Aux États-Unis, cette vallée aride abrite plus de 500 espèces d'abeilles différentes

À cheval entre l'Arizona et le Mexique, la vallée de San Bernardino est un haut lieu de la diversité pour les abeilles, mais la construction du mur à la frontière inquiète les spécialistes.

Publication 23 sept. 2021, 10:47 CEST, Mise à jour 24 sept. 2021, 16:21 CEST
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Un groupe d'abeilles solitaires de l'espèce Svastra duplocincta. Les mâles de cette espèce se regroupent la nuit pour s'installer et dormir sur des plantes en les mordant avec leurs mandibules pour ne pas tomber.

 

Photographie de Bruce D Taubert

Au beau milieu du désert de Chihuahua, à cheval entre le sud-est de l'Arizona, aux États-Unis, et le Sonora, au Mexique, la vallée de San Bernardino est une authentique oasis de vie. Après les pluies, notamment les moussons torrentielles de la fin de l'été, la région explose dans une abondance de fleurs et attire par légions les abeilles. D'après l'entomologiste Bob Minckley, cette région présenterait même la plus haute concentration d'espèces d'abeilles au monde. 

Lors d'une étude récente publiée dans la revue Journal of Hymenoptera Research, Minckley et le responsable de la réserve faunique nationale de San Bernardino, Bill Radke, ont découvert que 497 espèces d'abeilles vivaient sur les 16 km² de la vallée, une surface plutôt modeste pour une telle étude, 7 fois plus petite que Paris intra-muros. 

Même si les scientifiques savaient que la zone était riche en espèces, ils ont été surpris. « La densité des abeilles dans cette zone est astronomique, bien plus élevée que n'importe quel autre endroit attentivement étudié dans le monde, » souligne Minckley, professeur à l'université de Rochester. 

À titre de comparaison, ces 497 espèces représentent 14 % des 4 000 espèces d'abeilles recensées aux États-Unis et à elle seule la vallée de San Bernardino compte plus d'espèces d'abeilles que l'État de New York (et la plupart des États), ajoute-t-il. 

Il existe d'autres régions à forte concentration : en Utah, le monument national de Grand Staircase-Escalante compte 660 espèces d'abeilles, mais recensées sur 7 700 km², soit une zone 480 fois plus grande que celle couverte par les chercheurs à San Bernardino. 

Minckley espère que leurs travaux permettront de sensibiliser la population quant à l'importance de la région de San Bernardino et la grande diversité des espèces d'abeilles, au nombre de 20 000 environ à travers la planète.

« Elles pollinisent le groupe d'organismes le plus important de la planète, les plantes à fleurs, ce qui favorise le bon fonctionnement des écosystèmes ; et elles sont tout aussi importantes pour notre espèce, » assure-t-il.

 

LE MONDE DES ABEILLES

Cette vallée est alimentée par de l'eau fossile qui pendant des milliers d'années a ruisselé des montagnes Chiricahua pour jaillir des puits artésiens et former étangs et ruisseaux bordés de peupliers et de plantes à fleurs par centaines de variétés. D'imposantes créatures comme les pumas, les lynx roux, les pécaris et d'autres mammifères parcourent la région également prisée des amateurs d'oiseaux en raison des nombreuses espèces rares qui la survolent. Du côté américain, on retrouve la réserve faunique nationale de San Bernardino et du côté mexicain, la majeure partie de la vallée appartient à Cuenca Los Ojos, un organisme binational dédié à la conservation. 

Entre 2001 et 2009, Minckley et Radke ont prélevé des abeilles sur 45 sites à travers la vallée, des deux côtés de la frontière, pour un total de 80 000 spécimens. Outre les filets utilisés pour capturer les abeilles, les chercheurs ont également disposé des bols remplis d'eau et peints de façon à imiter les fleurs dans lesquels les abeilles se posaient sans pouvoir repartir. 

Plus de 90 % des abeilles identifiées par les chercheurs appartiennent à des espèces solitaires sans ruche ni colonie. Ces abeilles voient le jour au printemps ou à l'automne et ne vivent pas plus de quelques semaines en surface. Après l'accouplement, la femelle creuse un terrier dans le sol puis remplit une cavité de boules de pollen et de nectar. Aidés de ces provisions, les œufs évolueront en larve pour quitter le terrier l'année suivante, voire plus tard en cas de sécheresse. 

Ces abeilles se déclinent en une variété de tailles et de couleurs. Parmi les résidents de la vallée figure la plus petite abeille du pays, Perdita minima, orange et élancée, ne dépassant pas les trois millimètres de long. D'autres sont plus imposantes, comme l'abeille charpentière (Xylocopa californica) qui mesure plus de 2,5 cm de long et arbore une robe hirsute noire. 

La plupart des abeilles ne s'intéressent qu'à une seule plante, ou famille de plantes. Par exemple, l'abeille Diadasia rinconis, une espèce élégante au duvet jaune pâle, grignote et pollinise uniquement les cactus de barbarie. Des abeilles européennes, descendantes d'abeilles sauvages qui ont fui les ruches commerciales, ont également été trouvées en petit nombre.

Deux abeilles Centris caesalpiniae en plein accouplement. Les mâles ont de grands yeux jaunes alors que les femelles ont les yeux rouges et les pattes recouvertes de poils leur permettant de prélever du pollen. Après l'accouplement, la femelle dépose ses œufs dans des cavités souterraines avant d'y ajouter une pelote de pollen en guise de provision pour la croissance de ses petits.

Photographie de Bruce D Taubert

Certaines de ces abeilles sont plutôt rares : pour un tiers des espèces, Minckley et ses collègues n'ont trouvé qu'un seul spécimen. L'une d'entre elles, Macrotera parkeri avec un abdomen rouge métallique, n'a été aperçue que dans une poignée d'autres régions aussi disparates que Mexico City et Austin, au Texas. D'après Minckley, il pourrait être judicieux de lister cette abeille parmi les espèces menacées ou en danger. 

Pour Laurence Packer, entomologiste à l'université York de Toronto n'ayant pas pris part à l'étude, ces travaux pourraient aider à déterminer où se trouve la plus grande diversité d'espèces d'abeilles, une notion importante pour comprendre les tendances liées à la diversité des abeilles et ses moteurs.

Cela « montre également pourquoi il est nécessaire de réaliser des prélèvements sur plusieurs années, » ajoute-t-il. Ce type d'étude au long terme, relativement rare, est nécessaire pour acquérir une bonne compréhension de la diversité de la zone, surtout dans des milieux arides où le volume de précipitation fluctue.

 

POURQUOI UNE TELLE DIVERSITÉ ?

Si la vallée est une telle corne d'abondance pour la diversité des abeilles, c'est avant tout parce qu'elle se trouve à la croisée de vastes biomes. 

Ici, comme ailleurs dans le sud-est de l'Arizona, les déserts de Chihuaha et Sonora se rejoignent et fusionnent, avec les arbustes épineux subtropicaux du sud, les biomes de montagne tempérée du nord et les vastes prairies de haute altitude. Également connue pour ses biomes de haute montagne appelés Sky Islands, cette région présente les plus hauts niveaux de biodiversité des États-Unis contigus, indique Myles Traphagen, biologiste de la conservation au Wildlands Network, un groupe apolitique de défense de l'environnement, qui travaille pour la réserve faunique depuis de nombreuses années. 

Malgré la grande diversité de plantes, il semble que le climat aride soit bénéfique pour la région, avec une double floraison de fleurs différentes au printemps et à la fin de l'été, après la mousson, lorsque la moitié des pluies de l'année tombent en l'espace de deux mois, explique Minckley, même s'il ne tombe en moyenne que 350 mm de pluie par en an. 

Bien que cela puisse paraître contre-intuitif, la diversité des abeilles est faible sous les tropiques, où la diversité végétale est la plus importante. Les milieux secs mais à forte diversité écologique, comme la vallée de San Bernardino, semblent être le mélange parfait de variables pour assurer une diversité élevée chez les abeilles. Derrière la faible diversité des abeilles dans les tropiques se cache peut-être l'humidité du sol qui favorise l'apparition de champignons et autres végétaux pathogènes des abeilles terricoles, indique Minckley. Ici, les abeilles sociales vivant en grandes colonies peuvent également bénéficier d'un avantage. 

 

LA DÉBÂCLE DU MUR

Ce point chaud de la diversité des abeilles est aujourd'hui confronté à diverses menaces. En 2020, l'administration Trump a ordonné la construction d'une clôture en acier haute de 9 m le long de la réserve nationale faunique de San Bernardino, sur le tracé du mur de plus de 300 km érigé en Arizona.

La construction du mur a entraîné une restriction immédiate et prolongée du mouvement des animaux, selon les premières données issues des pièges photographiques, indique Traphagen. Cependant, l'aspect le plus dévastateur sur le plan écologique se trouverait plutôt du côté des quantités d'eau extraites de l'aquifère de la réserve pour fabriquer le béton versé à la base du mur. Après le début des opérations de pompage, plusieurs étangs se sont asséchés, ce qui a poussé la réserve à déclarer l'état d'urgence et le personnel à relocaliser les poissons avant d'installer des pompes artificielles pour maintenir le niveau d'eau. Ces petites étendues d'eau abritent plus de 8 espèces rares de poissons du désert, dont quatre en danger d'extinction, présentes nulle part ailleurs aux États-Unis. 

Si ces abeilles de l'espèce Diadasia rinconis forment un tel attroupement, c'est pour gagner le droit de s'accoupler avec la femelle solitaire au centre du groupe. Quand viendra la floraison des figuiers de barbarie, ces abeilles quitteront leur nid souterrain pour s'accoupler.

Photographie de Bruce D Taubert

Cette section du mur entre les États-Unis et le Mexique a été construite à l'automne 2020 ; elle traverse le désert à l'ouest de la réserve faunique nationale de San Bernardino. Construit en majeure partie sur les terres fédérales et les territoires autochtones, le mur a profondément bouleversé l'environnement.

Photographie de Matt York, AP

Difficile de prévoir l'impact sur les animaux, comme les abeilles, mais si la baisse du niveau d'eau affecte les plantes, il pourrait y avoir des répercussions sur les abeilles. « Pour les abeilles, l'assèchement des sources aura forcément un impact, surtout pour les espèces qui dépendent des habitats alimentés par les sources pour trouver leur fleur préférée, » déplore Packer. 

Les murs et les barrières peuvent également avoir des effets surprenants, notamment sur les insectes volant près du sol, comme les papillons, ajoute Traphagen. 

À présent que la construction du mur est à l'arrêt et les opérations de pompage également, les biologistes espèrent voir l'aquifère retrouver son niveau initial et ainsi reprendre son rôle essentiel pour les animaux de la vallée de San Bernardino, y compris les abeilles. 

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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