Afrique du Sud : les rangers seraient-ils devenus les pires ennemis des rhinocéros ?

Le procès très attendu d’un célèbre ranger arrêté pour braconnage illustre l’ampleur du crime organisé au sein du Parc national Kruger.

De Tara Keir
Publication 12 juil. 2021, 12:09 CEST
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Rodney Landela, photographié ici en 2014 durant un contrôle anti-braconnage, a été arrêté en 2016 pour avoir tué un rhinocéros dans le but de prélever sa corne. Ranger très respecté qui a rapidement gravi les échelons, il était en lice pour devenir le prochain ranger en chef du parc.

Photographie de James Oatway, Getty Images

D’agréables effluves de café et de rooibos répandent un confort familier à l’intérieur du hangar à avions du quartier général du Parc national Kruger, à Skukuza. Il y règne l’atmosphère languide des trêves que l’agitation ne tarde jamais à interrompre quand on signale des braconniers sur la radio.

Don English, ranger de la région menant de front la lutte du parc contre le braconnage, est assis dans le fond d’un fauteuil usé, dans la petite pièce à vivre du hangar, une jambe rabattue par-dessus le genou. Au moment où a lieu cet entretien, au mois de juillet 2019, il veille sur la plus grande population de rhinocéros qu’abrite cette réserve de 20 000 km2 située à la frontière avec le Mozambique.

Il mène la conversation d’un mi-voix volubile. Mais à l’évocation du nom d’un ancien ami et collègue, son ton se fait plus incisif et son visage se durcit.

« Rodney Landela, je pouvais lui confier n’importe quoi, lui faire confiance inconditionnellement. Inconditionnellement. » Voici ce qu’il dit du ranger qu’il a formé lui-même. « Depuis son arrestation, je ne l’ai pas vu et je ne lui ai pas dit un mot. » Je n’en ai pas eu l’occasion, affirme-t-il, « mais aussi, je ne désire pas le voir. »

Ses sourcils se froncent au souvenir de cette illusion d’amitié inébranlable qui a volé en éclat.

« Une ordure. » Ses mots fendent le silence.

Un rhinocéros blanc du sud se dresse dans la brousse du parc national Kruger en Afrique du Sud, qui abrite la plus grande population de rhinocéros sauvages au monde.

Photographie de Godong, Getty Images

« Comment t’as pu me faire ça ? », enrage-t-il comme s’il s’adressait à son poulain, qui vit dans un village au nord de Kruger en attendant son procès. Il articule chaque mot, et les silences caustiques qui les séparent sont encore plus corrosifs que les mots eux-mêmes.

Rodney Landela était un exemple de réussite à Kruger. C’était « le prince héritier », selon l’expression de Don. En l’espace de quinze ans, Rodney est passé du poste de ranger de terrain à celui de ranger de secteur puis il est devenu ranger régional, et nombreux sont les collègues qui le voyaient prendre la tête du parc incessamment (il aurait pu devenir le premier Africain noir à occuper ce poste).

Mais juste après sa promotion au poste de ranger régional, tout s’est écroulé.

Le 27 juillet 2016, les subordonnés de Rodney Landela l’ont surpris en train de fuir les lieux d’un braconnage de rhinocéros. Une balle tirée par une carabine du parc et une paire de chaussures lui appartenant, couvertes du sang de l’animal, ont permis de le confondre. Il a été arrêté et est poursuivi pour braconnage, vol de corne de rhinocéros, destruction de preuve et délit de fuite.

Son avocat n’a pas donné suite à nos sollicitations, et ni lui ni son client n’ont fait de déclaration publique. Il plaide non coupable.

Rodney Landela a d’abord comparu devant la justice en 2017 mais le magistrat en charge de l’affaire est décédé en 2018 avant que le procès ne soit terminé. La loi sud-africaine exige dans ce cas que l’audience reprenne du début.

Après quatre années à essuyer des retards en tous genres, le procès devait se tenir à nouveau le 6 juillet au tribunal de Skukuza, surnommé « tribunal des rhinocéros » en raison de toutes les actions y étant intentées avec succès contre les braconniers qui sévissent à Kruger. Mais la veille, le juge a accédé à une requête de la défense qui demandait le report du procès suite à l’augmentation récente des cas de COVID-19 dans le pays. 

Selon le procureur Ansie Venter, s’il est inculpé pour tous ces chefs d’accusation, Rodney Landela pourrait passer jusqu’à 90 années en prison.

Selon Don English, les rangers du Parc national de Kruger sont pendant ce temps aux prises avec la réalité de ce que révèle cette arrestation remarquable. « Rodney, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Il y a des rangers parmi les meilleurs du parc qui trempent, je le sais, affirme-t-il. Chaque personne que je regarde, je ne sais pas si je peux lui faire confiance. Je ne fais confiance à personne. »

L’arrestation et le procès de Rodney Landela sont le signe que le parc poursuit sans relâche son effort contre la corruption de ses rangers. C’est à ce jour un des dossiers les plus emblématiques, car il met au jour l’influence des syndicats de braconniers dans les rangs des gardiens de rhinocéros à Kruger. Selon Cathy Dreyer, nouvelle cheffe des rangers du parc, quarante-deux équipiers ont été licenciés entre 2009 et 2021 après des soupçons de braconnage de rhinocéros.

Mais ce nombre ne reflète que ceux qui se sont fait attraper, et il y a vraisemblablement bien plus d’employés concernés, qu’il s’agisse d’informateurs et de conseillers, ou bien d’acteurs plus impliqués, comme l’explique Ken Maggs, ancien chef des rangers à Kruger qui a pris sa retraite cette année après dix-huit années de service.

En février, Kruger indiquait que la population de rhinocéros avait chuté de 70 % au cours de la décennie passée. De plus de 10 000 en 2010, nous sommes passés à moins de 4 000 aujourd’hui, principalement à cause du braconnage. La demande pour les cornes de rhinocéros provient principalement de Chine et d’Asie du Sud-Est, où elles sont transformées en sculptures ornementales et utilisées dans la médecine traditionnelle, même si la science ne permet pas d’affirmer leur efficacité. Valant à poids égal plus que l’or, la corne de rhinocéros est devenue symbole de statut social, et cela n’a fait qu’accélérer la demande. (Plongez dans le milieu du trafic de cornes de rhinocéros).

Ces données n’ont pas du tout étonné les rangers qui travaillent à Kruger ni les défenseurs de l’environnement qui œuvrent à leurs côtés. En 2019, l’un d’eux a affirmé à National Geographic que la population des rhinocéros serait probablement décimée sous deux à trois ans. Les rangers ont réussi à éviter une telle tragédie, et c’est d’ailleurs la cinquième année de suite que les actes de braconnage sont en baisse. Mais c’est justement cette victoire des rangers qui a poussé les organisations criminelles à changer de tactique et à recruter des taupes à l’intérieur du parc.

D’après Don English et d’autres rangers, les malfaiteurs doivent désormais impérativement réunir des informations, recruter des informateurs, et enrôler des braconniers au sein des effectifs du parc s’ils veulent arriver à leurs fins. Ces dix dernières années environ, les syndicats du crime ont testé et affiné leur méthode et ils ont bien rodé leur capacité à convaincre et à contraindre des rangers de tout rang à prendre part à leurs activités criminelles.

Ces syndicats sont dirigés par des criminels très organisés à la tête d’un réseau sophistiqué de braconniers, d’informateurs et de trafiquants. En Afrique du Sud, il existe plusieurs groupes de ce type qui supervisent chacun différentes opérations de braconnage et qui sont installés dans des townships collés au Parc national de Kruger.

 

ARRESTATION DU CHEF

Il y a quatre ans, par un après-midi aride du mois juillet, les rangers du secteur 37 étaient en train d’effectuer une patrouille de routine au beau milieu de la mer bruissante des feuilles de mopanes, qui à cette époque prennent les teintes orangées, dorées et rouges de l’hiver quand soudain ont retenti des coups de feu.

D’après le témoignage à la barre de Lucky Ndlovu, ranger à Kruger ayant plus de 25 ans d’expérience, ils se sont alors précipités vers l’origine du bruit pour chercher à savoir de quoi il s’agissait. En conduisant vers l’endroit où ils avaient entendu les coups de feu, les rangers sont tombés sur deux hommes courant vers un pick-up garé non loin de là. C’est au moment où ils se sont engouffrés dans leur véhicule pour s’enfuir que les rangers ont su : ils venaient d’assassiner un rhinocéros blanc et de lui ôter la corne.

Lucky Ndlovu et les autres se sont mis à leur poursuite, puis un autre groupe de rangers est venu en renfort par un autre chemin et s’est mis en travers de la route des fuyards. Quand les suspects sont sortis de leur véhicule, les rangers n’en sont pas revenus. C’était leur patron, Rodney Landela, et le vétérinaire en chef en poste à Kruger, Kenneth Muchocho (parfois orthographié « Motshotso »).

Au début, s’est souvenu Lucky Ndlovu lors d’un témoignage émouvant, il s’est dit qu’ils avaient peut-être tiré sur le rhinocéros par accident. Mais pendant qu’ils attendaient qu’arrivent la police, l’unité d’investigation des crimes environnementaux du parc, et un hélicoptère pour rechercher des suspects potentiels, Rodney Landela devenait de plus en plus nerveux, il faisait les cent pas, l’air « contrarié, pas comme d’habitude », a raconté Lucky. D’après son témoignage, après l’interception des malfaiteurs, Rodney Landela est monté dans le véhicule de Lucky et n’arrêtait pas d’allumer et d’éteindre la radio, ce qui provoquait des interférences dans les communications des rangers en service.

Toujours selon le même témoignage, Rodney Landela s’est mis à presser les rangers de chercher dans la direction opposée à celle où Muchocho s’était échappé, insistant sur le fait que les braconniers se seraient forcément enfuis par là. C’est à partir de ce moment-là que les rangers ont convenu d’ignorer les ordres de leur supérieur, car ils avaient commencé à le suspecter, lui et Muchocho.

Quand l’hélicoptère est arrivé, Lucky a fait signe à un collègue à l’intérieur et a prononcé des mots qu’un subordonné n’aurait jamais pensé dire : son patron, Landela, ainsi que Muchocho, étaient les braconniers qu’ils recherchaient.

Lucky Ndlovu fond en larmes à l’évocation de leur arrestation. Il se rappelle avoir remarqué que Rodney Landela n’était pas chaussé de la même manière qu’au début de la journée, et qu’on n’avait pas tardé à découvrir ses chaussures, trempées du sang d’un rhinocéros, dans la camionnette de Muchocho. Plus tard, la corne mutilée et abandonnée a été découverte non loin de là, et une balle tirée par un des fusils du parc a été récupérée dans le corps de l’animal.

Kenneth Muchocho, tout comme Rodney Landela, est poursuivi pour braconnage et vol de corne de rhinocéros. Il plaide non coupable et sera jugé en même temps que son comparse. Son avocat n’a pas souhaité faire de commentaire et n’a pas non plus fait de déclaration au moment de l’arrestation de son client.

On ne sait pas bien quand Rodney Landela aurait commencé à prendre part à des activités de braconnage, ni pourquoi. Il n’a pas adressé la parole à ses anciens collègues depuis son arrestation. Il n’a pas non plus fait de déclaration à la police, aux enquêteurs ou à la presse, ni dit quoi que ce soit lorsque son employeur, SANParks, l’organisation en charge des parcs nationaux sud-africains, l’a auditionné.

D’après ses collègues, Rodney Landela avait tout de la taupe parfaite pour un syndicat : accès à des informations confidentielles sur le déploiement des rangers et l’endroit où se trouvent les rhinocéros ; possibilité de faire entrer des armes dans le parc et d’en faire sortir des cornes ; influence sur la stratégie anti-braconnage.

Il avait gagné la confiance de ses collègues et de son équipe, qui comprenait cinq rangers de secteur et environ une centaine de rangers de terrain. En temps normal, il était au courant de l’endroit où les rangers de terrain étaient déployés pour la journée, et il avait le pouvoir d’assigner des postes lui-même. Mais d’après les rangers de secteur concernés, le jour de l’assassinat du rhinocéros ils ont modifié leur plan au dernier moment et ont oublié d’informer Rodney Landela. D’après un ranger, ce dernier n’avait donc à l’évidence pas conscience que l’équipe de Lucky Ndlovu se trouverait assez près pour entendre les coups de feu.

 

COMMENT LA PÈGRE RECRUTE DES RANGERS  

Les recruteurs qui travaillent pour des syndicats de braconniers sont malins et savent être persuasifs. Certains rangers essaient de tenir leur profession secrète afin d’éviter de devenir des cibles. « Il vaut mieux que les gens ne sachent pas que je suis ranger », dit l’un d’eux, qui a demandé à rester anonyme pour sa sécurité. « Pour ma propre protection et celle de ma famille. »

Et selon Don English, certains évitent même d’aller dans les bars, qui sont les lieux privilégiés des recruteurs pour prendre contact.

Le recrutement d’un ranger de moindre rang peut selon lui se passer comme suit : après un déploiement sur plusieurs jours en continu, le ranger sort du parc et va s’offrir une bière bien fraîche au bar du coin. Épuisé, il ne se méfie pas lorsqu’un client lui en propose une autre. Ils se mettent à discuter, et le ranger ne tarde pas à se rendre compte que son nouvel ami cherche à savoir où il a été déployé récemment et qu’il est en train de lui faire des menaces voilées. Il lui laisse penser qu’il sait où sa famille vit et où sa femme dépose les enfants à l’école. La transpiration qui perle dans les paumes du ranger se mélange à la condensation de la bouteille fraîche.

Si un recruteur ne parvient pas à ses fins avec des bières et des menaces subtiles, il est susceptible de recourir à l’argent pour appâter un ranger, ce qui peut être encore plus difficile à refuser. « Un ranger ne gagnerait pas en une année ce qu’est susceptible de lui offrir un syndicat, explique Ken Maggs. Les salaires du service public ne rivaliseront jamais avec ceux du crime organisé. » À Kruger, les rangers de terrain gagnent généralement entre 18 et 24 euros par jour.

Peut-on sauver les rhinocéros en vendant leurs cornes ?

« Tout le monde a des problèmes financiers ou des frais à assumer ici, donc ils vont cibler un ranger [qui] a par exemple besoin de nouveaux pneus pour sa voiture », explique Don English. Le recruteur propose de payer pour les pneus, mais alors le ranger doit le rembourser avec des tuyaux. « Si vous ne remboursez pas, vous vous faites tuer. Si vous pactisez avec ces types-là, vous signez votre arrêt de mort, continue-t-il. C’est comme quand vous entrez dans la mafia, vous n’en sortez jamais. »

Fin 2019, un ranger du parc suspendu suite à des soupçons de braconnage a prétendu que Don English l’avait torturé. English a alors été mis à pied pendant deux mois, le temps que l’administration du parc enquête. En 2020, National Geographic rapportait qu’au moins cinquante rhinocéros avaient été braconnés sur son territoire au cours de son absence. Selon un représentant du parc, une des stratégies des braconniers consiste en effet à « monter une accusation de toutes pièces » pour éloigner les meilleurs rangers.

Ken Maggs ajoute d’ailleurs que cela peut aller plus loin que de simples pneus : une voiture, de l’argent pour acheter une maison, le statut social que confère l’aisance financière.

Bruce Leslie, qui est à la tête des opérations anti-braconnage à Kruger, affirme que cela peut s’avérer d’une efficacité redoutable : « Nombre de rangers viennent de territoires qui sont devenus des havres du braconnage, dirigés par des ‘Robin des bois’. »

En effet, il explique que les trafiquants de cornes de rhinocéros ont souvent le beau rôle parce que ce sont eux qui ramènent de l’argent au sein des communautés. À la création du parc, en 1926, certaines communautés en ont été expulsées de force. D’après Jane Carruthers, historienne de l’environnement à l’Université d’Afrique du Sud et spécialiste du Parc national de Kruger, cela a semé les graines d’une forme de ressentiment mais aussi d’un schisme entre les communautés paupérisées d’un côté, et le parc bénéficiant d’abondants investissements pour sa préservation et pour le développement du tourisme de l’autre.

La majorité des gens qui vivent aux environs du parc n’y ont jamais mis les pieds et n’ont jamais vu un rhinocéros de leur vie. Pour eux, les rhinocéros vivants ne sont que de peu d’intérêt (l’argent généré par le tourisme ne ruisselle que rarement jusqu’à leur communauté). Les profits faciles associés à la mort d’un rhinocéros représentent en revanche une réalité bien plus tangible.

 

LA PEUR D'ÊTRE TRAHI

Lorsque le ranger vétéran dont nous allons parler maintenant a commencé à travailler à Kruger, il y a plus de 30 ans, armes à feu et treillis ne faisaient pas encore partie de l’uniforme du parc. La guerre contre le braconnage n’avait pas encore commencé.

Celui qui supervise aujourd’hui des dizaines de rangers a demandé à rester anonyme pour sa sécurité. Les journées les plus éprouvantes étaient à cette époque celles où il découvrait des animaux pris au piège dans des collets métalliques, mourant d’une mort lente et douloureuse pour finir en sauce sur une table à manger. Il confie que c’était horrible à voir mais que ça n’est en rien comparable au fardeau constant que représente la possibilité d’une trahison en interne ; un parjure qui est pour lui « l’épreuve la plus ardue dans [son] travail. » 

D’après lui, si lui et ses collègues devaient simplement repousser les braconniers venus de l’extérieur, cela fait bien longtemps qu’il n’y aurait plus de rhinocéros assassinés. Mais quand ce sont des rangers qui portent l’uniforme qui se rendent complices de cela, alors là, dit-il, c’est une toute autre affaire. De la vingtaine de rangers appartenant à sa section, il n’y en a selon lui que cinq qui soient dignes de confiance. Ce petit groupe doit assumer la charge de travail de l’équipe entière.

Ce n’est pas tenable, selon Don English.

La crainte constante d’une trahison a aussi un impact psychologique. « Je préfère aller travailler tout seul parce que je ne veux personne dans mon dos », explique le vétéran. Il craint qu’un collègue corrompu en patrouille avec lui soit payé par une organisation criminelle pour lui tirer dans le dos. Et comme si ce n’était pas déjà assez de pression à gérer, il y a en plus un effet démoralisant quand un collègue se fait licencier ou est arrêté parce qu’on le soupçonne d’avoir pris part à des activités en lien avec le braconnage.

« Plus que tout, rappelle Don English, l’arrestation de Landela a anéanti notre moral. »

 

EN QUÊTE DE RÉPONSES

Après quasiment cinq ans d’attente, Don English et les rangers de Kruger vont peut-être enfin avoir droit à des éléments de réponse grâce au procès de Rodney Landela. Qu’est-ce qui a pu pousser un ranger de ce rang et si prometteur à la trahison ? Des groupes criminels le faisaient-ils chanter ? Était-ce par simple appât du gain ?

« Je ne suis pas en mesure de dire s’il témoignera », concède Ansie Venter, le procureur, « mais depuis le temps que j’interviens dans ces affaires de braconnage de rhinocéros, je n’ai jamais connu un seul procès où l’accusé n’ait pas témoigné. »

Ils sont nombreux à Kruger à espérer que ce procès amène enfin l’élan et la volonté politique nécessaires pour agir contre ces trahisons en interne. Le « management de l’intégrité », soit la mise en place de méthodes de préservation des standards éthiques d’une organisation, n’est pas un concept nouveau pour les réserves de chasse d’Afrique du Sud. Certaines ont recours au détecteur de mensonge pour débusquer les employés impliqués dans le braconnage de rhinocéros, mais ce genre de mesure n’a pas réussi à se faire une place à Kruger, ni dans les autres parcs nationaux.

Ken Maggs a bien tenté d’en instaurer l’usage lorsqu’il était chef des rangers à Kruger, mais les « contrats de travail des employés nous sont jetés à la figure à chaque fois qu’on parle de tester l’intégrité. » Ces contrats, tout comme l’organisation syndicale défendant les intérêts des employés des parcs nationaux sud-africains, proscrivent le détecteur de mensonge ou les tests d’intégrité s’ils doivent être utilisé comme motivation pour une répercussion ultérieure comme par exemple une suspension ou un licenciement.

Face au manque d’efficacité des détecteurs de mensonge, des employés expérimentés du parc ont suggéré une solution plus tangible consistant en un plan holistique centré sur le développement professionnel (apprentissage du pistage, de méthodes tactiques et de compétences de défense), mais aussi sur le bien-être psychologique, sur des augmentations de salaire et sur des récompenses pour les rangers intègres.

Prédire qui est prompt à la corruption et qui ne l’est pas est difficile. Mais les employés de Kruger affirment que la création d’un environnement de travail où ils se sentiront soutenus, valorisés, et où les efforts exigeants qu’ils fournissent auront un sens, permettra de mieux lutter contre la corruption en interne.

Ken Maggs assure qu’on lui a présenté « tous les remèdes miracles du monde », qui prétendaient offrir des solutions technologiques à la crise du braconnage : des drones, des hélicoptères avec caméra infrarouge, et d’autres technologies permettant de mieux surveiller la faune et de détecter les braconniers. Mais, souligne-t-il, « rien ne remplace les bottes sur le terrain. »

Malgré la corruption qui sévit dans leurs rangs, ces bottes qui foulent le terrain, ces rangers qui font leur métier avec intégrité, vont devoir persévérer dans leur effort, car ils ont la lourde responsabilité de protéger la plus vaste population de rhinocéros sauvages au monde du crime organisé, et donc pour le moment, d’eux-mêmes.

La National Geographic Society, attachée à la mise en avant et à la protection des merveilles de notre monde, a financé le travail de l’exploratrice Tara Keir pour cet article. En savoir plus sur les efforts de la Society pour soutenir les explorateurs.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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