Dans le sillage de sa mère, une jeune orque apprend à chasser

Une mère orque traîne et fait tourner une tortue de mer, comme si elle montrait à son petit comment chasser. Selon les chercheurs, il pourrait s’agir d’un exemple d’apprentissage.

De Bethany Augliere
Publication 5 août 2026, 14:07 CEST
Des orques ont été filmées en train de chasser une tortue de mer

Cette maman orque (Orcinus orca) aurait pu tuer la tortue de mer (Cheloniidae) rapidement. Au lieu de cela, elle l'a fait rouler, l'a fait tourner, l'a maintenue sous l'eau et l'a tirée par la nageoire, tandis que son petit restait tout près, observant la scène. Après plusieurs minutes, les deux orques ont commencé à se nourrir, déchiquetant les nageoires de la tortue et son foie riche en nutriments.

Pour les scientifiques, cela soulève une question : la mère était-elle simplement en train de jouer avec sa proie ou apprenait-elle à son petit à chasser, en lui donnant ainsi l'opportunité d'apprendre ? 

Le réalisateur Alonso Rodríguez n'était pas en quête d'orques lorsqu'il a filmé ce moment. Tandis qu'il collaborait avec des chercheurs étudiant les orques de la région, il s'est joint à des pêcheurs locaux partis à la recherche de calamars dans le golfe de Californie, au large des côtes de la péninsule mexicaine de Basse-Californie. Alors que le Soleil commençait à disparaître à l'horizon, un groupe de neuf orques est monté à la surface à proximité. Lorsqu'une mère et son veau se sont éloignés du groupe, Alonso Rodríguez a fait décoller son drone. Il a filmé la mère orque en train de chasser une tortue de mer avec son petit à ses côtés. 

« J'essaie de toujours avoir ma caméra avec moi et d'être prêt, car on ne sait jamais quand quelque chose va se passer là-bas, en pleine mer », explique Alonso Rodríguez, fondateur de Mares De Mexico, une organisation à but non lucratif dédiée à la conservation. « Lorsque j'ai vu la [tortue de mer] entrer dans le cadre, je me suis dit "waouh, quelque chose d'inhabituel va se passer" ». 

 

UNE OPPORTUNITÉ D'APPRENTISSAGE

Les chercheurs disposent de nombreuses preuves montrant que les animaux, des abeilles (Anthophila) aux suricates (Suricata suricatta), apprennent en s'observant les uns les autres. Cependant, démontrer l'existence d'un véritable comportement d'enseignement est bien plus difficile, selon Phillipa Brakes, éthologue à l'université de Canterbury (UC), en Nouvelle-Zélande. « L'enseignement représente un défi d'autant plus grand car il exige de penser à l'intention et à la théorie de l'esprit de l'autre individu, sans pouvoir l'interroger ». 

Pour déterminer si un animal est en train d'enseigner, les scientifiques s'appuient sur trois critères : l'animal expérimenté doit modifier son comportement en présence de l'animal inexpérimenté, de manière à aider ce dernier à apprendre plus rapidement qu'il ne le ferait par lui-même, et ce, au prix d'un certain sacrifice de sa part tel que du temps, de l'énergie, voire une opportunité de se nourrir. 

Phillipa Brakes explique que l'un des exemples les mieux documentés d'apprentissage dans la nature concerne les suricates, qui montrent à leurs petits comment manger leur proie favorite : les scorpions (Scorpiones), qui présentent un danger aux deux extrémités, avec leurs pinces et leur dard venimeux. Dans un premier temps, les adultes apportent des scorpions morts aux petits, puis des scorpions vivants dont le dard a été retiré afin qu'ils n'aient à se soucier que des pinces. Finalement, ils leur apportent des scorpions vivants dont le dard est intact. 

Cette leçon a un coût pour l'adulte, qui doit consacrer du temps et de l'énergie supplémentaire à neutraliser les scorpions, mais elle permet aux petits d'acquérir cette compétence en toute sécurité. « Il est très peu probable que les orques y soient parvenues par des essais et erreurs, car elles auraient péri », affirme Phillipa Brakes. 

Même si elle ne peut pas l'affirmer avec certitude, elle estime que ces images d'orques semblent correspondre à un comportement d'apprentissage, d'autant plus que la mère passe plus de temps avec la tortue de mer que si elle avait simplement voulu la manger rapidement, seule. Selon Phillipa Brakes, si on tient compte du contexte, « il est très probable que, si elle joue avec cette tortue, c'est pour essayer de montrer qu'il faut la faire tourner ou la mordre pour la neutraliser ». 

Alonso Rodríguez, qui a filmé la scène, s'accorde à dire que cela ressemblait à un comportement d'apprentissage. « Je voyais comment le petit regardait ce que faisait sa mère, et qu'il se laissait parfois distraire et s'éloignait un peu... », raconte-t-il. « C'était amusant d'assister [à cette scène] et d'essayer de comprendre la dynamique entre la mère et son petit ». 

Les bébés orques passent beaucoup de temps avec leur mère pour bénéficier de sa protection, se nourrir et apprendre. À travers le monde, différentes populations d’orques se spécialisent dans des proies variées : certaines capturent des pinnipèdes en Antarctique, d’autres consomment des raies en Nouvelle-Zélande ou chassent de jeunes éléphants de mer et lions de mer en Argentine. Certaines populations d'orques vivent même à côté les unes des autres tout en se spécialisant dans la chasse de proies totalement différentes : certaines mangent du poisson tandis que d'autres se nourrissent d'autres mammifères marins, et cette spécialisation subsiste au fil des générations. « Apprendre à se nourrir est véritablement un élément essentiel de leur identité », affirme Phillipa Brakes. « Cette période d'apprentissage de leur régime alimentaire est vraiment importante pour ces animaux ». 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise. 

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