Canis dirus : cette espèce légendaire a bel et bien existé

L'analyse génétique de cette espèce disparue apporte son lot de surprises : les carnivores rendus célèbres par la série Game of Thrones étaient en fait des cousins éloignés du loup.

Publication 15 janv. 2021 à 16:34 CET
Illustration d'un affrontement entre loups gris et Canis dirus, à la fourrure rousse. Cette image, réalisée ...

Illustration d'un affrontement entre loups gris et Canis dirus, à la fourrure rousse. Cette image, réalisée par l'artiste Mauricio Anton en 2020, s'appuie sur une étude récente qui montre que ces animaux appartenaient à la « branche phylogénétique » des dholes ou des loups d'Éthiopie, ce qui suggère un pelage plus roux que les précédentes estimations.

Photographie de Illustration de Mauricio Anton

Avant même leur apparition dans la série Game of Thrones en tant qu'animaux de compagnie héroïques, les Canis dirus peuplaient depuis fort longtemps notre imaginaire. Avec un poids moyen de 68 kg, les créatures étaient plus imposantes que n'importe quel loup gris moderne. Les Amériques étaient leur terrain de chasse et les espèces disparues de la mégafaune leurs proies, comme les chevaux de l'ère glaciaire ou les paresseux terrestres.

Cependant, nos connaissances à leur sujet restent plutôt minces à ce jour. D'où venaient-ils ? En quoi étaient-ils similaires aux loups gris modernes ? Pourquoi ont-ils disparu il y a 13 000 ans après avoir survécu pendant des centaines de milliers d'années ?

Dans la première étude du genre, des chercheurs ont analysé plusieurs génomes complets de ces créatures et ont fait quelques découvertes surprenantes. Tout d'abord, contrairement à ce qui était attendu du fait de leur ressemblance avec le loup gris (Canis lupus), ils ne partageaient pas de liens génétiques étroits avec cette espèce mais étaient plutôt leurs cousins éloignés du point de vue de l'évolution, une espèce isolée des Amériques.

« Canis dirus et le loup gris ont une morphologie très similaire, mais leur patrimoine génétique indique que ces deux espèces ne sont pas étroitement liées, » explique Angela Perri, archéologue à l'université de Durham et coauteure d'une étude portant sur la génétique de Canis dirus publié mercredi dans la revue Nature.

Les nouveaux résultats clarifient les relations au sein de la famille des canidés et situent Canis dirus sur une lignée du Nouveau Monde qui se serait séparée des ancêtres du loup gris il y a environ 5,5 millions d'années. Le mystère autour de l'évolution de Canis dirus et de son extinction n'en est donc que renforcé.

« Il faut à présent se demander si leur extinction est liée au changement climatique et environnemental, ou si l'Homme, les maladies et peut-être d'autres espèces de loups ou de chiens ont contribué à rayer cette espèce de la carte, » résume Perri.

Reconstitution d'un Canis dirus en 2008 aux côtés d'un troupeau de mammouths de Colomb. Cette illustration utilise le même pelage que les loups gris modernes, bien que l'artiste Mauricio Anton l'ait depuis remplacé par une fourrure plus rousse comme celle de la première image.

Photographie de Illustration de Mauricio Anton

Cette série de dessins datant de 2008 montre les étapes de la reconstitution anatomique de Canis dirus. Seule la couleur du pelage a évolué depuis, car les chercheurs estiment qu'elle tirait davantage vers le roux ; la forme de leur corps reste inchangée.

Photographie de Illustrations de Mauricio Anton

 

LOUP TERRIBLE

Autrefois classé dans le genre Aenocyon (« loup terrible », de Aenos, terrible et Cyon, loup), Canis dirus est un carnivore mythifié connu pour sa taille imposante, ses dents arrière capables de broyer des os et son appétit pour les grands herbivores. Il figure parmi les animaux remarquables qui rôdaient autrefois sur le continent américain aux côtés des immenses félins, des ours géants à face courte (Arctodus simus), des paresseux démesurés et des chameaux, une ménagerie perdue de créatures qui n'ont pas su s'adapter au monde en profonde mutation de la fin du Pléistocène.

Le légendaire Canis dirus occupait déjà une place importante dans l'esprit de Perri avant même que l'étude ne commence. « J'ai toujours voulu savoir si Canis dirus rôdait encore dans les parages à l'arrivée des premiers humains sur le continent américain, » et si nos deux espèces avaient interagi, raconte Perri, qui étudie également les interactions entre humains et animaux.

Il y a quelques années, lorsque Perri et ses collègues ont commencé à étudier Canis dirus, ils avaient connaissance d'un lieu où les fossiles de cette espèce ne manqueraient pas : La Brea Tar Pits, un célèbre « piège à prédateurs » en bordure de l'actuelle Los Angeles.

Cependant, les efforts antérieurs visant à extraire des segments substantiels d'ADN des Canis dirus, des smilodons et d'autres animaux de La Brea avaient en grande partie échoué. Et pour cause, l'environnement chaud et hostile du site calcine et dégrade le matériel génétique. Les tentatives de Perri et ses collègues n'ont pas donné de bien meilleurs résultats.

« Les gisements de goudron de La Brea sont un véritable chaudron bouillonnant, ce qui ne convient pas très bien à la conservation de l'ADN, » explique  Greger Larson, coauteur de l'étude et directeur du réseau de recherche en bioarchéologie et paléogénétique de l'université d'Oxford.

Un échantillon de La Brea a toutefois apporté un nouvel élément : une séquence de protéine collagène qui a permis aux chercheurs de comparer Canis dirus aux chiens domestiques, aux loups gris, aux coyotes et aux loups africains. Leur conclusion ? Canis dirus était radicalement différent.

 

LA CHASSE AUX CANIS DIRUS

Cependant, il en fallait plus à l'équipe de scientifiques, car les informations tirées de la séquence d'une seule protéine ne permettent pas d'étudier les relations complexes entre canidés, indique Laurent Frantz, coauteur et chercheur de la Queen Mary University de Londres et de l'université d'Oxford.

C'est pourquoi, en 2016, Perri a commencé à sillonner les États-Unis en bus, voiture de location et avion dans une tournée des collections des musées et des universités en vue d'examiner leurs ossements de Canis dirus et d'en prélever quelques échantillons afin d'obtenir suffisamment d'ADN pour conduire une analyse génétique.

Son périple ne s'est pas fait sans accrocs. Essayez donc d'expliquer à la sécurité d'un aéroport pourquoi vous transportez des éclats de dents, des fragments d'os, une perceuse et des dispositifs de mesure électronique, plaisante Perri. Néanmoins, ses recherches ont porté leurs fruits et comme elle le soupçonnait, certains chercheurs avaient en leur possession des échantillons de Canis dirus sans même le savoir.

« Compte tenu de leur similarité morphologique avec les loups gris, beaucoup d'établissements ne savent pas si leur collection contient ou non des os de Canis dirus. Souvent, ils sont simplement étiquetés "loup ?" » explique Perri. « Au cours de mon voyage à travers les États-Unis, j'ai ouvert une multitude de vieilles boîtes et j'ai passé beaucoup de temps dans différents sous-sols. »

Avec leurs collaborateurs, Perri et ses collègues ont finalement pu générer des profils génétiques pour cinq Canis dirus représentatifs de diverses régions : l'Ohio, l'Idaho, le Tennessee et le Wyoming.

Leur échantillon le plus ancien est daté de 50 000 ans. Le plus récent avait presque 12 000 ans, ce qui suggère que certains Canis dirus ont vécu à même époque que les loups gris, les coyotes, les dholes, les renards gris et peut-être même les premiers humains.

Les chercheurs ont comparé les génomes des Canis dirus aux séquences disponibles du loup gris, du coyote, du dhole, du renard gris, du loup africain, du loup d'Éthiopie, du lycaon et du renard de Magellan, ainsi qu'à de nouvelles séquences du chacal à chabraque et du chacal à flancs rayés, deux espèces évoluant en Afrique.

Grâce à une série d'analyse des arbres phylogénétiques, l'équipe a démontré que Canis dirus était une espèce éloignée des autres loups, mais relativement proche du chacal à chabraque et du chacal à flancs rayés.

Les investigateurs estiment que la lignée de Canis dirus se serait séparée de celle menant aux loups gris contemporains il y a environ 5,5 millions d'années et aurait maintenu cet isolement malgré la superposition ultérieure de leur territoire avec d'autres espèces de canidés pendant plusieurs milliers d'années. Un tel isolement génétique est inhabituel entre espèces parentes de canidés pour lesquelles les croisements sont fréquents.

 

VUE D'ENSEMBLE

Les nouvelles données génétiques ont incité le paléoartiste Mauricio Anton à mettre à jour ses illustrations de Canis dirus réalisées par le passé. Adieu les poils longs et sombres, puisque ce pelage noir et d'autres caractéristiques adaptatives auraient été introduits au sein des populations nord-américaines de loups à travers le croisement avec d'autres canidés présents sur le continent, un comportement que Canis dirus semble ne pas avoir adopté. En revanche, les autres similarités physiques restent les mêmes, comme la tête et la forme du corps rappelant celles du loup.

Pour les experts, au-delà de leurs implications pour la compréhension des origines de Canis dirus et de son extinction, ces nouveaux résultats mettent en lumière une évolution indépendante de caractéristiques très similaires chez Canis dirus et le loup gris. Cela montre bien les avantages adaptatifs du corps des loups et explique la présence de multiples formes de canidés à travers la planète.

« Cette convergence de la forme du corps malgré une longue période de séparation suggère que le corps des loups est parfaitement taillé pour survivre, et ce, depuis fort longtemps, » indique l'anthropologue Robert Losey de l'université d'Alberta, non impliqué dans la dernière étude sur Canis dirus.

Néanmoins, quels que soient ces atouts, ils n'ont pas suffi à empêcher l'extinction de Canis dirus. Selon les chercheurs, il est possible que d'autres espèces de chiens et de loups apparues ultérieurement l'aient emporté sur Canis dirus ou aient propagé des maladies mortelles pour cette espèce. Le changement climatique a également pu jouer un rôle, conclut Perri.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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