Comment les dauphins femelles savent-elles quels mâles éviter ?

Les femelles dauphins pourraient se souvenir des mâles les plus insistants grâce à leurs sifflements distinctifs et chercher à les éviter.

De Bethany Augliere
Publication 10 août 2026, 10:57 CEST
Quatre grands dauphins (Tursiops truncatus) mâles alignés derrière une femelle dans la baie Shark, à l'ouest ...

Quatre grands dauphins (Tursiops truncatus) mâles alignés derrière une femelle dans la baie Shark, à l'ouest de l'Australie. Les dauphins Tursiops mâles forment parfois des alliances afin de s'entraider dans la conquête d'une partenaire, au cours de laquelle ils peuvent mordre, frapper ou charger la femelle. Une nouvelle étude suggère que les femelles surveillent ces mâles de près. 

PHOTOGRAPHIE DE Simon J Allen, Shark Bay Dolphin Research

Quatre grands dauphins (Tursiops truncatus) mâles alignés derrière une femelle dans la baie Shark, à l'ouest de l'Australie. Les dauphins Tursiops mâles forment parfois des alliances afin de s'entraider dans la conquête d'une partenaire, au cours de laquelle ils peuvent mordre, frapper ou charger la femelle. Une nouvelle étude suggère que les femelles surveillent ces mâles de près. 

PHOTOGRAPHIE DE Simon J Allen, Shark Bay Dolphin Research

Selon une nouvelle étude, les grands dauphins (Tursiops truncatus) femelles pourraient surveiller mentalement le comportement des mâles de leur cercle social en mémorisant leur sifflement caractéristique, ce qui leur permettrait de se souvenir quels mâles éviter. 

Cette étude, menée dans la baie Shark, en Australie, a révélé que les grands dauphins de l'Indo-Pacifique (Tursiops aduncus) femelles avaient davantage tendance à éviter les mâles ayant recours à une stratégie d'accouplement consistant en une alliance avec d'autres mâles pour retenir une femelle à proximité pendant plusieurs semaines d'affilée afin de pouvoir s'accoupler avec elle. Pour y parvenir, les mâles peuvent mordre, frapper ou charger la femelle, la poursuivre, et émettre des vocalisations menaçantes qui semblent l'intimider et contrôler ses déplacements. 

« Les dauphins mâles semblent posséder des capacités cognitives sociales assez avancées pour former ces alliances et coopérer ensemble afin de s'accoupler. Mais qu'en est-il des femelles ? », s'interroge Alice Bouchard, autrice principale de l'étude, publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, et chercheuse en éthologie à l'université de Bristol, au Royaume-Uni. Elle ajoute que, si les alliances et le comportement des mâles ont fait l'objet d'études approfondies dans la baie Shark, on en sait moins au sujet du comportement des femelles envers les mâles. Cette étude apporte de nouvelles connaissances à ce sujet. 

« Les femelles utilisent leurs connaissances sur les individus. Selon moi, c'est extrêmement intéressant », indique Laela Sayigh, chercheuse spécialisée dans la communication des dauphins à l'Institut océanographique de Woods Hole (WHOI, de l'anglais Woods Hole Oceanographic Institute) dans le Massachusetts, qui n'a pas participé à l'étude. « À ma connaissance, c'est la première fois qu'une étude se concentre réellement sur la façon dont ces signaux de communication sont utilisés dans le choix du partenaire ».

 

LES « NOMS » DES DAUPHINS

Pour étudier la manière dont les femelles réagissent aux mâles, les scientifiques se sont intéressés aux sons. 

Les grands dauphins sont connus pour leurs sifflements caractéristiques, des cris uniques qui font office de noms. Les dauphins utilisent ces sifflements pour s'identifier et ils peuvent se reconnaître entre eux grâce à ces vocalisations. 

Grâce à la collecte de données à long terme et au suivi individuel des dauphins, les chercheurs peuvent eux aussi identifier ces sifflements caractéristiques. 

Pour débuter leurs recherches, Alice Bouchard et son équipe ont recueilli trente-quatre sifflements de mâles qui avaient été enregistrés entre 2013 et 2017. Dès qu'ils repéraient un petit groupe de femelles qui se reposaient ou se déplaçaient, Alice Bouchard et son équipe utilisaient des microphones sous-marins, appelés hydrophones, déployés depuis un bateau pour diffuser les enregistrements de ces sifflements. Les chercheurs ont ensuite documenté les réactions des femelles, tant sur le plan acoustique que sur le plan comportemental, à l'aide de drones. 

« Les expériences de reproduction sonore sont extrêmement difficiles à mener et il est impressionnant que les auteurs [de cette étude] y soient parvenus », affirme Janet Mann, biologiste spécialiste des dauphins à l'université de Georgetown qui travaille également dans la baie Shark mais qui n'a pas participé à l'étude. Cela requiert que de nombreux éléments s'alignent simultanément : des conditions météorologiques favorables, la localisation de dauphins spécifiques, leur positionnement correct par rapport au bateau, le pilotage d'un drone au-dessus d'eux, la diffusion de sons sous l'eau et l'enregistrement de leur réaction simultanément.

Les femelles n'ont pas réagi de manière vocale mais leur comportement a révélé une réaction claire. 

« Lorsque nous diffusions ces sifflements de mâles, il arrivait parfois que les femelles paniquent et s'en aillent », explique Alice Bouchard. « Nous avons donc bien sûr cherché, par la suite, à déterminer quels critères semblaient influencer la réaction des femelles ».

Et, grâce à quarante ans de suivi continu, les chercheurs connaissaient très bien l'histoire de ces dauphins, ajoute-t-elle. 

 

COMMENT LES FEMELLES RÉAGISSENT-ELLES À CERTAINS MÂLES ?

L'étude a montré que les femelles s'éloignaient à la nage du son émis par les mâles qui avaient, par le passé, plus fréquemment formé des relations de couple. De plus, les femelles ne réagissaient pas uniquement en fonction de leurs propres interactions passées avec un mâle. Selon Alice Bouchard, elles semblaient plutôt réagir à l'historique plus large de ce mâle avec des femelles de leur population. 

Vidéo : quand les dauphins kidnappent les femelles avant de s'accoupler

« Nous savons, grâce à de nombreuses années d'étude de cette population, que les relations sont maintenues de manière agressive », explique Stephanie King, autrice principale de l'étude et éthologue à l'université de Bristol. Bien que ce phénomène ne soit pas universel, les chercheurs ont observé des signes évidents de coercition masculine dans environ la moitié des unions documentées. Et, selon Stephanie King, le nombre réel est bien plus élevé car une grande partie de ces comportements se produit hors de vue, sous l'eau. 

L'étude a également montré que les femelles sexuellement matures, selon leur âge et la phase de leur cycle, réagissaient plus fortement que celles qui ne l'étaient pas, s'éloignant davantage du bateau. Chez les espèces d'animaux où les mâles peuvent se montrer agressifs ou dominants pendant l'accouplement, telles que les chimpanzés, les femelles ont tout intérêt à prêter attention au comportement des mâles afin d'éviter les risques et d'améliorer leurs chances de reproduction. Stephanie King affirme que la réaction plus forte des dauphins femelles susceptibles de tomber enceintes suggère qu'elles agissent peut-être de manière similaire, en utilisant les informations qu'elles ont recueillies sur chaque mâle afin d'éviter les plus coercitifs. 

Elle ajoute qu'une autre possibilité est que les femelles évitent les mâles avec lesquels elles se sont déjà accouplées. Cela pourrait être une stratégie pour s'accoupler avec de nombreux mâles afin qu'aucun d'entre eux ne puisse avoir la certitude de sa descendance, une théorie que Laela Sayigh juge également très plausible. Cela pourrait contribuer à protéger les petits de tout danger, l'infanticide étant un comportement avéré chez les dauphins mâles. 

Selon Janet Mann, il n'est pas forcément surprenant que les femelles évitent certains mâles, en particulier lorsqu'elles sont susceptibles de tomber enceintes. Des recherches antérieures ont montré que les dauphins femelles dans la baie Shark évitent les mâles adultes lorsqu'ils ne sont pas seuls car c'est à ce moment-là qu'ils ont tendance à être plus agressifs, explique-t-elle. 

« Ce qui est singulier, c'est de montrer que les femelles réagissent à des sifflements caractéristiques spécifiques des mâles », ajoute-t-elle. 

Laela Sayigh partage cet avis : « le fait qu'elles utilisent leur connaissance de ces sifflements caractéristiques et des individus qui y sont associés afin de prendre des décisions éclairées sur le plan social constitue une contribution vraiment importante », affirme-t-elle. 

Il reste encore beaucoup à découvrir sur leurs relations et sur leurs choix lors de l'accouplement, ainsi que sur le mécanisme qui explique pourquoi les femelles choisissent d'éviter certains mâles, qu'il s'agisse d'associer le sifflement d'un mâle à ses expériences passées en reconnaissant des mâles spécifiques et en se souvenant de leur comportement passé, ou d'en apprendre plus sur les mâles en observant la façon dont ils traitent les autres femelles. 

« Les mâles et les femelles de cette population ont une vie sociale complexe », affirme Stephanie King. Si l'on observe un comportement plus coercitif pendant la saison de reproduction, les scientifiques constatent également que les mâles et les femelles entretiennent des relations sociales et passent du temps à se caresser et à se frotter tendrement. 

Alice Bouchard indique que certaines femelles ont également plus tendance à s'approcher de certains mâles en fonction de leur sifflement, bien que des recherches supplémentaires soient nécessaires pour vraiment comprendre ce phénomène. À l'avenir, elle aimerait comprendre ce qui rend un mâle attirant, plutôt que repoussant, et si ces préférences finissent par influencer le choix des mâles qui deviendront les pères des petits. 

Selon elle, l'un des aspects passionnants de cette étude est « qu'elle nous donne une idée plus claire de ce à quoi les femelles réagissent réellement. Nous savons désormais que le taux global de relations d'un mâle détermine à quel point les femelles l'évitent, ce qui nous apprend quelque chose d'important sur les traits masculins recherchés par les femelles ».

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Bethany Augliere est une journaliste scientifique et photographe indépendante basée en Floride du Sud. Elle rédige régulièrement des articles sur les animaux sauvages, la protection de la nature, les sciences marines et les questions environnementales pour National Geographic

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise. 

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