Animaux

Aux États-Unis, les animaux de cirque pourraient bientôt être remis en liberté

Après 146 ans d'existence, l'heure est au tomber de rideaux pour le cirque Ringling. Les législateurs devraient arriver à un consensus visant à rendre leur liberté aux animaux exotiques itinérants.

De Natasha Daly
Photographie De Stephanie Sinclair

Pour la dernière fois de son histoire, le rideau est sur le point de tomber sur l'auto-proclamé « plus grand spectacle du monde » : le cirque itinérant le plus important et le plus ancien des États-Unis. Ce dimanche, après 146 ans d'existence, le cirque Ringling Bros. Barnum & Bailey a définitivement serré les freins de sa caravane. D'autres cirques itinérants pourraient bientôt connaître le même sort.

Des législateurs issus des deux bords de l'échiquier politique américain ont uni leurs forces dans le cadre d'un projet de loi visant à interdire l'utilisation d'animaux exotiques et sauvages au sein de cirques ambulants ou de toute autre forme de divertissement itinérant. Fin mars, les représentants Raul Grijalva, élu démocrate de l'Arizona, et Ryan Costello, élu républicain de Pennsylvanie, accompagnés de 22 autres législateurs, ont présenté la loi relative à la protection des animaux exotiques itinérants et à la sécurité publique à la Chambre des représentants. Celle-ci prévoit soit l'utilisation exclusive d'artistes humains pour les 19 cirques itinérants des États-Unis qui font usage d'animaux de cirque, soit leur fermeture.

Si le projet de loi passe, plus de 200 félins, ours, chameaux et éléphants qui travaillent à l'heure actuelle comme artistes de cirque feront leurs adieux à cette vie passée sur les routes. 34 autres pays ont d'ores et déjà établi des interdictions similaires, de même que des dizaines de villes et comtés à travers les États-Unis, dont Los Angeles et San Francisco.

LES ANIMAUX DOIVENT-ILS ÊTRE SAUVÉS DES CIRQUES ?

Les problèmes de santé qui touchent les animaux de cirque sont nombreux et avérés depuis longtemps. Les experts en matière de bien-être animal affirment qu'être constamment sur la route, confinés à des espaces restreints et forcés de se produire devant des foules entières est source d'épuisement et d'angoisse pour les animaux.

« Les animaux sauvages, même nés en captivité, conservent l'intégralité de leurs instincts naturels, qui sont très contrariés lorsqu'ils sont pris en piège dans des cages minuscules et transportés de ville en ville dans des camions et des remorques », explique Wayne Pacelle, président et directeur général de l'organisation Humane Society of the United States.

Ces angoisses sont exacerbées par le fait que les animaux doivent réaliser des performances physiques contre-nature : les ours se dandinent sur des fils, les éléphants se balancent sur des chaises et les tigres sont forcés de sauter à travers des cerceaux enflammés. Le dressage perpétuel et sans relâche est particulièrement difficile pour les animaux artistes.

C'est également le cas pour tous les animaux sauvages contraints d'interagir régulièrement avec des humains. Afin qu'un animal puisse être apprivoisé, il doit être « brisé » dès son plus jeune âge. Pour les éléphants, cela implique d'être frappés à l'aide de crochets (des bâtons métalliques pointus) dès leur enfance, jusqu'à ce qu'ils soient suffisamment dociles et exécutent les ordres. Pour les éléphants de cirque, le dressage va encore plus loin. Ils ne doivent pas seulement être domestiqués afin de transporter des touristes : ils doivent virevolter et tenir en équilibre sur leurs pattes arrière. Dès lors qu'un éléphant ne réalise pas un tour parfait, il est susceptible d'être frappé ou discipliné d'une manière ou d'une autre. Si un félin ne se conduit pas bien, il peut être fouetté et privé de nourriture.

« Il y a environ un siècle, lorsque nous ignorions l'intelligence, les émotions et la capacité d'une espèce à communiquer, notre propre ignorance pouvait servir d'excuse au fait que nous traitions si mal ces animaux », déclare Jan Creamer, fondatrice de l'organisation Animal Defenders International et défenseure de la loi. « Nous n'avons tout bonnement plus cette excuse désormais. Dans une société civilisée, les animaux sauvages n'ont pas leur place dans des cirques. »

Suite aux révélations de l'enquête de Mother Jones en 2011, selon lesquelles les éléphants du cirque Ringling Bros étaient victimes d'une cruauté permanente, un certain nombre de pétitions et de campagnes d'intérêt public ont exigé des changements. Le cirque en a pris bonne note et a annoncé en mars 2015 qu'il ne présenterait plus de spectacles d'éléphants. Il a depuis transféré ses 13 éléphants au Centre de protection des éléphants du cirque, en Floride. Cependant, le cirque présente toujours des numéros de félins et d'autres animaux.

 

RINGLING TIRE SA RÉVÉRENCE

Mais le retrait des éléphants n'aura pas suffi à sauver Ringling. En janvier, le Président Directeur Général de la société mère de Ringling (Feld Entertainment), Kenneth Feld, a annoncé la fermeture du cirque cette année : la baisse des ventes de billets et les coûts d'exploitation élevés ne permettait pas le maintien de l'activité. « C'était devenu un gouffre financier pour l'entreprise », a-t-il déclaré dans un communiqué.

Selon Jan Creamer, Ringling aurait pu subsister si le cirque avait choisi de ne proposer que des numéros humains il y a plusieurs années. Le Cirque du Soleil est l'exemple parfait du cirque sans animaux au succès retentissant, remarque-t-elle. 

Elle affirme que si la fermeture de Ringling représente une victoire dans la lutte en faveur du bien-être animal, le combat continue. Même après la fermeture du plus grand cirque du pays, cette loi reste essentielle. Toujours selon elle, criminaliser l'instrumentalisation des animaux sauvages dans les cirques véhicule le message d'une mauvaise pratique, ce qui pourrait donner lieu à une solution à long terme.

« Il est regrettable qu'une telle législation soit nécessaire, mais la découverte de traitements inhumains systématiques prouvent bien qu'une solution est indispensable », affirme le représentant Ryan Costello.

Des cas de maltraitance animale continuent pourtant à être relevés. Selon une récente enquête menée par Humane Society, un dresseur de tigres travaillant pour des spectacles ambulants, dont les cirques Carden et Shrine, semble avoir maltraité ses tigres et ainsi violé la loi relative au bien-être animal. L'enquête, dont les résultats ont été publiés le 18 mai, montre une vidéo de Ryan Easley (propriétaire de ShowMe Tigers) en train de battre ses tigres à l'aide de fouets et de bâtons. Un des tigres a été frappé 31 fois en deux minutes.

 

LE CONGRÈS ENVISAGE D'AGIR

Le projet de loi, s'il est adopté, serait un coup dur pour les entreprises de Ryan Easley et d'autres fournisseurs d'animaux dits exotiques aux cirques. Présenté à de multiples reprises au Congrès ces dernières années, le projet de loi n'est pas parvenu à obtenir une large majorité. Selon Pacelle, Ringling était jusqu'alors la plus grande organisation à faire pression contre la loi, faisant office de « protecteur politique de l'industrie du cirque ».  Maintenant que Ringling a été évincé, le projet de loi aurait de meilleures chances de passer.

La loi a une autre corde à son arc : le bien-être animal apparaît comme une question consensuelle qui va au-delà des clivages, dans un paysage politique litigieux. D'après le représentant Earl Blumenauer, élu démocrate de l'Oregon et comotionnaire du projet de loi, « le bien-être animal est fédérateur. Nos électeurs y sont favorables. De plus en plus de collègues le sont également. Vous n'imaginez pas la satisfaction que représente une victoire dans ce domaine. »

On compte parmi les opposants à la loi The Cavalry Group, une organisation qui combat les « groupes radicaux de défense des animaux », selon son site web. L'organisation affirme que le projet de loi « priverait un nombre incalculable d'Américains d'approcher des animaux en voie d'extinction, tels que les éléphants et les tigres ». Elle prétend que cela « nourrit l'amour pour les espèces sauvages chez les enfants, un amour qui dure toute leur vie ».

Jan Creamer encourage plutôt les parents à emmener leurs enfants voir des animaux sauvages dans des refuges où ces derniers évoluent dans leur environnement naturel.

QUEL AVENIR POUR LES ANIMAUX DU CIRQUE RINGLING ?

Si ses 13 éléphants ont déjà été transférés au Centre de protection des éléphants du cirque, non sans une polémique qui lui est propre, Stephen Payne, porte-parole de Feld Entertainment, a indiqué à National Geographic que la société ne communiquerait pas d'informations sur la destination des autres animaux après leur dernière prestation.

D'après Jan Creamer, bien que le projet de loi semble aller dans le bon sens cette fois-ci, les gens pourraient inciter leurs législateurs à le soutenir afin d'augmenter ses chances de réussite. De nombreux législateurs n'imaginent simplement pas à quel point la question du bien-être animal est importante aux yeux de leurs électeurs, explique-t-elle.

Les partisans du projet de loi espèrent. « Le bien-être animal n'est pas une question partisane et je suis fier de dépasser les clivages politiques pour mettre fin à ces pratiques abusives », déclare le représentant Ryan Costello. « Ensemble, chacun de nous peut apporter sa pierre à l'édifice et en finir avec la cruauté envers les animaux ».

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