Amérique du Nord. D’après les scientifiques de New York City Audubon, jusqu’à 240 000 oiseaux meurent chaque année des suites de collision dans la ville. Ce chiffre grimpe jusqu’à 1 milliard à l’échelle nationale.

Une grive à dos olive se repose sur une branche à l’intérieur d’un sac souple, qui fait office d’abri temporaire pour les oiseaux en convalescence au Wild Bird Fund. Le personnel utilise souvent des paniers à linge souples, qui accueillent chacun six oiseaux. La semaine dernière, lorsque l’organisation a reçu 222 oiseaux blessés, un record, une seule pièce du centre contenait 20 abris faits de paniers à linge.

Photographie de Jeffery Jones

D’après Rita McMahon, fondatrice et directrice générale du Wild Bird Fund, les oiseaux migrateurs traversent New York en volant (ainsi que Washington, Philadelphie, Boston et d’autres villes majeures de la côte Est qui se situent sur la voie migratoire de l’Atlantic Flyway) et se cognent contre les fenêtres des bâtiments. Les lumières derrière les vitres dérangent les oiseaux migrateurs nocturnes, en perturbant leur capacité à s’orienter et en les attirant vers la source lumineuse. En journée, les arbres et le ciel sont reflétés sur les fenêtres, ce qui crée un obstacle invisible. Si s’orienter parmi les fenêtres est un terrain miné pour n’importe quel oiseau, la plupart de ceux qui souffrent de collisions sont de « première année », souligne la fondatrice de l’organisation, c’est-à-dire qu’ils ont moins d’un an et n’ont jamais migré en passant par la ville.

Les oiseaux qui entrent en collision avec des fenêtres ne sont pas un problème nouveau. Et malgré le nombre record d’individus amenés au Wild Bird Fund la semaine dernière, rien n’indique que la situation se dégrade à New York. D’après Rita McMahon, ce n’est pas le nombre d’oiseaux qui entrent en collision avec les fenêtres qui augmente, mais le nombre de personnes qui leur vient en aide.

« La plupart des gens semblent avoir entendu parler de nous. Ils viennent de très loin, comme le fin fond de Brooklyn ou Rockaway Beach. Cela peut leur prendre deux heures pour nous amener les oiseaux », indique-t-elle. « Si vous placez un oiseau dans votre poche ou un sac en papier, vous pourriez bien lui sauver la vie. Il risque sinon de mourir d’hypothermie sur le trottoir ».

Tristan Higginbotham, soigneuse au Wild Bird Fund, manipule une paruline masquée blessée. Chaque année aux États-Unis, jusqu’à 1 milliard d’oiseaux perdent la vie en heurtant les fenêtres lors de la migration. Environ la moitié des patients aviaires du Wild Bird Fund guérissent. La plupart meurent des suites de commotion.

Photographie de Jeffery Jones

Depuis avril, le centre a recueilli davantage d’animaux blessés qu’à la même époque l’an dernier. « Je pense que cela est un point positif de la COVID. Les gens accordent plus de valeur à la nature. Ils font attention à des choses qu’ils ne remarquaient pas auparavant. Il est très encourageant et rassurant de découvrir que les New-Yorkais sont si empathiques », confie-t-elle.

 

220 OISEAUX BLESSÉS EN DEUX JOURS

Rita McMahon et ses collègues attendaient des oiseaux. Le personnel et les volontaires consultent des rapports radar sur birdcast.info, un site Internet qui montre les prochains passages migratoires d’oiseaux nocturnes. Les passionnés d’oiseaux les utilisent pour suivre les opportunités d’observation, les sauveteurs d’oiseaux s’en servent pour identifier les éventuelles tragédies.

Dans la nuit du jeudi 1er octobre, le radar prévoyait une migration très importante sur l’ensemble du pays. Calista McRae, une volontaire qui patrouille dans la ville presque tous les matins à la recherche d’oiseaux blessés et morts, a préparé des sacs en papier (pour les oiseaux blessés) et des sachets en plastique (pour les oiseaux morts).

« Vendredi matin, lorsque je suis arrivée au premier bâtiment, il y avait 30 oiseaux d’un côté, morts et vivants ». En faisant le tour de l’édifice, elle découvrit 40 autres animaux. Plusieurs heures lui ont été nécessaires vendredi et samedi pour ramasser les oiseaux, 333 au total (231 morts et 102 blessés), qui furent envoyés au Wild Bird Fund.

« Nous savions qu’il y aurait beaucoup d’oiseaux, mais nous ne nous attendions pas à une telle déferlante », explique Rita McMahon. L’organisation lança un appel sur Twitter, pour demander aux volontaires d’aider au transport des oiseaux vers le centre. Un couple en chargea 50 dans le coffre dans leur voiture, une femme en transporta deux sur son vélo et une autre personne en apporta quatre en prenant le métro.

Tristan Higginbotham rit alors qu’un pic flamboyant sautille sur sa tête. Elle fait partie des 12 soigneurs de l’organisation à but non lucratif qui soigne les animaux sauvages blessés. À leur arrivée, les membres du personnel évaluent l’état de santé des oiseaux et les classent selon la gravité de leurs blessures en vue d’un traitement.

Photographie de Jeffery Jones

Au Wild Bird Fund, les membres du personnel ont trié les patients au fur et à mesure de leur arrivée. Chaque oiseau est examiné individuellement et l’équipe les sépare en catégories selon la gravité de leurs blessures. Si un oiseau commence à sautiller partout, il sera placé dans la salle qui fait office de volière, où il peut voler à tout va, se percher dans les branches et faire l’objet d’un suivi pendant 24 heures. Cependant, la plupart des oiseaux sont installés dans des paniers à linge en tissu, à raison de six ou huit colocataires par panier, où ils disposent de petits perchoirs. Le week-end dernier, il y avait 20 paniers à linge dans une seule pièce, raconte Rita McMahon. Les oiseaux plus gravement blessés sont placés dans des couveuses, dans une pièce ressemblant à une unité de soins intensifs.

Tous sont nourris avec des vers de farine. Plus ces derniers sont petits, mieux c’est, car cela évite aux oiseaux souffrant éventuellement d’une commotion d’agiter la tête pour couper un insecte de grande taille. La semaine dernière, le centre a manqué de vers de farine et les volontaires se sont rués dans les animaleries de la ville pour récupérer une trentaine de tubes de ces insectes.

Sur les 220 oiseaux apportés, 90 sont morts ou ont été euthanasiés. Plus d’une centaine s’est rétablie et bon nombre d’entre eux ont déjà été relâchés. Une fois rétablis, les oiseaux sont relâchés par les volontaires au Prospect Park et dans d’autres lieux de Brooklyn, où ils peuvent enfin voler vers le sud, au-dessus de l’eau et loin de la ville. « Nous ignorons ce qui leur arrive ensuite, mais si nous pouvons nous assurer qu’ils ne croiseront plus aucun bâtiment dans l’année, il n’y a pas de raison que cela ne se passe pas bien pour eux », déclare Rita McMahon.

 

COLLECTER DES DONNÉES POUR SAUVER DES OISEAUX

En décembre dernier, la mairie de New York a adopté une loi qui rend obligatoire la construction de nouveaux bâtiments avec des fenêtres sans danger pour les oiseaux. Rita McMahon reconnaît qu’il s’agit d’une bonne mesure, mais elle ne s’applique pas aux bâtiments existants. Plusieurs immeubles sont particulièrement dangereux pour les oiseaux, comme les tours 3 et 4 du World Trade Center, et non loin de là, Brookfield Place. « C’est un canyon fait de miroir attirant beaucoup les oiseaux qui traversent la zone en volant », explique la fondatrice du Wild Bird Fund.

Une paruline des pins mange un ver de farine dans la pièce faisant office de volière. Ces insectes constituent l’aliment de base pour les oiseaux sauvés. Le 3 octobre dernier, alors que le centre manquait de vers de farine, des volontaires se sont rués dans les animaleries de New York pour acheter une trentaine de tubes d’insectes.

Photographie de Jeffery Jones

Les collisions avec les fenêtres ne concernent pas uniquement le centre-ville : d’après le New York City Audubon, les bâtiments de faible hauteur sont responsables de près de 45 % des collisions.

D’après Rita McMahon, il est facile et peu coûteux de moderniser un bâtiment pour qu’il devienne moins dangereux pour les oiseaux. Si quelques moyens de préventions économiques, comme les filets, ne sont pas esthétiquement attrayants, d’autres solutions qui reviennent souvent sont les stickers pour fenêtre, les films adhésifs UV (invisibles pour l’Homme, mais pas pour les oiseaux) et même les écrans basiques. La nuit, des mesures aussi simples qu’éteindre les lumières des bâtiments qui sont visibles depuis l’extérieur peut s’avérer efficace selon l’American Bird Conservancy. En ce qui concerne les nouveaux bâtiments, le type de vitrage utilisé, l’emplacement et le nombre de fenêtres, ainsi que le style de l’éclairage extérieur peuvent faire la différence.

La collecte de données relatives aux collisions d’oiseaux avec un bâtiment en particulier et la gestion des mesures d’atténuation du phénomène constituent également des variables de l’équation, explique Rita McMahon. C’est ce qui pousse Calista McRae à aller récupérer les oiseaux morts le matin, en consignant où et quand elle les a trouvés.

« Si vous annoncez à un propriétaire que son bâtiment a tué 350 oiseaux pendant l’automne entre 6 et 9 heures du matin et en lui demandant ce qu’il compte faire pour empêcher cela, il y a plus de chances que cela fasse bouger les choses », dit-elle.

Genevieve Yue, la personne qui est venue en aide au pigeon, confie ressentir ce sens du devoir. Elle nous explique qu’elle respecte scrupuleusement les règles de distanciation sociale et qu’il était agréable d’être dans un lieu public sans penser à la pandémie. « C’est un peu comme si nous étions en mission. Chaque personne faisait quelque chose de bienveillant », ajoute-t-elle.

Une fois son pigeon admis, elle s’est mise à pleurer derrière son masque en partant. « C’était un mélange de sentiments. J’étais émue de constater ce comportement humain, de voir cet homme tenir entre ses mains un petit oiseau, mais j’éprouvais aussi de la douleur à être témoin de tant de souffrance », confie-t-elle. « C’était comme si je lâchais prise. Il y a tant de souffrance autour de nous, mais aussi beaucoup de bienveillance ».

Le pigeon apporté par Genevieve Yue avait le dos cassé et a dû être euthanasié. Parfois, « la seule chose à faire est de mettre un terme à la souffrance », indique Rita McMahon, qui s’est personnellement occupé de l’oiseau. Ce que Genevieve Yue a fait « n’est pas rien », ajoute-t-elle.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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