Comment observer des paresseux (sans les mettre en danger) ?
Les selfies avec des animaux sauvages ont fait des paresseux des stars des réseaux sociaux, mais cette proximité a un coût. En Amérique du Sud et en Amérique centrale, défenseurs de l’environnement et guides défendent une approche différente.

Les arbres du genre Cecropia sont prisés des paresseux. Ils leur fournissent des feuilles nutritives et de hautes branches sur lesquelles se reposer pendant des heures.
Les arbres du genre Cecropia sont prisés des paresseux. Ils leur fournissent des feuilles nutritives et de hautes branches sur lesquelles se reposer pendant des heures.
Le paresseux à trois doigts perché dans la canopée de la jungle donne du fil à retordre à qui veut l’apercevoir. Somnolent, sédentaire et prodigieusement camouflé, il faut souvent un guide expérimenté pour distinguer la courbe d’une griffe ou le contour d’un visage souriant parmi les feuilles.
Pourtant, les réseaux sociaux donnent l’impression que les paresseux (Bradypus) sont étonnamment faciles à trouver. Des touristes sont souvent pris en photo en train de bercer ces mammifères lents tout en s’extasiant de l’expérience. Dans les commentaires, on cherche à savoir où la photo ou la vidéo a été prise afin de pouvoir la reproduire. Des interactions comme celles-ci peuvent sembler assez innocentes, mais la réalité est bien moins idyllique.
« Les paresseux sont des animaux sensibles qui subissent un stress extrême quand on les manipule, les transporte ou les expose au bruit et à des interactions constantes avec les humains », rappelle Cecilia Pamich, directrice de la communication de la Fondation pour la protection des paresseux.
L’ironie est que bon nombre des comportements que les touristes interprètent comme des signes de satisfaction n’en sont pas du tout. Le célèbre « sourire » du paresseux n’est qu’un simple tour joué par son anatomie ; les paresseux sont dépourvus des muscles faciaux nécessaires pour produire les expressions des humains. Leurs mouvements lents, quant à eux, peuvent donner l’impression qu’ils sont calmes alors même qu’ils sont en détresse. Et ce geste de la patte que l’on voit souvent sur les photographies ? C’est généralement un comportement défensif, une tentative de paraître plus imposant face à un prédateur potentiel.
Des organisations de protection de la faune, comme le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW), alertent sur le fait que les réseaux sociaux ont contribué à la normalisation d’interactions avec des animaux sauvages que l’on aurait autrefois considérées comme inappropriées. Selon l’IFAW, dans le cas des paresseux, la popularité croissante des selfies et des contacts rapprochés alimente un trafic illégal en Amérique du Sud et en Amérique centrale et incite à la capture de ces animaux dans la nature pour satisfaire la demande des touristes.

Le Costa Rica est un endroit privilégié pour l’observation des paresseux.
Le Costa Rica est un endroit privilégié pour l’observation des paresseux.
Il n’existe pas de chiffres fiables permettant de mesurer l’ampleur de ce trafic, mais selon les défenseurs de la nature, plusieurs milliers de paresseux sont prélevés chaque année dans les forêts de pays tels que le Brésil, le Pérou et la Colombie. Certains sont vendus comme des animaux exotiques. D’autres réapparaissent dans des attractions de bord de route ou dans de prétendus centres de sauvetage où les touristes peuvent les tenir, les nourrir ou poser en leur compagnie.
Les méthodes employées par les trafiquants peuvent être particulièrement brutales. Des enquêtes menées par des organismes caritatifs comme la Fondation pour la protection des paresseux et la WWF ont documenté des cas de paresseux arrachés à des arbres abattus par des braconniers, tandis que les mères sont souvent tuées afin de vendre leurs petits sur le marché des animaux sauvages.
Les jeunes paresseux sont particulièrement vulnérables. Beaucoup meurent avant de pouvoir être exposés au public et même ceux qui survivent peinent à supporter la captivité. Les paresseux à trois doigts comptent parmi les mammifères les plus spécialisés de la forêt tropicale. Ils se nourrissent d’un éventail restreint de feuilles et passent le plus clair de leur existence seuls. Arrachés à leur milieu naturel, ils sont généralement incapables de s’adapter. « Les paresseux à trois doigts ne tolèrent tout simplement pas la vie en captivité », insiste le docteur Adriano G. Chariello, professeur d’écologie et de biologie de la conservation à l’Université de São Paulo, au Brésil.
Et la captivité n’est pas la seule préoccupation. Selon Anthony Jimenez, guide naturaliste chez Natural Habitat Adventures, société de voyages d’expédition axés sur la défense de la nature, les touristes devraient se méfier des expériences présentées comme sauvages qui garantissent d’apercevoir des animaux ou qui leur présentent des animaux étrangement dociles. Il met également en garde contre certains établissements touristiques qui paient pour introduire des paresseux sur leur domaine car les visiteurs sont plus susceptibles de réserver chez eux lorsqu’ils ont la quasi-certitude d’en voir.
« Les paresseux que l’on trouve en train de traverser des routes ou qui viennent sur des parcelles de forêt fragmentées sont souvent capturés et transférés dans des domaines privés au prétexte qu’on les “sauve” ou qu’on les protège », prévient-il.
C’est un rude rappel que même les animaux rencontrés dans des environnements a priori sauvages ne se trouvent pas toujours là où ils évoluent naturellement. Pour Anthony Jimenez, cependant, la solution n’est pas de renoncer à chercher des paresseux, mais simplement de modifier notre manière de les observer.

Les paresseux sont certes connus pour se suspendre à l’envers, mais ils grimpent aussi régulièrement aux arbres et s’y perchent à la verticale.
Les paresseux sont certes connus pour se suspendre à l’envers, mais ils grimpent aussi régulièrement aux arbres et s’y perchent à la verticale.
Il a passé plusieurs années à guider des visiteurs dans les forêts du Costa Rica, à scruter les arbres du genre Cecropia à la recherche de la silhouette caractéristique de paresseux lovés dans les hauteurs de la canopée. « L’approche la plus éthique et la plus efficace est de faire appel à des agences locales et à des guides naturalistes certifiés qui peuvent mener les visiteurs soit dans des zones où l’on aperçoit régulièrement des paresseux, soit dans des réserves responsables proposant des observations non invasives de la faune », explique-t-il.
L’étape suivante consiste à faire preuve de patience. Contrairement aux idées reçues, les paresseux ne passent pas leurs journées suspendus la tête en bas. Ils dorment une grande partie de la journée, se fondent dans la canopée et se déplacent avec une lenteur si délibérée que même les guides les plus expérimentés peuvent avoir du mal à les apercevoir.
Mais c’est ce qui fait leur charme. « Les expériences les plus gratifiantes dans l’Amazonie sont souvent les moins prévisibles », affirme Chris Bladon, responsable de l’offre chez Pura Aventura, agence certifiée B-Corp spécialisée dans le tourisme naturaliste, notamment dans des régions comme l’Amérique latine. « Ces animaux sont souvent difficiles à observer, la forêt est vaste et si les visiteurs arrivent en espérant rencontrer certaines espèces en particulier, ils risquent de repartir déçus. »
Selon lui, les voyagistes responsables spécialisés dans l’observation de la faune devraient demander aux touristes d’accepter cette part d’incertitude plutôt que de chercher à l’éviter. « Cela incite les visiteurs à apprécier l’Amazonie en tant qu’écosystème vivant plutôt que comme une liste d’espèces à cocher, et à valoriser les rencontres parce qu’elles sont authentiques et non parce qu’elles sont garanties. »
C’est également la philosophie adoptée par le voyagiste britannique Naturetrek, qui organise des séjours consacrés à l’observation de la faune depuis quatre décennies. Ses itinéraires au Brésil couvrent des habitats allant de l’Amazonie au Pantanal, où il est possible d’apercevoir des paresseux, sans que cela ne soit jamais garanti.
« Nos circuits sont particulièrement axés sur l’observation de la faune, le mot “observation” étant ici la clé, indique Tom Mabbett. Nos clients ne veulent pas uniquement apercevoir un animal et prendre une photo rapide ou cocher une case sur leur liste, ils sont véritablement intéressés par tous les aspects de l’histoire naturelle, et cela se reflète dans la façon dont nous organisons nos circuits. »
Cela implique de garder une distance respectueuse et de permettre aux animaux de se comporter naturellement. « En tant que naturalistes et passionnés de la faune, nous préférons de loin utiliser nos jumelles ou une longue-vue pour profiter d’une période d’observation étendue d’un animal de loin, ce qui lui permet de vivre sa vie sans être dérangé, plutôt que d’essayer de s’approcher et de risquer de l’effrayer », explique Tom Mabbett.

Aras rouges et paresseux cohabitent dans les forêts tropicales.
Aras rouges et paresseux cohabitent dans les forêts tropicales.
À bien des égards, cette approche est bien plus enrichissante qu’un selfie. Les paresseux comptent parmi les animaux les plus étranges de la forêt tropicale : ce sont des mammifères au pelage hirsute, qui abrite des algues et des papillons de nuit, qui ne descendent de la canopée qu’une fois par semaine pour faire leurs besoins et qui sont pourtant d’excellents nageurs.
Dans un monde où l’observation des animaux sauvages est souvent mise en scène et garantie à l’avance, il y a quelque chose de rafraîchissant dans une rencontre imprévisible ; voir un paresseux se déplacer silencieusement à travers les feuilles, en apparence indifférent à votre présence. Le but d’un voyage naturaliste n’est pas de saisir l’image parfaite, et c’est justement le fait que la nature ne se donne pas en spectacle à la demande qui la rend si extraordinaire ; une philosophie de plus en plus défendue par des voyagistes responsables dans toute l’Amérique latine.
TROIS AVENTURES PLUS ÉTHIQUES
1. LES SINGES NOCTURNES À LA FRONTIÈRE ENTRE LE PÉROU ET LA COLOMBIE
À Vista Alegre, la Musmuki Tourism Association propose des randonnées à faible impact pour aller voir le musmuki, un singe nocturne endémique. Sacré aux yeux des Tikunas, ce singe est menacé par le tourisme non éthique. Avec le soutien de l’ONG colombienne Entropika, d’anciens trafiquants de singes se sont reconvertis dans la conservation des animaux et dans l’accompagnement des visiteurs.
2. DES ANIMAUX SAUVAGES SECOURUS AU COSTA RICA
Le Rescate Wildlife Rescue Center est un ancien zoo transformé en refuge pour la faune situé en périphérie de San José, la capitale du Costa Rica. Il sauve, soigne et réinsère 3 000 animaux par an environ et prend en charge à vie 700 animaux ne pouvant être réintroduits dans la nature. On peut voir ces derniers en traversant son jardin botanique de cinq hectares.
3. LES TAPIRS DE BAIRD AU BELIZE
Située à l’intérieur des terres, la Zone de préservation et de gestion du Rio Bravo est une réserve privée de plus de 1 000 kilomètres carrés supervisée par l’ONG locale Programme for Belize. Ce paysage de collines, de plaines, de forêts, de savanes et de marais abrite des espèces en danger comme des tapirs de Baird (Tapirus bairdii) et des hurleurs du Guatemala (Alouatta pigra). Séjournez dans l’un des deux lodges de la réserve pour une expérience immersive au cœur de la faune sauvage.
Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Traveller (UK), Latin America Collection 2026, en langue anglaise.
