Aux îles Caïman, un centre touristique élève des tortues pour leur viande

Des défenseurs de la cause animale accusent le Cayman Turtle Centre de maltraitance envers ses tortues marines. Ce centre encouragerait par ailleurs la demande de viande d'une espèce menacée. Des accusations que le centre dément.

De Rachael Bale
Au Cayman Turtle Centre, un établissement touristique et une exploitation agricole de viande de tortue, des tortues vertes menacées d'extinction se rassemblent autour de boulettes que les soigneurs leur ont jeté en guise de repas. Selon les organismes de défense des droits des animaux, la surpopulation de l'établissement compromet leur bien-être.

Au Cayman Turtle Centre, situé dans les îles Caïmans, les touristes peuvent embrasser, câliner et déambuler au milieu de jeunes tortues marines. S'ils le souhaitent, ils peuvent même nager aux côtés de tortues plus âgées. Autant d'éléments qui en font une rare opportunité d'entrer en contact avec des tortues vertes en voie d'extinction. Espèce migratrice dont les chiffres sont en déclin en raison du braconnage de leurs œufs, de la dégradation de leur habitat et de leur prise au piège dans des filets de pêche.

Ce que de nombreux visiteurs ne réalisent pas, c'est qu'il s'agit également d'une exploitation agricole où ces rares tortues sont élevées en captivité afin d'être tuées pour leur viande, un plat traditionnel dans les îles Caïmans.

Cependant, le commerce de la viande n'est que l'une des raisons pour lesquelles cet établissement public fait face à des critiques de la part des organisations de défense des animaux. Neil D'Cruze, chercheur auprès de l'organisation à but non lucratif World Animal Protection (dont le siège est à Londres et qui milite pour la fin de l'exploitation des tortues marines), affirme que le traitement des animaux y est également mis en cause.

Le centre prétend être le seul établissement dédié à l'élevage des tortues vertes en captivité. Les protecteurs des tortues marines affirment que ce n'est en aucun cas une méthode efficace, ni même sûre, d'augmenter leur population à l'état sauvage.

« Si je ne devais donner qu'un seul exemple de l'animal le moins adapté à l'élevage, ce serait la tortue marine », affirme-t-il. En effet, ce sont des créatures migratrices qui peuvent nager plus de 2 250 kilomètres et descendre jusqu'à plus de 150 mètres de profondeur. Au Cayman Turtle Centre, connu sous le nom de Cayman Turtle Farm jusqu'à l'année dernière, elles sont cantonnées à des aquariums de béton peu profonds. À l'état sauvage, les tortues marines sont solitaires et se réunissent uniquement pour s'accoupler. Or, dans cette exploitation, des centaines de tortues peuvent se trouver dans un même bassin au même moment.

Les tortues peuvent également se blesser les unes les autres : il y a quelques années, l'organisation World Animal Protection a mis la main sur des photos de tortues du centre auxquelles manquaient des bouts de nageoires. Selon les experts mentionnés dans le rapport de l'organisation, ces blessures suggèrent que les tortues se dévorent entre elles, à cause du surpeuplement et du stress.

Les tortues nécessitent des soins spécifiques. Si spécifiques que lorsque l'organisme dédié à leur conservation Sea Turtle Conservancy cherchait des moyens de réhabiliter l'espèce dans les années 1950 et 1960, l'élevage des tortues marines a été essayé puis abandonné, jugé trop compliqué et trop coûteux.

« Finalement, nous avons découvert de nombreux autres moyens, par ailleurs plus efficaces, de réhabiliter les tortues : il faut commencer par les retirer du menu », explique David Godfrey, directeur général de l'organisme.

Le Cayman Turtle Centre a qualifié la campagne menée par World Animal Protection contre l'élevage des tortues de « sensationnalisme trompeur ».

 

« UNE SITUATION QUI FEND LE CŒUR »

En 2015, Amy Souster, dresseuse dans l'établissement des îles Caïmans, a démissionné après avoir assisté à ce qu'elle qualifie de « situation quotidienne qui fend le cœur ».

« On ne voyait que l'écume formée par les têtes de tortues qui émergeaient à la surface », déclare Amy Souster à National Geographic, qui dirige désormais une société pour la prévention de la cruauté envers les animaux ("Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals"). « Elles luttaient continuellement pour atteindre la surface et pouvoir ainsi respirer. Toutes les tortues que l'on voyait étaient blessées et présentaient des marques de morsures d'autres tortues, puisqu'elles étaient empilées les unes sur les autres. »

Elle explique être arrivée tôt un matin et avoir découvert des agents d'entretien (chargés de vider et de remplir les bassins d'eau douce chaque jour) en train de répandre de la poudre de chlore directement sur et autour des tortues qui n'avaient pas été retirées des bassins lors du nettoyage. À chaque fois qu'elle a fait part de ses inquiétudes, on l'a ignorée. 

« Cela m'a fait me sentir complètement impuissante et dépitée : tout cela se déroulait sous mes yeux et je ne pouvais rien y faire », se désole-t-elle.

Le directeur général du centre a affirmé qu'aucune preuve n'indiquait que la manipulation des tortues les bouleversait. Un ancien employé affirme pourtant que certaines tortues, manipulées par des centaines de personnes chaque jour, tentaient régulièrement de s'enfuir.

Malgré les accusations de cruauté qui pèsent sur le Cayman Turtle Centre ainsi que les préoccupations relatives à la vente de viande d'une espèce menacée, la quasi-totalité des bateaux de croisières qui traversent les îles Caïmans y proposent des excursions et mettent l'accent sur cette opportunité de porter et de nager aux côtés des animaux. Selon une étude d'impact économique commandée par le ministère du Tourisme (qui supervise l'opération), environ 70 % des 200 000 visiteurs annuels du centre sont des passagers des navires de croisière.

« Les compagnies de croisière prennent position au sujet du développement durable : leurs excursions devraient être réalisées de façon éthique, sans causer du tort au lieu de destination ou à sa faune », déclare Martha Honey, directrice générale du Center for Responsible Travel (« Centre pour le tourisme responsable »), une organisation dédiée à la recherche stratégique.

Selon elle, cela vaut non seulement pour l'écotourisme mais également pour tous les types de voyages. TripAdvisor, l'une des principales sociétés touristiques en ligne, a récemment cessé la vente de billets pour la plupart des établissements qui permettent à leurs visiteurs de nager ou de prendre des selfies avec des animaux menacés. L'entreprise a fait référence aux inquiétudes relatives au bien-être animal et à l'absence de bienfaits quant à leur protection. Elle a examiné dernièrement le Cayman Turtle Centre et fait retirer l'option de réservation de son site web, même si des billets pour plusieurs voyages organisés aux îles Caïmans incluant une visite au centre sont encore en vente.

Disney Croisières apparaît comme la seule entreprise à avoir reconsidéré l'excursion qualifiée de « l'une des attractions les plus cruelles au monde » par World Animal Protection (sur la base d'une recherche universitaire menée en collaboration avec le département dédié à la conservation de la faune de l'Université d'Oxford). Fin 2016, Disney a retiré le centre de la liste d'attractions proposées pour les excursions sur les îles Caïmans. Une porte-parole n'a pas souhaité faire de commentaires quant aux raisons de cette décision.

National Geographic a également contacté Carnival Corporation (Carnival Cruise Line, Princess Cruises, P & O Cruises), Royal Caribbean Cruises Ltd. (Royal Caribbean International et Celebrity Cruises) et Norwegian Cruise Line qui proposent toutes des excursions au Cayman Turtle Centre. Une porte-parole de Carnival Corporation a déclaré dans un e-mail que la compagnie de croisières avait envoyé un enquêteur tiers dans l'établissement il y a plusieurs années.

« Les conclusions ont établi que les normes étaient respectées et que le centre dédié aux tortues n'a cessé d'apporter des améliorations à ses opérations », écrit-elle. Les autres compagnies de croisières n'ont jamais répondu aux multiples requêtes adressées.

India Narcisse-Elliott, directrice du département marketing au Cayman Turtle Centre, a déclaré dans un e-mail que « la protection des tortues marines à l'état sauvage a depuis toujours été au cœur de ce que nous faisons ». Elle a expliqué que le centre offrait la possibilité au public d'en apprendre davantage sur ces animaux. Le centre soutient que relâcher dans leur environnement naturel des tortues élevées en captivité et proposer de la viande de tortue issue d'élevages permettent la protection des tortues à l'état sauvage.

 

CE COMMERCE PEUT-IL RÉELLEMENT SAUVER L'ESPÈCE ?

Brendan Godley, biologiste spécialiste en conservation à l'Université d'Exeter qui a mené des recherches au sein du centre, a déclaré dans un e-mail que les objectifs du Cayman Turtle Centre allaient au-delà du tourisme : proposer aux populations locales de la viande de tortue issue d'une source plus responsable afin d'alléger la charge qui repose sur les tortues sauvages. D'après une étude qu'il a co-écrit, la moitié des habitants des îles Caïmans qui mangent de la viande de tortue de façon régulière achèteraient de la viande de tortue à l'état sauvage si celle produite en captivité venait à disparaître. L'étude révèle également que moins de 3 % des 60 000 habitants des îles Caïmans, soit environ 1 800 personnes, déclarent manger de la viande de tortue chaque semaine, quand environ 70 % affirment ne jamais en manger.

India Narcisse-Elliott, du Cayman Turtle Centre, a également insisté sur l'importance de proposer aux habitants de l'île de la viande de tortue marine élevée en captivité afin de préserver les populations à l'état sauvage. Selon un communiqué de presse datant de 2014, le centre ne vend plus de viande de tortue dans son café aux touristes ; son rapport annuel de 2016 indique que la viande est destinée à la consommation des locaux. Le centre vend néanmoins sa viande aux restaurants des alentours qui la proposent, eux, aux visiteurs.

« Si les restaurants de l'île font le choix de servir de la tortue et si les touristes choisissent de fréquenter ces restaurants... ce n'est rien de plus qu'un choix qui leur est propre, dans la société libre que nous sommes », déclare le communiqué de 2014. Brendan Godley de Sea Turtle Conservancy s'inquiète toutefois que cette viande issue d'élevages ne mette à mal les efforts réalisés en faveur de la sauvegarde des tortues. « Cette exploitation a perpétué la vision des tortues en un objet de consommation et ne favorise pas l'élimination de la demande internationale pour les produits qui en sont dérivés », affirme-t-il.

Le centre relâche également des tortues captives dans leur environnement naturel : un programme qui, selon India Narcisse-Elliott, contribue davantage à leur conservation. Elle affirme que le centre a relâché environ 31 000 tortues marines élevées en captivité dans la nature. D'après Brendan Godley, de l'université d'Exeter, ses recherches indiquent que certaines de ces tortues ont survécu pendant de longues périodes. Sur l'île de Grand Cayman, le nombre de nids de tortues vertes en milieu naturel a considérablement augmenté, résultat qu'India Narcisse-Elliott attribue en grande partie aux efforts du centre.

Brendan Godfrey n'est quant à lui pas convaincu que le fait de relâcher des tortues élevées en captivité soit une si bonne idée : il craint qu'il y ait des risques de transmissions de maladies et que l'introduction d'animaux de stock génétique limité puisse provoquer des problèmes inattendus. Le centre a suspendu la mise en liberté des tortues pendant plusieurs années et son rapport annuel 2016 indique qu'il dispose désormais d'un processus d'évaluation précédant leur libération plus poussé afin d'éviter la propagation de maladies.

 

LE BIEN-ÊTRE ANIMAL REMIS EN QUESTION

De son côté, le Cayman Turtle Centre refuse d'admettre que la manipulation des jeunes tortues par les touristes angoisse ces dernières. Il a déclaré dans des médias locaux avoir travaillé aux améliorations, comme la réduction du nombre de tortues dans chaque aquarium, l'ajout d'aliments frais en complément du régime à base de pastilles et la construction de structures créant des zones d'ombre.

Neil D'Cruze, de l'organisation World Animal Protection et qui a enquêté sur l'établissement pendant plus de cinq ans, reste sceptique. La campagne actuelle menée par World Animal Protection vise Carnival Corporation, plus grande compagnie de croisières en termes de chiffres d'affaire et de passagers transportés. L'objectif de l'organisme est que la compagnie cesse de se rendre au centre et que la pression de grandes entreprises incite l'établissement à prendre des dispositions.

Plusieurs polémiques ont appelé à des changements. En 2012, un tuyau d'eau qui approvisionnait un aquarium contenant plusieurs centaines de tortues s'est rompu. L'eau s'est échappée et 299 de ces créatures menacées d'extinction sont mortes de chaleur. Le centre a déclaré plus tard dans un communiqué qu'il remplacerait les valves défectueuses et mettrait en œuvre de nouvelles procédures de surveillance du système d'eau.

En 2014, près de 1 300 tortues sont mortes en l'espace de quatre mois en raison d'une épidémie de Clostridium, une bactérie connue pour être la cause d'intoxications alimentaires. L'événement a été mis au jour grâce à un journaliste local qui a déposé une demande d'accès aux archives.

Ce type d'épidémies peut contaminer les populations humaines (une véritable crainte pour qui a entendu parler du fléau du norovirus qui sévit sur les navires de croisière) ainsi que les tortues marines à l'état sauvage vivant dans les environs.

À l'état sauvage, les tortues vertes peuvent nager de nombreux kilomètres et descendre à plusieurs mètres de profondeur ; dans le centre, elles sont réduites à des aquariums de béton.

L'organisation World Animal Protection a fait part de nombreuses autres inquiétudes (notamment en ce qui concerne le bien-être animal et la santé humaine), parmi lesquelles les lésions traumatiques des tortues, le surpeuplement et le stress lié aux manipulations des touristes. Elle a également souligné le risque de propagation aux humains de maladies découvertes dans l'eau des tortues, telles que e. Coli et Salmonella.

« Ce sont des reptiles : vous rencontrerez toujours ces problèmes, mais cet aspect de l'élevage intensif augmente les risques d'épidémie de manière insensée », affirme Neil D'Cruze. Dans un communiqué de presse de 2013, le centre soutenait que l'exploitation ne faisait encourir aucun risque en termes de santé humaine et qualifiait les inquiétudes soulevées par World Animal Protection comme des « diffamations » destinées à discréditer le centre.

En décembre 2012, en réponse aux appels de plus en plus nombreux, le Cayman Turtle Centre a demandé à une équipe indépendante de spécialistes en sciences de la mer et en tortues marines d'inspecter l'établissement pendant trois jours. Les enquêteurs ont identifié un certain nombre de problèmes en coulisses, notamment des taux de mortalité élevés chez les jeunes tortues et des lésions cutanées.

À cette époque, le centre avait publié un communiqué de presse dans lequel le directeur Tim Adam affirmait que lui et son équipe prenaient les résultats et recommandations de cette enquête très au sérieux.

« Un certain nombre de mesures ont été prises presque immédiatement, notamment l'embauche d'un chirurgien vétérinaire à plein temps », déclare Brendan Godley de l'université d'Exeter qui a participé à l'inspection. Cependant, il explique que la partie du centre montrée au public n'a pas suscité « d'inquiétudes importantes ».

D'après Amy Souster, l'ancienne employée du centre, la situation (que ce soit du côté touristique ou du côté de l'exploitation du centre) ne s'est pas améliorée en 2015. Les mêmes rares tortues ont été manipulées par plusieurs centaines de touristes par jour, quand dans l'exploitation, loin des yeux du public, « il suffisait de venir le matin pour les voir repêcher des alevins morts ». « Je ne pense pas avoir déjà vu des normes de soin aussi médiocres dans aucun autre établissement. »

World Animal Protection et Sea Turtle Conservancy souhaitent tous deux que l'établissement réoriente sa mission, en prenant éventuellement exemple sur Kélonia, l'exploitation de tortues marines reconvertie en observatoire et en centre de réhabilitation sur l'île de la Réunion, à l'est de Madagascar.

Amy Souster approuve : « Il a le potentiel nécessaire pour devenir un centre fabuleux ». 

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