Pourquoi les gorilles mâles se frappent-ils le torse ?

Ce comportement, connu de tous grâce au film King Kong, est encore un mystère pour les scientifiques.

Publication 11 avr. 2021 à 11:00 CEST
Mountain Gorilla Chest Beating

Un gorille de montagne mâle se frappe le torse dans le parc national des volcans, au Rwanda.

Photographie de Nature Picture Library / Alamy Stock Photo

Lorsque King Kong, le gigantesque primate fictif, fit sa première apparition sur le grand écran en 1933, le monde entier découvrit un comportement typique des gorilles : se frapper le torse.

Les scientifiques ont émis plusieurs hypothèses quant à la signification de ces percussions, mais peut-être serez-vous étonné d’apprendre qu’ils ignorent encore aujourd’hui les véritables raisons pour lesquelles les gorilles mâles se frappent parfois le torse.

« C’est un comportement très impressionnant, qui peut être effrayant », confie Edward Wright, primatologue à l’Institut Max Plank d’anthropologie évolutionniste. « Mieux vaut se faire discret si vous en êtes témoin ».

Le chercheur est à l’origine d’une nouvelle étude, qui révèle que ce comportement pourrait éviter des violences entre les imposants primates au poids avoisinant les 200 kg. Les scientifiques soupçonnaient auparavant les gorilles de montagne mâles de se frapper le torse pour signaler une agression.

Les gorilles de montagne vivent au sein de groupes familiaux très soudés, placés sous l’autorité d’un mâle au dos argenté. La suprématie de ce dernier est sans cesse remise en cause par d’autres individus mâles et, en affichant sa taille, son statut de reproducteur et ses aptitudes au combat à l’aide de sons qui parcourent de longues distances à travers les forêts tropicales denses, il indique à ses rivaux potentiels qu’ils feraient mieux d’y réfléchir à deux fois avant de faire du chahut.

Afin d’étudier pour la première fois ce comportement dans les moindres détails, Edward Wright et ses collègues ont passé plus de 3 000 heures à observer les gorilles de montagne qui peuplent le parc national des volcans, au Rwanda.

En dépit des attaques perpétrées par les insectes et du terrain accidenté et montagneux du parc, les scientifiques ont pu observer entre 2014 et 2016 plus de 500 frappements de torse chez 25 mâles. Bien qu’habitués à la présence des chercheurs, les grands singes ont été observés à bonne distance pour les protéger des maladies humaines.

Dans le cadre de leur étude, financée en partie par la National Geographic Society, les scientifiques ont utilisé du matériel audio pour enregistrer les fréquences, le nombre et la durée totale des frappements de torse. Ils ont ensuite cherché une corrélation entre ces variables et la taille des gorilles en analysant des photographies pour mesurer la largeur maximale des épaules de chaque animal.

Les chercheurs sont parvenus à la conclusion que les gorilles de montagne les plus imposants produisent des sons à des fréquences inférieures à celles des individus de plus petite taille, sans doute parce qu’ils possèdent des sacs alvéolaires plus grands à côté de leur larynx. Se frapper le torse constituerait donc une démonstration visuelle de leur puissance, mais servirait aussi de « signal honnête relatif à leurs aptitudes concurrentielles », à l’image du grognement des alligators ou du beuglement des bisons.

Bien que des études antérieures aient démontré l’existence d’un lien entre la taille d’un gorille, son statut dominant et sa réussite reproductive, l’idée selon laquelle ces grands singes se frappent le torse pour transmettre certaines de ces informations relevait de la spéculation, nous apprend l’étude publiée hier dans la revue Scientific Reports.

« Nous le soupçonnions, mais il n’existait aucune donnée pour étayer cette affirmation », explique Roberta Salmi, primatologue et directrice du laboratoire d’écologie comportementale des primates à l’université de Géorgie qui n’a pas pris part à l’étude. « J’étais ravie de lire enfin ces résultats », ajoute-t-elle.

 

UN COMPORTEMENT OCCASIONNEL

Souvent représenté dans les films et la culture populaire, ce comportement par lequel ces grands singes se frappent le torse est encore entouré de mystère.

Tout d’abord, les gorilles ne se frappent pas le torse avec les poings serrés, mais mettent leurs mains en coupe pour amplifier le son. Ils se lèvent également pour le faire, sans doute pour s’assurer que les percussions seront entendues à plus d’un kilomètre à la ronde.

Les gorilles au dos argenté se frappent plus souvent le torse lorsque les femelles placées sous leur protection sont en chaleur et prêtes à s’accoupler. Ce comportement ne dure cependant jamais toute la journée, contrairement à ce que les films laissent souvent entendre.

Edward Wright a ainsi découvert que chaque mâle se livre à 1,6 séance de frappements du torse toutes les 10 heures environ. Les gorilles mâles de rang inférieur, aussi appelés les « subordonnés », se livrent également à ce comportement, tout comme les gorilles mâles juvéniles lorsqu’ils jouent.

Selon le primatologue, il ne semble pas y avoir de lien entre la taille ou le statut dominant d’un mâle et le nombre de fois où il se frappe le torse ou la durée de ce comportement. Il estime toutefois que la séquence des frappements serait susceptible de transmettre l’identité d’un animal, ou sa « signature individuelle », à d’autres individus.

 

UN AVERTISSEMENT POUR ÉVITER LES AFFRONTEMENTS

Malgré leurs muscles gigantesques et leurs longues canines, les gorilles en viennent rarement aux mains. Selon Edward Wright, cela s’expliquerait en partie par le fait que les mâles peuvent jauger leurs rivaux en se frappant le torse au lieu de recourir au contact physique.

« Même si vous avez des chances de remporter un affrontement, celui-ci présente des risques élevés », précise le primatologue. « Ce sont des animaux puissants et imposants qui peuvent faire beaucoup de dégâts ».

Ainsi, les percussions d’un mâle au dos argenté sur son torse peuvent décourager des mâles plus petits à s’approcher. De la même façon, un dos argenté qui entend un mâle moins imposant que lui se frapper le torse à proximité peut juger que cet individu est trop chétif pour représenter un danger.

La fréquence des frappements du torse étant révélatrice de la taille de l’individu, elle-même associée à son statut dominant et à sa réussite reproductive, les gorilles femelles écoutent attentivement ces démonstrations de force. Les percussions particulièrement impressionnantes sont susceptibles d’attirer des femelles d’un autre groupe évoluant dans les parages, à l’image du chant des sirènes. Cela reste toutefois à confirmer par des études.

Roberta Salmi a également étudié les frappements du torse chez les gorilles des plaines de l’Ouest, cousins des gorilles de montagne. Cette espèce présente un comportement qui n’a pas encore été observé chez les gorilles de montagne : elle semble alerter les autres singes d’un éventuel danger en frappant dans ses mains.

Sur la base des résultats de cette nouvelle étude, Roberta Salmi indique qu’il convient désormais de découvrir comment les autres gorilles utilisent les informations cryptées dans le bruit des frappements de torse.

« Il sera très intéressant de découvrir en quoi le fait d’entendre ces percussions dans leur environnement influence leurs mouvements et leurs décisions relatives aux zones de leur territoire à utiliser », déclare-t-elle.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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