Agbaibor, l’éléphanteau orphelin qui a défié tous les pronostics
Séparé de sa famille dans l’une des dernières forêts tropicales du Nigeria, un éléphanteau orphelin a survécu contre toute attente. Aujourd’hui, Agbaibor est devenu un symbole d’espoir pour la conservation des éléphants de forêt d’Afrique.

Agbaibor, un éléphant de forêt en danger critique d’extinction, est le premier éléphant à avoir fait l’objet d’une opération de sauvetage au Nigeria, selon les soigneurs qui veillent sur lui.
Agbaibor, un éléphant de forêt en danger critique d’extinction, est le premier éléphant à avoir fait l’objet d’une opération de sauvetage au Nigeria, selon les soigneurs qui veillent sur lui.
Par un dimanche matin de la fin du mois de novembre, Tunde Morakinyo a reçu un appel téléphonique aussi inattendu qu’urgent. « L’éléphanteau sera là dans deux heures », lui annonce Peter Abanyam, son collègue de la fondation ANI, basé dans le parc national d’Okomu, au Nigeria. « Il faut trouver comment le maintenir en vie. »
Tunde Morakinyo, qui dirige la fondation ANI, une organisation nigériane à but non lucratif consacrée à la protection de la biodiversité, n’en croyait pas ses oreilles. « Un éléphanteau ? »
Plus tôt dans la matinée, un employé de la plantation de palmiers à huile d’Okomu, voisine du parc, avait aperçu le jeune animal errant seul, une situation tout à fait inhabituelle. S'ensuivit une véritable course contre la montre et un apprentissage accéléré pour tous ceux qui prenaient part à sa prise en charge. C'est le premier éléphanteau orphelin dont le sauvetage a été documenté avec succès au Nigeria, ainsi qu’un symbole national porteur d’espoir pour la conservation de la faune sauvage.

Des empreintes d’éléphants sauvages marquent la boue du parc national d’Okomu. On estime qu’il n’y subsiste qu’une trentaine à une quarantaine d’éléphants de forêt, des animaux particulièrement discrets et difficiles à observer. Pendant plusieurs jours, les gardes ont tenté de retrouver la famille d’Agbaibor afin de le réunir avec les siens, mais leurs recherches sont restées vaines.
Des empreintes d’éléphants sauvages marquent la boue du parc national d’Okomu. On estime qu’il n’y subsiste qu’une trentaine à une quarantaine d’éléphants de forêt, des animaux particulièrement discrets et difficiles à observer. Pendant plusieurs jours, les gardes ont tenté de retrouver la famille d’Agbaibor afin de le réunir avec les siens, mais leurs recherches sont restées vaines.
« Je ne m’étais jamais imaginé devenir le parent d’un éléphanteau », raconte Peter Abanyam. « C’est le premier cas de sauvetage d’un éléphant au Nigeria. Lorsque cela s’est produit, nous n’avions absolument aucune expérience en la matière. » Jusqu’alors, son équipe travaillait principalement à la lutte contre le braconnage et l’exploitation forestière illégale dans le parc, et non aux soins apportés aux animaux.
« Mais la vie nous confronte parfois à des défis inattendus, et nous devons être à la hauteur », ajoute-t-il.
Le jeune animal était un éléphant de forêt d’Afrique, une espèce en danger critique d’extinction. Plus petits que les éléphants de savane, ces pachydermes se distinguent par leurs oreilles plus arrondies, leurs défenses plus courtes et plus droites, ainsi qu’un habitat beaucoup plus restreint. Aujourd’hui, on estime que le Nigeria abrite encore quelque 400 éléphants de forêt, dont environ 30 à 40 vivent dans le parc national d’Okomu, une étendue protégée de forêt tropicale du sud du pays cogérée par le Service des parcs nationaux du Nigeria et la fondation ANI.
« Okomu est l’un des derniers refuges forestiers pour les éléphants de forêt et de nombreuses autres espèces menacées », explique Morakinyo.
On ignore toujours comment le jeune éléphant, alors âgé d’environ huit mois et pas encore sevré, s’est retrouvé séparé de son groupe. Tunde Morakinyo soupçonne toutefois que le troupeau a pu croiser des chasseurs et se disperser, apeuré par des coups de feu, des machettes et des pièges métalliques. « Lorsqu’on voit un éléphanteau errer seul, c’est vraiment bouleversant », confie-t-il.

Agbaibor joue avec le robinet de son enclos. Il a rapidement compris qu’il pouvait obtenir de l’eau grâce à la canalisation et s’est mis à la casser pour s’asperger. Après de nombreuses réparations, ses soigneurs ont fini par renoncer à la remettre en état.
Agbaibor joue avec le robinet de son enclos. Il a rapidement compris qu’il pouvait obtenir de l’eau grâce à la canalisation et s’est mis à la casser pour s’asperger. Après de nombreuses réparations, ses soigneurs ont fini par renoncer à la remettre en état.
Après avoir échoué à retrouver la famille de l’éléphanteau dans l’épaisse forêt tropicale, l’équipe a décidé de le prendre en charge. À cet âge, il n’aurait pas survécu seul ni trouvé suffisamment de nourriture, souligne Peter Abanyam, qui craignait également qu’il ne tombe aux mains de chasseurs alimentant le commerce de viande de brousse.
Les soigneurs ont transporté le jeune éléphant, encore petit, à l’arrière d’un pick-up. « Notre vie au poste de surveillance a complètement changé après son arrivée », raconte Peter Abanyam. « Nous avons passé de très nombreuses nuits blanches. »
Les premiers jours ont été particulièrement critiques. Des vétérinaires spécialisés dans la faune sauvage, plus expérimentés, ont recommandé aux soigneurs novices de ne pas encore lui donner de nom, afin de ne pas rendre une éventuelle perte encore plus douloureuse. Quelques jours seulement après son arrivée, l’éléphanteau n’avait presque plus d’énergie pour se déplacer ou s’alimenter. « Nous avions très peur », se souvient Abanyam.
Selon Liz O’Brien, consultante basée en Zambie et spécialiste de la prise en charge des éléphants orphelins, qui a rejoint l’opération de sauvetage en tant que conseillère, lorsqu’un jeune éléphant « s’effondre », cela est généralement dû à plusieurs facteurs : l’épuisement, la perte de sa mère et de son lait, ainsi qu’une montée brutale d’adrénaline suivie d’une chute tout aussi soudaine. « C’est comme si l’animal n'avait plus d’énergie », explique-t-elle. « Il n’a plus la force de se lever, de manger ni même de faire quoi que ce soit. »

Affaibli, Agbaibor dort aux côtés d’un garde forestier peu après son sauvetage. Son arrivée a pris tout le monde par surprise : aucun de ses premiers soigneurs ne s’attendait à « devenir le parent d’un éléphanteau ».
Affaibli, Agbaibor dort aux côtés d’un garde forestier peu après son sauvetage. Son arrivée a pris tout le monde par surprise : aucun de ses premiers soigneurs ne s’attendait à « devenir le parent d’un éléphanteau ».
À un moment donné, après que des analyses ont révélé une hypoglycémie, l’équipe a envoyé un véhicule chercher les vétérinaires les plus proches, situés à environ une heure de route, dans la plantation de palmiers à huile. Ils ont administré à l’éléphanteau des perfusions intraveineuses et du dextrose afin de faire remonter son taux de sucre sanguin. « Pendant deux jours, nous avons surveillé en permanence sa glycémie et ajusté continuellement les perfusions », se souvient Liz O’Brien.
L’équipe d’Okomu a appris également à nourrir le jeune animal avec un mélange de lait en poudre, de noix de coco, de flocons d’avoine cuits et d’autres ingrédients soigneusement sélectionnés pour répondre à ses besoins nutritionnels. Elle dut aussi lui apporter un soutien social essentiel pour le réconforter et favoriser son développement en l’absence de sa famille. « Dans la nature, un éléphanteau n’est jamais seul », rappelle O’Brien. « Il est toujours entouré de son groupe familial. »
Des soigneurs dévoués se sont relayés jour et nuit à ses côtés dans un enclos de fortune aménagé près du principal poste des gardes forestiers. Lorsqu’il dormait, ils le couvraient délicatement d’une couverture de coton brun afin de maintenir sa température corporelle.
Après plusieurs semaines, l’éléphanteau a commencé à manger davantage, retrouvé de l’énergie et s'est montré progressivement plus joueur et plus confiant. « C’est à ce moment-là que nous avons compris qu’il y avait de l’espoir, que ce petit était prêt à survivre », se souvient Abanyam. L’équipe a alors décidé de lui donner un nom : Agbaibor (prononcé Ah-gba-ibow), un mot de la langue ijaw qui signifie « courage », « force » ou encore « survivant ».

Joshua Aribasoye, le principal soigneur d’Agbaibor, tente de prendre la pose pour une photo. Mais l’éléphanteau, lui, a surtout envie de jouer.
Joshua Aribasoye, le principal soigneur d’Agbaibor, tente de prendre la pose pour une photo. Mais l’éléphanteau, lui, a surtout envie de jouer.
Aujourd’hui, l’activité préférée d’Agbaibor consiste à prendre des bains de boue en projetant de la terre sur son dos avec sa trompe pour se rafraîchir. « Il est très joueur et un peu espiègle », raconte Joshua Aribasoye, vingt-neuf ans, son principal soigneur, qui travaille avec quatre autres gardiens.
Pour Aribasoye, l’apprentissage a été rapide. Avant l’arrivée d’Agbaibor, il s’occupait surtout d’animaux domestiques tels que des vaches, des chèvres ou des chiens. Depuis, il sollicite régulièrement les conseils de Liz O’Brien, aussi bien lors de ses visites à Okomu que via un groupe WhatsApp particulièrement actif qu’ils utilisent pour échanger.
Agbaibor est désormais l’équivalent d’un « tout-petit » chez les éléphants. Âgé d’environ 17 mois, il mesure près de 1 mètre de haut et 1,40 mètre de long. L’équipe ne dispose d’ailleurs pas d’une balance suffisamment grande pour le peser. « Aujourd’hui encore, il essayait de s’asseoir sur ma jambe et de poser sa tête sur mes genoux », raconte Aribasoye en riant. « Maintenant, il est trop grand et trop lourd, mais il continue parfois d’essayer. »
L’un des comportements préférés du soigneur est ce qu’il appelle la « course de bienvenue » de l’éléphanteau. « Il a une façon très joyeuse de courir lorsqu’il vous voit », explique-t-il. « Il traîne légèrement une patte, lève la tête, rejette sa trompe en arrière, écarte les oreilles et fonce vers vous. » Pour Liz O’Brien, ces liens particulièrement forts sont parfaitement naturels.
« Un éléphanteau a besoin d’une mère vers qui accourir », explique-t-elle. « Et dans le cas présent, il se trouve que sa mère est un Nigérian de trente ans. »

Au début de sa convalescence, Agbaibor avait beaucoup de mal à s’alimenter. Plusieurs mois plus tard, il a retrouvé un bon appétit et boit volontiers son biberon.
Au début de sa convalescence, Agbaibor avait beaucoup de mal à s’alimenter. Plusieurs mois plus tard, il a retrouvé un bon appétit et boit volontiers son biberon.
L’objectif à long terme n’est pas de garder Agbaibor en captivité, mais de le remettre en liberté lorsqu’il aura dépassé l’âge du sevrage chez les éléphants de forêt, soit vers deux à trois ans. Même s’il est peu probable qu’un éléphanteau orphelin soit adopté et allaité par une autre femelle, ses soigneurs espèrent qu’une fois plus âgé, Agbaibor pourra réintégrer la société des éléphants et rejoindre les mâles qui parcourent le parc national d’Okomu.
Mais le parc lui-même a besoin d’être protégé. Okomu couvre moins de 200 kilomètres carrés, un îlot de nature sauvage au milieu d’un paysage largement transformé par l’agriculture et l’urbanisation. Selon Abanyam, le parc est également menacé par le défrichement illégal destiné à l’agriculture, qui entraîne la destruction de la forêt, ainsi que par les braconniers qui posent des pièges pour approvisionner le commerce de viande de brousse.
Les soigneurs d’Agbaibor espèrent que son histoire contribuera à renforcer le soutien aux efforts de conservation, y compris le développement économique des communautés vivant aux abords du parc. « Il ne sert à rien de sauver des éléphanteaux pour les relâcher dans la nature si la nature elle-même a disparu », résume Liz O’Brien.
L’objectif ultime est de sauver à la fois un individu et l’espèce à laquelle il appartient. « Les éléphants de forêt sont en danger critique d’extinction, nous devons donc essayer de sauver chacun d’entre eux », souligne Amos Hamman, conservateur des parcs nationaux du Nigeria. « Il n’en reste tout simplement plus beaucoup. »

Les soigneurs d’Agbaibor lui apportent chaque jour des branches fraîchement coupées afin de stimuler ses comportements naturels et d’enrichir son environnement.
Les soigneurs d’Agbaibor lui apportent chaque jour des branches fraîchement coupées afin de stimuler ses comportements naturels et d’enrichir son environnement.
Récemment, Agbaibor et trois de ses soigneurs ont quitté leur camp à 6 heures du matin, sous une pluie fine, pour parcourir près de huit kilomètres à travers la forêt tropicale jusqu’à un nouvel enclos plus vaste, appelé boma. Entouré d’une clôture en bois, ce nouvel habitat doit lui permettre d’explorer plus librement la forêt, de se nourrir de plantes indigènes et, peut-être, d’entrer en contact avec d’autres éléphants sauvages, tandis que les soigneurs continueront à le nourrir et à surveiller son état de santé.
« Nous espérons qu’avec le temps, il retrouvera sa propre famille », explique Liz O’Brien. « Elle est quelque part là-dehors. »
D’ici un an environ, lorsqu’Agbaibor sera passé d’une alimentation à base de lait à une alimentation solide, l’équipe du parc commencera progressivement à réduire les contacts humains. Il ne sera plus nourri au biberon mais devra trouver lui-même sa nourriture dans son boma. Selon O’Brien, il devrait peu à peu revenir de moins en moins souvent vers son enclos. À terme, espère-t-elle, le jeune éléphant finira par « oublier les humains ».
D’ici là, ses soigneurs assurent être prêts à continuer à le nourrir et à veiller sur celui qu’ils considèrent comme leur petit survivant. Lorsqu’il sera enfin temps pour Agbaibor de retrouver définitivement la vie sauvage, Peter Abanyam s’attend à éprouver un mélange de fierté, de soulagement et de tristesse. « On comprend qu’il faut laisser partir quelque chose qui nous est devenu extrêmement cher », confie-t-il. « Je suis certain que ce sera un moment difficile pour chacun d’entre nous. »
Christina Larson est une journaliste indépendante basée à Washington. Elle écrit régulièrement pour National Geographic sur les questions liées à l’environnement, à l’archéologie et à l’histoire naturelle.
Jack Devlin est photographe de conservation et conteur visuel. Originaire du nord de la Californie, il a passé les quatre dernières années au Nigeria à documenter les initiatives de préservation de la nature et travaille actuellement au Népal.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
