Les tégus d'Argentine, ces lézards géants qui envahissent les Everglades

Des tégus d'Argentine se reproduisent dans plusieurs États après avoir échappé à la captivité. Les biologistes s'en inquiètent car ces lézards sont des omnivores voraces.

Publication 19 nov. 2020 à 15:48 CET
Des tégus noir et blanc (Salvator merianae) ont été aperçus dans plusieurs états du sud-est des ...

Des tégus noir et blanc (Salvator merianae) ont été aperçus dans plusieurs états du sud-est des États-Unis, une présence qui inquiète les biologistes compte tenu de leur tendance à manger les œufs et les animaux natifs.

Photographie de Kike Calvo, Getty Images

Au plus profond des Everglades, un envahisseur aux écailles tachetées dangereusement séduisantes sème le chaos : le tégu noir et blanc. Ce lézard originaire d'Argentine dont la longueur dépasse aisément le mètre a déjà largement proliféré dans le sud de la Floride, mais il ne s'arrêtera pas en si bon chemin. Cet envahisseur a déjà fait irruption dans plusieurs États du sud-est des États-Unis et la menace qu'il représente pour les espèces endémiques ou les agriculteurs est énorme.

Natives d'Amérique du Sud, ces créatures sont omnivores et dévorent toute source potentielle de valeur nutritive qu'elles sont capables d'avaler. Elles ne feront qu'une bouchée des œufs déposés au sol par des certaines espèces d'oiseaux ou de reptiles, notamment les tortues marines en danger d'extinction. Il leur arrive également de jeter leur dévolu sur des colombes et d'autres petits animaux. Si l'envie leur prend, elles n'hésiteront pas à se nourrir de fraises et d'autres fruits ou légumes poussant près du sol.

Qui plus est, elles sont incroyablement robustes, ce qui rend difficile la maîtrise ou la restriction de leur propagation une fois l'espèce établie dans une région.

Même si les tégus se reproduisent dans le sud de la Floride depuis plus d'une décennie, après avoir échappé à leur captivité ou avoir été remis en liberté par leurs propriétaires, leur propagation à au moins deux comtés de l'état de Géorgie est autrement plus récente. Ces derniers mois, les reptiles ont également été aperçus dans quatre comtés de Caroline du Sud, où les biologistes soupçonnent là aussi une reproduction de l'espèce. D'autres signalements isolés attestent de leur présence en Alabama, en Louisiane et au Texas, sans oublier les populations établies dans le centre de la Floride et sur le littoral de l'état.

Intelligent et docile, le tégu est un animal de compagnie fort convoité par les amateurs de faune exotique. La plupart de ceux présents aux États-Unis ont vu le jour dans des élevages locaux, mais entre 2000 et 2010 plus de 79 000 tégus vivants ont été importés d'Amérique du Sud selon Amy Yackel Adams, biologiste à l'Institut d'études géologiques des États-Unis (USGS) et spécialiste de l'animal. Même si ces animaux ne sont qu'une minorité à s'enfuir ou à être remise en liberté, les biologistes pensent que le problème est en train de s'aggraver.

Si le nombre d'animaux relâchés augmente, « l'expansion potentielle de leur population sauvage pourrait être considérable, » explique Adams.

Dans une étude menée en 2018, l'USGS exploite les informations sur les tégus d'Amérique du Sud pour anticiper la propagation de l'espèce aux États-Unis. D'après Adams, « le risque concerne l'ensemble du sud-est des États-Unis. Globalement, le climat de cette région convient aux tégus. » À l'heure actuelle, il n'existe aucune estimation officielle du nombre de tégus vivant aux États-Unis.

Les tégus se portent au mieux dans les forêts ou les prairies des hautes terres, plus particulièrement celles où les précipitations sont importantes, comme les forêts subtropicales de conifères et de bois durs floridiennes. Avec le déplacement vers le nord des zones climatiques tropicale et subtropicale sous l'effet du changement climatique, l'aire de répartition adaptée aux tégus en Amérique du Nord pourrait s'étendre également.

Ce qui inquiète le plus les chercheurs, ce sont les habitudes prédatrices des tégus et leur appétit pour les œufs. Au Venezuela, ils sont connus pour s'introduire dans les poulaillers afin d'y dérober les œufs, ce qui leur a valu le surnom de lobo pollero, « le loup des poules. » Les éleveurs de volaille ont tout intérêt à rester sur leurs gardes.

Si les tégus continuent de se propager à travers le sud-est des États-Unis, poursuit Adams, ils pourraient menacer de nombreux animaux qui vivent ou nichent au sol, notamment le serpent indigo classé parmi les espèces menacées sous l'Endangered Species Act. Adams craint également que les lézards ne mangent les œufs des tortues gaufrées (une autre espèce menacée), des alligators d'Amérique, des crocodiles américains et plus encore.

 

COMMENT LES ARRÊTER ?

Les tégus sont des animaux résistants, capables de supporter des températures plus froides que les autres reptiles, car ils peuvent augmenter leur température corporelle de 10°C par rapport à la température ambiante. S'il fait trop froid en hiver, ils peuvent brumer, l'équivalent de l'hibernation chez les reptiles ; ils deviennent léthargiques et se cachent dans les terriers volés aux tortues gaufrées ou autres animaux fouisseurs.

Ils se rétablissent rapidement des menaces qu'ils subissent, comme la chasse. « Dans les années 1980, le tégu était le reptile le plus exploité au monde, » indique Lee Fitzgerald, professeur de zoologie à l'université A&M du Texas. À cette époque, l'Argentine exportait chaque année près de deux millions de peaux de tégus pour alimenter le marché du cuir. « Leur chasse n'a pourtant jamais abouti à leur disparition locale, » ajoute-t-il.

Aux États-Unis, l'heure est à la recherche de solutions pour freiner l'établissement des tégus et l'expansion de leur habitat.

Cette année seulement, les pièges installés dans le sud de la Floride par l'USGS ont capturé plus de 900 tégus dans les environs du parc national des Everglades. Malgré cela, aucun déclin n'a été constaté chez les populations locales de tégus d'après Adams. Avant d'élaborer un plan pour le retrait des tégus, l'USGS doit comprendre le groupe installé dans les Everglades, c'est pourquoi ils ont équipé les lézards d'émetteurs radio et suivent désormais leurs habitudes.

En Géorgie, les biologistes d'État travaillent à la capture des tégus dans les comtés de Toombs et Tattnall, à l'ouest de Savannah, et indiquent trouver de moins en moins d'animaux. D'après Daniel Sollenberger, herpétologue au service du département des Ressources naturelles de Géorgie, il se pourrait que l'état se soit attaqué au problème au bon moment.

« Nous posons des pièges depuis quelques années déjà, » indique Sollenberger. « L'année dernière, nous en avons capturé une douzaine et cette année une demi-douzaine environ. Ils sont peut-être moins nombreux désormais, au moins à ces emplacements. »

En Géorgie, la solution est en partie venue des habitants à travers une campagne de sensibilisation qui les encourageait à signaler les tégus qu'ils croisaient. La Georgia Reptile Society dispose d'une unité dédiée aux tégus à laquelle les résidents peuvent envoyer leurs photos. Si l'animal est bien un tégu, les bénévoles de la société le capturent et le confient à un refuge où il pourra ensuite être adopté en tant qu'animal de compagnie.

« Nous faisons tout notre possible pour repérer l'animal, le capturer et lui trouver un nouveau foyer, » déclare Justyne Lobello, présidente de la Georgia Reptile Society.

« Nous souhaitons contribuer à les extraire de cet habitat aussi humainement que possible. Nous pouvons également compter sur la longue liste d'attente de personnes qui souhaitent en adopter. »

Cela dit, d'après les experts la meilleure façon de résoudre le problème est d'empêcher en premier lieu l'introduction des tégus dans la nature. Certains états comme l'Alabama ont promulgué des lois interdisant l'importation de l'animal et d'autres pourraient suivre leur exemple. Parallèlement, certains biologistes préconisent tout simplement de renoncer à posséder ces animaux.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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