Ce rongeur des Appalaches a été sauvé de l’extinction... grâce à la pandémie

Le Neotoma magister est classé en danger dans la majeure partie de son aire de répartition, dans l’est des États-Unis. Désormais, des scientifiques de treize États se sont réunis pour trouver des solutions et sauver cette espèce.

De Mark Hendricks
Publication 11 juin 2021, 17:33 CEST
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Le Neotoma magister, dans le Maryland, vit au sein de treize États des États-Unis.

Photographie de Mark Hendricks

GRANTSVILLE, MARYLAND — Par un matin brumeux, dans les monts Allegheny à l’ouest du Maryland, Dan Feller, un écologiste, porte délicatement un rat dans ses mains. Il est sur le point de le relâcher. « Préparez votre appareil photo », lance-t-il. « Même s’il va probablement revenir et nous fixer », ajoute-t-il en haussant les épaules.

Le petit animal brun-grisâtre se faufile rapidement sur un rocher et disparaît. Puis, comme M. Feller l’avait prédit, il refait son apparition sur un affleurement non loin de là et nous regarde calmement. Ce comportement est remarquable, d’autant plus que Dan Feller vient tout juste de piéger lui-même l’animal et de tatouer son oreille.

Ce grand rat, le Neotoma magister, est natif des monts Appalaches et de certaines régions du Midwest. Il ne s’agit pas du rongeur que l’on a l’habitude de croiser. Cette espèce est dotée d’une curiosité et d’une docilité innée avec les Hommes, un trait de caractère unique que l’on ne retrouve pas chez la plupart des autres mammifères.

« Ils sont si charismatiques et faciles à vivre », assure Gretchen Fowles, biologiste pour le Endangered and Nongame Species Program du New Jersey. Elle explique que lorsqu’ils se retrouvent capturés dans un piège, ils attendent calmement et sans bruit, presque imperturbables.

Ce rongeur de tout juste 450 g à la queue touffue se distingue également pour une autre raison : sa population connaît actuellement un déclin rapide et mystérieux. Figurant sur la liste des espèces en danger ou menacée dans une grande partie de son aire de répartition, cette espèce est éteinte localement à New York, dans le Connecticut et dans le Massachusetts. La Pennsylvanie a perdu près de 75 % de sa population de Neotoma magister en tout juste quarante ans. Dans le New Jersey et l’Ohio, il n’en reste qu’une population.

Depuis les années 1990, le Maryland a perdu 65 % des individus connus. Ce phénomène a été remarqué très rapidement par Dan Fller, du Maryland Department of Natural Resources. Ces trente dernières années, il a capturé des centaines de ces rongeurs. Pourtant aujourd’hui, il s’estime chanceux s’il en attrape une dizaine dans l’année. Pour lui, cette tendance est inquiétante.

Les scientifiques ne comprennent pas pourquoi cette espèce aux grands yeux est en voie de disparition. Il s’agit probablement d’une association de facteurs, notamment la dévastation des châtaigniers aux États-Unis dans les années 1990. Un champignon a touché ces arbres et a donc entraîné la disparition d’une source de nourriture essentielle. En outre, la propagation rapide d’un parasite, le Baylisascaris procyonis, communément appelé « ascaris du raton laveur », a sûrement participé à ce déclin.

En raison de cette incertitude et des nombreux États concernés, il a été difficile de réunir les personnes œuvrant à la conservation de ce petit mammifère, explique M. Feller.

Toutefois en 2020, la pandémie a changé la donne. Après l’annulation d’une conférence régionale, les mammalogistes de treize États ont décidé de se réunir tous les mois sur Zoom. Au cours de ces réunions, ils ont partagé des données et des stratégies pour rétablir les populations du rongeur.

Selon Dan Feller, cette approche unifiée a dynamisé les discussions autour de la conservation du rat, surtout depuis que les biologistes de l’État sont en relation. Ils peuvent désormais s’associer plus facilement pour demander des subventions plus importantes.

« De nombreuses personnes ne savent même pas que ces rats existent mais cela ne signifie par pour autant qu’ils ne méritent pas d’être sauvés », déclare-t-il. « Leur présence fait partie de ce qui rend ces monts si spéciaux. Ils peuplent nos forêts orientales depuis longtemps et ce doit être le cas pour les générations futures également. »

 

LES CURIEUSES HABITUDES DES GROUPES DE RATS

Sur les douze espèces de Neotoma aux États-Unis, le Neotoma magister est l’un des plus grands et des plus rares. Contrairement aux autres rongeurs, il ne s’agit pas d’un reproducteur très actif. Les femelles donnent naissance à deux petits par portée en moyenne et seulement deux à trois fois dans l’année.

Ces animaux préfèrent les hautes altitudes et se faufilent dans les caves, les falaises et les affleurements rocheux le long des crêtes. Ils sont essentiels pour l’écosystème car ils dispersent des graines et représentent une source de nourriture pour d’autres animaux, notamment les Lynx roux (Lynx rufus), les coyotes (Canis latrans), les hiboux (Strigidae) et les serpents (Serpentes).

Bien que ces rongeurs vivent généralement une existence solitaire et territorialisée, nombre d’entre eux vivent en groupes à proximité les uns des autres.

Lorsqu’ils font partie d’un groupe de rats, ils deviennent des collectionneurs et partent à la recherche de matériaux pour construire leur nid. Outre l’écorce déchiquetée et les autres matières organiques, ils peuvent utiliser des objets humains, tels que des emballages de bonbons, de la porcelaine fine et même une poupée Barbie sans tête dans un cas au moins, indique M. Feller. Personne ne sait réellement pourquoi ces animaux collectent des objets humains mais il s’agit sûrement d’un comportement expliqué par leur nature curieuse.

 

LES MENACES PÈSENT SUR CES RONGEURS

Avant que le champignon cryphonectria parasitica ne décime les châtaigniers d’Amérique du Nord il y a plus d’un siècle, les Neotoma magister se nourrissaient de ses fruits abondants.

Sans les châtaigniers, ces animaux se sont tournés vers les glands en les stockant dans des caches pendant l’hiver. Toutefois, l’espèce de papillon envahissante Bombyx disparate a ravagé de nombreuses forêts de chênes ces dernières années. Les sources de nourriture du rat se font de plus en plus rares. La déforestation et la fragmentation dans l’est des États-Unis ont elles aussi induit une baisse du nombre d’individus.

Les experts sont actuellement très préoccupés par l’ascaris du raton laveur, un parasite dont l’hôte principal est le raton laveur, une espèce qui peuple également l’habitat du Neotoma magister. Les rongeurs contractent cet ascaris en collectant des graines à l’intérieur des excréments des ratons laveurs. La larve attaque les tissus de leurs yeux et du cerveau, ce qui peut entraîner la cécité, des dysfonctionnements neurologiques voire la mort.

 

LES SOLUTIONS POUR SAUVER CETTE ESPÈCE

Grâce au groupe de travail dédié à ces mammifères, des solutions voient le jour.

Des scientifiques en Pennsylvanie ont contrôlé la population des Neotoma magister grâce à des pièges photographiques. Ils ont partagé leurs techniques avec les autres États où l’espèce est considérée comme préoccupante.

Cette nouvelle collaboration a donné lieu à un projet lancé en 2020 dont l’objectif principal est de surveiller les régions où ces rats s’établissent, explique Andrea Shipley, mammalogiste pour la North Carolina Wildlife Resources Commission.

« Nous n’aurions pas eu autant de résultats positifs l’été dernier sans leurs recommandations détaillées », affirme Mme Shipley.

Selon Howard Whidden, biologiste spécialiste des petits mammifères et de la conservation à l’université East Stoudsburg de Pennsylvanie, des données plus régulières concernant les populations aideront les États à déterminer le nombre d’individus de Neotoma magister. Elles permettront également de contribuer à l’élaboration de plans de conservation.

« Il faut adopter une approche variée pour [étudier la conservation] du Neotoma magister », assure-t-il. Parmi ces approches, la capture des ratons laveurs pour détecter la présence des ascaris et la migration des rats vers une autre région pourraient être efficaces.

L’Ohio, la Pennsylvanie et le New Jersey s’échangent des rats et les relâchent dans la nature afin de renforcer la diversité génétique chez les populations isolées.

Le groupe de travail lance également un appel aux zoos de l’est des États-Unis. Ils les encouragent à élever des rats de cette espèce en captivité, ce qui pourrait augmenter leur nombre dans la nature.

Parmi les autres potentielles interventions, il serait possible de mettre en place des stations d’alimentation pour enrichir le régime alimentaire des animaux. Replanter des chênes résistants au champignon pourrait également aider à la préservation de l’espèce. En outre, l’utilisation de drones pour répandre des farines de poisson contre les parasites sur les aires de répartition du rat permettrait de traiter les ratons laveurs infectés par les ascaris.

De retour dans les Alleghenies, entouré de fourrés de lauriers des montagnes et de grands rhododendrons en fleurs, l’écologiste Dan Feller range le piège à rats dans son sac à dos. Nous entamons notre randonnée pour redescendre de la montagne, laissant la forêt aux rats.

« Ils sont vraiment sympas, non ? », lance-t-il, alors que le petit rat curieux nous regarde nous éloigner, toujours perché sur son rocher.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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