Les mères de cette espèce de poissons mangent leurs propres petits

Chez Astatotilapia burtoni, une espèce de poissons de la famille des Cichlidés, les mères élèvent leurs petits dans leur bouche… et en profitent pour se nourrir. Des scientifiques ont essayé de comprendre ce comportement qui peut sembler contre-intuitif.

De Tom Metcalfe
Publication 18 nov. 2022, 10:45 CET
Mouthbrooder

Une mère de la famille des cichlidés libère ses petits égarés qu'elle a récupérés à la limite de son territoire.

PHOTOGRAPHIE DE Jane Burton, Naturepl.com

Dans la nature, élever des bébés peut parfois s’avérer épuisant… à tel point que, selon une nouvelle étude, certaines mères décident de s’en nourrir.

Astatotilapia burtoni, un poisson d’Afrique centrale de la famille des Cichlidés, dévore parfois plus des trois quarts de ses propres œufs et bébés.

« C’est une surprise », admet Peter Dijkstra, biologiste à l’Université de Central Michigan et auteur principal d’une étude publiée ce 9 novembre dans Biology Letters. « C’est vraiment une grosse surprise. »

L’incubation buccale est courante chez les poissons, en particulier les cichlidés, des espèces d’eau douce colorées populaires dans les aquariums. Une fois leurs œufs fécondés, les mères Astatotilapia burtoni les abritent dans leur bouche pendant environ deux semaines afin de les protéger des prédateurs.

Après l’éclosion des œufs, les bébés deviennent de minuscules larves et s’aventurent hors de la bouche de leur mère, mais y reviennent à toute vitesse en cas de danger. C’est un très bon début de vie pour les jeunes poissons, mais c’est extrêmement fatigant pour la mère, qui ne peut pas respirer correctement ni se nourrir pendant cette période.

Selon la nouvelle étude, les mères peuvent faire face à cette situation en dévorant une partie de leurs petits, un comportement qualifié de « cannibalisme filial ».

Les scientifiques ont désormais établi, pour la première fois, un lien entre les niveaux de cannibalisme et la santé de la mère, selon le responsable de l’étude, Jake Sawecki, chercheur à l’université d’État du Michigan.

Il peut sembler contre-intuitif que les mères voient leur santé s’améliorer en mangeant leurs propres bébés, surtout du point de vue de l’évolution ; après tout, « en mangeant sa propre progéniture, elle ne transmet pas ses gènes ».

Cependant, les recherches montrent que l’apport en antioxydants que les mères cannibales obtiennent en se nourrissant de leurs petits leur donne probablement la capacité de frayer à nouveau quelques mois plus tard.

(À lire : Les méthodes de reproduction les plus originales du monde animal.)

 

LUTTER CONTRE LE STRESS

Pour cette étude, Sawecki et Dijkstra ont élevé plusieurs groupes de cichlidés mâles et femelles dans un laboratoire de l’université de Central Michigan. Pendant plusieurs semaines, l’équipe a identifié environ quatre-vingts femelles qui avaient récemment frayé.

Les scientifiques ont délicatement retiré tous les œufs de la bouche des femelles. Ils ont ensuite placé, à l’aide d’une pipette en plastique, environ vingt-cinq œufs dans la bouche de la moitié de ces femelles. Les individus qui n’ont pas récupéré leurs œufs ont été élevés comme groupe témoin et soumis aux mêmes manipulations.

Au terme d’une période d’observation de deux semaines, les chercheurs ont constaté que les mères pratiquant l’incubation buccale avaient mangé environ 40 % de leurs progénitures en moyenne, et que plus de 93 % des mères (vingt-neuf sur trente-et-une) avaient dévoré au moins une partie de leurs petits.

Les scientifiques ont ensuite évalué le niveau de stress oxydatif des mères, mesuré par des marqueurs biochimiques dans leurs tissus. Des niveaux élevés de substances chimiques spécifiques dans le foie peuvent par exemple indiquer un stress, qui peut entraîner des dégâts dans les cellules, des maladies et des infections.

À trois étapes de l’étude, les chercheurs ont tué quelques-unes des mères en vue d’analyser leurs tissus. Ils ont constaté que les individus présentant des niveaux plus élevés de stress oxydatif consommaient davantage de leurs progénitures, semblant ainsi bénéficier des doses d’antioxydants qu’elles ingéraient.

Bien que cette dernière étude n’ait porté que sur une seule espèce de cichlidés, selon Sawecki, le cannibalisme filial est « une stratégie adaptative utilisée par de nombreuses espèces ».

(À lire : Les cichlidés, clef de compréhension de l’évolution ?)

 

DE BONS PARENTS

Karen Maruska, biologiste à l’Université d’État de Louisiane qui étudie également Astatotilapia burtoni, commente l’étude en question, dans laquelle elle n’était pas impliquée : « Elle donne des éléments de réponse intéressants pour déterminer comment ces femelles qui pratiquent l’incubation buccale peuvent survivre et rester en bonne santé lors des deux semaines d’incubation, pendant lesquelles elles ne peuvent pas s’alimenter. »

Ce comportement ne permettra peut-être pas à ces poissons d’obtenir le titre de parent de l’année, mais les cichlidés qui pratiquent l’incubation buccale sont tout de même des parents attentifs, selon l’ichtyologue Prosanta Chakrabarty, conservateur de la collection de poissons au Musée des sciences naturelles de l’Université d’État de Louisiane.

« La plupart des gens pensent que les poissons laissent tomber leurs œufs et les ignorent pour toujours, et c’est vrai pour certaines espèces », explique Chakrabarty. Mais les cichlidés qui pratiquent l’incubation buccale « sont de bons parents »… même s’ils ont parfois besoin d’un petit en-cas pour survivre.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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