Après avoir frôlé l’extinction, les rhinocéros noirs du Zimbabwe font un retour extraordinaire

Plusieurs décennies après que 90 % des rhinocéros noirs du monde ont disparu à cause du braconnage, cette espèce menacée d’extinction se rétablit dans le Parc national de Matusadona.

De Tara Keir et Carol Huang
Photographies de Marcus Westberg
Publication 15 août 2026, 11:05 CEST
Le jeune adulte 1462 nommé Ezra, originaire du Parc national de Matobo, explore son nouveau territoire ...

Le jeune adulte 1462 nommé Ezra, originaire du Parc national de Matobo, explore son nouveau territoire dans le Parc national de Matusadona après sa réintroduction.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Le jeune adulte 1462 nommé Ezra, originaire du Parc national de Matobo, explore son nouveau territoire dans le Parc national de Matusadona après sa réintroduction.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Le premier soir du retour des rhinocéros noirs (Diceros bicornis) dans le Parc national de Matusadona, au Zimbabwe, en mai dernier, le directeur du parc, Mike Pelham, s’est saisi d’un sac de couchage et est sorti de chez lui pour s’enfoncer dans l’obscurité. Sous un ciel nocturne sans nuages, dix-sept de ces animaux géants traînaient les pattes dans leurs bomas, des enclos protégés où ils s’acclimatent avant d’être relâchés. « Les premiers jours, j’ai dormi dans les bomas avec les animaux. J’ai posé mon sac de couchage près des murs de la boma, simplement pour pouvoir les écouter la nuit, raconte-t-il. Les voir revenir, c’est comme un rêve devenu réalité. »

Le retour des rhinocéros dans la vallée du Zambèze était tout sauf une chose certaine après l’intensification du braconnage commercial dans les années 1970 qui a entraîné le massacre de plus de 90 % des rhinocéros noirs du Zimbabwe et du reste de l’Afrique. « Chaque fois qu’ils tombaient sur un rhinocéros, ils le tuaient. Même les bébés se faisaient ôter leurs petites cornes », poursuit Mike Pelham, qui était guide de safari dans le parc au début des années 1990 et menait des touristes à la rencontre des rhinocéros lors de treks quand les braconniers ont commencé à faire des incursions dans le parc de Matusadona.

Trouvez le rhino ! Tout juste réveillé de sa sieste de midi, un nouveau résident de Matusadona ...

Trouvez le rhino ! Tout juste réveillé de sa sieste de midi, un nouveau résident de Matusadona réfléchit à ses nombreuses options pour aller boire un verre cet après-midi.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Trouvez le rhino ! Tout juste réveillé de sa sieste de midi, un nouveau résident de Matusadona réfléchit à ses nombreuses options pour aller boire un verre cet après-midi.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Pour aider à sauver l’espèce, l’Autorité de gestion des parcs et de la faune du Zimbabwe (ZimParks) a lancé une vaste opération visant à retrouver tous les rhinocéros encore présents et à les transférer sur des terrains privés et dans des zones protégées publiques. Même quand les rhinocéros avaient complètement disparu de Matusadona, des défenseurs de l’environnement déterminés et les responsables de ZimParks n’ont pas perdu espoir. La promesse qu’ils se sont faite est d’ailleurs cousue dans le tissu qu’ils portent : sur chaque uniforme du parc, la silhouette d’un rhinocéros noir est brodée au-dessus des mots « Matusadona National Park ». Ce logo officiel a été créé en 2020 peu après la création du Fonds de conservation de Matusadona, fruit d’un partenariat entre l’association African Parks et ZimParks, à une époque où le paysage était privé depuis des années de cette mégafaune emblématique.

D’autres aussi croyaient en cette promesse. Cela fait trois ans que le chef Nebiri, à la tête de l’une des quatre chefferies locales qui composent le district rural de Nyaminyami, duquel le parc fait partie, demande à Mike Pelham : « Mike, ils ont mis le rhinocéros sur le logo du parc. Nous savons que nos rhinocéros ont disparu, mais quand vas-tu les ramener ici ? »

Désormais, plus de trente ans après le début de l’opération de sauvetage, les descendants de ces rhinocéros noirs de la vallée du Zambèze qui avaient survécu sont enfin revenus. « Ce sont des rhinocéros zimbabwéens qui appartiennent au peuple de ce pays », explique Mike Pelham. Il marque une pause, un éclair de fierté traverse son visage et prend la forme d’un sourire alors qu’il se rappelle la réponse qu’il a faite au chef Nebiri : « Ce ne sont pas n’importe quels rhinocéros que nous faisons revenir ici. Ce sont vos rhinocéros que nous faisons revenir. »

 

« UNE ZONE D’ABATTAGE DES RHINOCÉROS 

Les rhinocéros noirs sont l’une des cinq dernières espèces de rhinocéros au monde, et la plus petite des deux espèces présentes en Afrique. Ils sont réputés pour leur caractère décrit tour à tour comme « irascible » et « grincheux ».

« Les rhinocéros noirs, contrairement aux rhinocéros blancs, peuvent être vraiment, disons, mal lunés », observe Marcus Westberg, photographe animalier qui a dû grimper à la hâte dans un arbre pour se mettre à l’abri de l’un des rhinocéros noirs récemment relâchés à Matusadona. « Ce sont 1 400 kilos de muscle pur et de caractère parfois mauvais. »

Les deux cornes du rhinocéros noir sont faites de kératine, la protéine fibreuse que l’on retrouve dans les cheveux humains, et ne cesse jamais de grandir tout au long de sa vie. Si on la laisse intacte, la corne du front peut atteindre 45 centimètres et former une pointe courbée vers le haut et remarquablement fine aussi gracieusement effilée qu’une faux. C’est cette corne que les braconniers convoitent et découpent à l’aide de tronçonneuses sur le visage des rhinocéros qu’ils abattent avec des balles, des insecticides et par d’autres moyens encore. Dans certains cas, les animaux n’ont pas encore eu le temps de mourir. Bien que diverses interdictions visant à lutter contre le commerce des cornes de rhinocéros existent depuis 1977, le braconnage se poursuit. L’espèce est considérée comme étant en danger d’extinction depuis 1996 et compte actuellement 6 788 individus répartis dans une douzaine de pays d’Afrique.

Dans les années 1980, la plus grande population continue de rhinocéros noirs encore en vie (plus de 500 spécimens) évoluait dans la vallée du Zambèze, une région située au sein d’un bassin versant deux fois plus vaste que le Texas et alimenté par le quatrième plus grand fleuve d’Afrique, le Zambèze. À mesure que le fleuve pénètre dans la vallée, ses rives se peuplent d’hippopotames et de crocodiles qui partagent ses anses et ses berges avec plus de quatre-vingt-dix espèces d’oiseaux aquatiques. Au-delà du fleuve, la vallée s’étend vers de vastes plaines planes et des zones de brousse, des régions boisées et des fourrés connus localement sous le nom de « jesse ». Des éléphants, des buffles d’Afrique (Syncerus caffer caffer), des zèbres (Hippotigris), des koudous (Tragelaphus), des oryx (Oryx) et des hippotragues noirs (Hippotragus niger), mais aussi des lions (Panthera leo), des léopards (Panthera pardus), des hyènes, des phacochères (Phacochoerus), des babouins (Papio), des singes et des lycaons (Lycaon pictus) font partie des espèces qui trouvent de la nourriture et de quoi s’abriter dans la vallée. Matusadona se trouve à son extrémité occidentale, le long des berges du lac Kariba, plus grand lac artificiel du monde par son volume, créé par la construction d’un barrage sur le fleuve dans les années 1950.

Lorsqu’une folie du braconnage commercial a déferlé à travers le continent depuis l’Afrique du Nord dans les années 1960, le Zimbabwe est d’abord resté épargné, en partie à cause de la présence de guérilleros armés qui combattaient pour l’indépendance du pays et qui, incidemment, dissuadaient les braconniers. Mais à partir des années 1970, alors que la demande internationale en cornes de rhinocéros et en ivoire s’envolait, des organisations criminelles lourdement armées ont progressé vers le sud, ce qui a conduit à une augmentation du braconnage organisé et à la mise à mort de dizaines de milliers d’animaux.

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Mâle adulte 1219 nommé Mukanya, lui aussi originaire du Parc national de Matobo, suit la piste ...

Mâle adulte 1219 nommé Mukanya, lui aussi originaire du Parc national de Matobo, suit la piste olfactive d’une femelle remise en liberté la veille, jusqu’à l’affût de fortune créé par l’équipe en charge de la réintroduction des rhinocéros. Derrière l’affût, le photographe Marcus Westberg et le vidéaste Warren Smart se tenaient sur des jambes chancelantes. Mukanya pèse plus de 1 350 kilogrammes mais, et c’est heureux pour les humains, il a mauvaise vue.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Mâle adulte 1219 nommé Mukanya, lui aussi originaire du Parc national de Matobo, suit la piste olfactive d’une femelle remise en liberté la veille, jusqu’à l’affût de fortune créé par l’équipe en charge de la réintroduction des rhinocéros. Derrière l’affût, le photographe Marcus Westberg et le vidéaste Warren Smart se tenaient sur des jambes chancelantes. Mukanya pèse plus de 1 350 kilogrammes mais, et c’est heureux pour les humains, il a mauvaise vue.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Cette violence a fini par s’immiscer dans la vallée du Zambèze dans les années 80 et ZimParks a décidé de prendre des mesures drastiques. L’Autorité a organisé et mené une vaste opération pour pister les groupes de rhinocéros survivants et les déplacer vers des réserves privées de gibier ainsi que vers quatre zones publiques sûres hautement protégées appelées zones de protection intensive (ZPI) dans l’espoir qu’un jour les descendants de ces rhinocéros puissent réinvestir plus largement la vallée.

Des équipes armées ont été formées pour combattre les braconniers « selon des méthodes militaires », pour reprendre les mots de Glenn H. Tatham, figure légendaire de ZimParks qui a nommé son plan « Opération Stronghold » (« Opération Place Forte » en français). Pendant ce temps, des rangers se sont empressés de dénicher les derniers rhinocéros de la vallée. « Il s’agissait d’animaux qui avaient échappé au braconnage », explique Mike Pelham, qui s’est joint aux rangers lors d’opérations de sauvetage. « Ils se cachaient dans des zones très reculées. »

Lorsqu’un animal était localisé, « il fallait essayer de l’endormir avec une fléchette à un endroit où on pouvait aller jusqu’à eux avec un camion. Parfois, cela voulait dire qu’il fallait attendre quelques jours, le temps qu’un animal aille dans une zone jusqu’où on estimait pouvoir ouvrir une route. On ouvre une route à la main. Ensuite, on plaçait les animaux sur un traîneau de fortune. On trouvait des bandes de tapis roulant, et on tirait tout ça à la main […] à travers la brousse jusqu’à rejoindre une piste praticable pour un camion. »

Pendant des années, au milieu de toute cette dévastation, Matusadona a curieusement réussi à demeurer un havre pour les rhinocéros. « Nous n’avions pas de mal à trouver des rhinocéros, les bons matins on pouvait en apercevoir neuf pendant une promenade », raconte Mike Pelham. Il reste difficile d’établir avec exactitude combien de rhinocéros ont disparu dans le parc, « car ils étaient légion », poursuit-il. « Quand nous étions enfants et que nous parcourions la brousse, on nous disait toujours : “Attention aux rhinocéros!” » Personne n’a songé à tenir des registres précis sur une espèce aussi abondante. En effet, avant les années 1990, un Matusadona sans rhinocéros était tout simplement inimaginable.

Deux rangers du parc en patrouille à Matusadona. L’avenir des rhinocéros tient aux efforts du personnel ...

Deux rangers du parc en patrouille à Matusadona. L’avenir des rhinocéros tient aux efforts du personnel du parc, des défenseurs de l’environnement, de la communauté locale et des scientifiques, tous dévoués à la survie d’une espèce.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Deux rangers du parc en patrouille à Matusadona. L’avenir des rhinocéros tient aux efforts du personnel du parc, des défenseurs de l’environnement, de la communauté locale et des scientifiques, tous dévoués à la survie d’une espèce.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Mais bientôt, l’immunité de Matusadona a disparu. À la fin de l’année 1993, durement frappée par les braconniers, la population de rhinocéros noirs du parc ne comptait plus que seize individus.

Dans une tentative désespérée de mettre fin au massacre, ZimParks a fait de Matusadona une ZPI en 1994. Au départ, « Matusadona avait tout pour devenir une ZPI alors que l’on décimait les autres rhinocéros ailleurs », se souvient Raoul du Toit, directeur du Fonds du Lowveld pour les rhinocéros, qui a joué un rôle déterminant dans la constitution de groupes de rhinocéros viables capables de se reproduire. Dans les années 2000, le parc avait vu leur nombre croître à quarante-cinq. Mais durant cette même décennie, une crise économique au Zimbabwe a déclenché une autre vague de braconnage et Matusadona est de nouveau redevenu particulièrement vulnérable.

« Ce qui aurait dû être l’une des zones de protection intensive de Matusadona ici s’est en fait en substance transformé en zone de mise à mort des rhinocéros », se souvient-il.

 

UNE DERNIÈRE OBSERVATION, PUIS LE SILENCE

La crise économique, qui a causé un chômage endémique et une hyperinflation dans tout le pays, a contraint les Zimbabwéens à gagner leur vie par tous les moyens possibles, et a privé ZimParks des revenus du tourisme et des subventions de l’État. « Les fonds nécessaires pour s’occuper de ces animaux prévus dans le budget alloué par l’État à ZimParks ont tout simplement diminué, et c’est à ce moment-là, à partir du début des années 2000, que les rhinocéros ont recommencé à disparaître », explique Mike Pelham. Raoul du Toit se souvient d’une organisation en chute libre. « Les Parcs nationaux s’effondraient, affirme-t-il. La situation était anarchique au sein de l’administration des parcs à ce moment-là. Beaucoup d’employés sont partis à cause de l’effondrement. C’était comme un cercle vicieux. »

Mike Pelham, directeur du Parc de Matusadona, dans un enclos en compagnie d’un jeune rhinocéros élevé ...

Mike Pelham, directeur du Parc de Matusadona, dans un enclos en compagnie d’un jeune rhinocéros élevé au biberon au sein du parc au début des années 1990 (gauche). En construisant ces enclos en prévision du retour des rhinocéros dans le parc, l’équipe qui les a érigés a intégré les portes des bomas d’origine de Matusadona (droite).

PHOTOGRAPHIE DE courtesy Michael Pelham

Mike Pelham, directeur du Parc de Matusadona, dans un enclos en compagnie d’un jeune rhinocéros élevé au biberon au sein du parc au début des années 1990 (gauche). En construisant ces enclos en prévision du retour des rhinocéros dans le parc, l’équipe qui les a érigés a intégré les portes des bomas d’origine de Matusadona (droite).

PHOTOGRAPHIE DE courtesy Michael Pelham

Les rangers du parc se souviennent des années 2000 comme d’une période difficile. Selon le ranger Million, qui se décrit fièrement comme un Tonga originaire du district de Nyaminyami et qui travaille comme garde à Matusadona depuis vingt-deux ans, « nous n’avions aucune ressource, aucun carburant, aucun véhicule à utiliser ici, nous utilisions le tracteur. La main d’œuvre avait diminué. Il ne restait que vingt rangers patrouilleurs pour couvrir tout Matusadona. » 

À 6h05, le 16 juillet 2016, on a observé pour la dernière fois un rhinocéros noir à Matusadona grâce à un piège photographique qui a illuminé une silhouette évanescente là où évoluait autrefois une population florissante. « Je pensais que c’était la fin de la vie sauvage », confie Million. Pour lui, la disparition des rhinocéros avait quelque chose de définitif.

 

FAIRE RENAÎTRE UN PARC DE SES CENDRES

Même au plus bas, alors qu’il ne restait plus aucun rhinocéros à Matusadona, une poignée de personnes dévouées sont restées fidèles à leur espoir de voir un jour l’espèce réinvestir la vallée. La descendance des populations de rhinocéros établies à l’époque de la ZPI, notamment dans le cadre de plusieurs initiatives menées sur des terrains privés, avait réussi à survivre et ZimParks a commencé à échafauder un plan pour obtenir des financements pour faire du retour des rhinocéros noirs une réalité. On a également commencé à s’éloigner de la « mentalité de forteresse » en matière de conservation, l’idée que la protection de la faune devait se traduire par un maintien à l’écart des communautés plutôt que par leur inclusion dans le projet.

Plusieurs années de réflexion ont été nécessaires avant qu’African Parks et ZimParks ne retiennent finalement Matusadona en 2019 comme point central de leur partenariat, un choix qui n’avait rien d’évident. À l’époque, Matusadona faisait face à des défis immenses. « [Le parc] n’était plus sur la carte des touristes, il perdait énormément d’argent et se trouvait dans l’un des environnements communautaires les plus exigeants de tout le pays », explique Mike Pelham. En optant pour Matusadona, African Parks et ZimParks ont choisi de prendre en charge « une chose qui était un fardeau opérationnel et financier pour le gouvernement ».

Le rhinocéros 2027, une femelle nommée Chaka, originaire de la Réserve d’Imire pour les rhinocéros et ...

Le rhinocéros 2027, une femelle nommée Chaka, originaire de la Réserve d’Imire pour les rhinocéros et pour la faune, se gratte vigoureusement contre un arbre mort dans le Parc national Matusadona.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Le rhinocéros 2027, une femelle nommée Chaka, originaire de la Réserve d’Imire pour les rhinocéros et pour la faune, se gratte vigoureusement contre un arbre mort dans le Parc national Matusadona.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

C’était peut-être un pari risqué, mais il est en train de payer. « Grâce aux réinvestissements dans le parc, les efforts faits ont permis de transformer du tout au tout ce qui était un gouffre pour les rhinocéros noirs », explique Raoul du Toit, qui est convaincu que Matusadona a tout pour réussir avec la structure et le fonds nécessaires pour faire en sorte que les choses ne « régressent tout simplement pas vers l’anarchie qui régnait ». 

La communauté est la première ligne de défense pour protéger ces rhinocéros, et le soutien au district de Nyaminyami est inscrit dans les fondements mêmes du Fonds de conservation de Matusadona. « Qu’il s’agisse de l’emploi ou de l’approvisionnement, il y a l’intention très spécifique de profiter avant tout à la communauté locale, à l’économie nationale ensuite, et de ne faire appel à l’extérieur qu’en dernier ressort », explique Mike Pelham. Mais gagner la confiance de la communauté n’a pas été simple. Le district de Nyaminyami avait vu se succéder pendant quarante ans les cycles de financements et les donateurs qui arrivaient avec des promesses et partaient discrètement quand les fonds s’épuisaient. Au début du partenariat, le scepticisme était profond, et Mike Pelham le savait. Sa priorité est désormais de faire en sorte que la communauté entende et comprenne véritablement que cette fois, les choses sont différentes. « C’est pour toujours », déclare-t-il avec conviction.

Personne n’incarne cet engagement plus que Vimbayi Nebiri. En tant que coordinateur du développement communautaire pour le Fonds, elle dirige l’équipe responsable de faire en sorte que la communauté soit impliquée à tous les niveaux du travail du parc. Elle est également la fille du chef Nebiri, celui qui avait passé trois années à demander à Mike Pelham quand les rhinocéros reviendraient. Vimbayi Nebiri décrit une communauté qui se réjouit sincèrement du retour des rhinocéros, mais une communauté qui a aussi des questions, pratiques et urgentes, ancrées dans la sécurité et dans les réalités de la vie aux côtés d’animaux aussi imposants. Les conflits humains-faune ont toujours été une préoccupation pour les habitants du district de Nyaminyami. Son rôle est de faire en sorte que ces préoccupations soient entendues avant qu’elles ne deviennent des doléances. « Ce dont ils ont besoin de notre part, c’est d’un dialogue constant, explique-t-elle. Parce que toute chose faite sans les impliquer donnera le sentiment qu’elle n’est pas dans leur intérêt. » 

Dans le cadre du partenariat de gestion entre ZimParks et African Parks, les actions vitales menées auprès de la communauté ont inclus le recrutement et la formation de personnel issu des quatre chefferies dont les membres vivent près du parc (à Matusadona, 99 % des employés sont Zimbabwéens et ils sont 84 % à venir des quatre chefferies locales du district de Nyaminyami), la fourniture de repas à plus de 5 000 écoliers durant la sécheresse de l’année dernière et l’amélioration des infrastructures du parc de sorte que les touristes reviennent et aident le parc à atteindre l’autosuffisance financière.

Chaka explore les berges du lac Kariba, qui délimite l’un des bords de son nouveau territoire.

Chaka explore les berges du lac Kariba, qui délimite l’un des bords de son nouveau territoire.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Chaka explore les berges du lac Kariba, qui délimite l’un des bords de son nouveau territoire.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Pour les rangers tels que Million, la différence est tangible : des véhicules à la place des tracteurs d’autrefois, du carburant dans les réservoirs, des collègues en patrouille. « Nous avons quarante-six rangers de plus qui sont en train de terminer leur formation », détaille-t-il. Et il a hâte qu’ils viennent rejoindre les rangs et qu’ils soient enfin cent dans un parc où il se démenait au sein d’une équipe de vingt personnes. Sa fierté pour le parc où il a grandi est ce qui l’a convaincu de ne pas baisser les bras et c’est le retour des moyens qui l’a convaincu de rester. « Nous avons perdu ces rhinocéros car nous n’avions pas de ressources, mais désormais nous en avons, déclare-t-il. Nous ne devons pas les perdre de nouveau, nous ne le devons pas. »

 

LE RETOUR DES RHINOCÉROS

Ce qui rend la réintroduction des rhinocéros de Matusadona si remarquable sur le plan scientifique, au-delà de la résonnance émotionnelle, c’est ce que ces animaux particuliers représentent. Il ne s’agit pas de rhinocéros importés d’ailleurs et greffés dans un paysage étranger. Ce sont des rhinocéros de la vallée du Zambèze, une lignée génétique directe protégée durant des décennies de crise et soigneusement préservée. « La chose la plus significative, affirme Raoul du Toit, c’est que cette réintroduction a restauré la diversité génétique qu’ils avaient lorsqu’ils sont partis. Ils l’ont conservée. »

Lors d’une récente visite dans le parc, en préparation à sa participation à la deuxième réintroduction de rhinocéros l’an prochain, Raoul du Toit a lentement passé la main sur le bois d’un boma qui a abrité certains des premiers rhinocéros à leur arrivée en mai. Il a méthodiquement photographié la structure, pensant déjà à la suite. Lui et Natasha Anderson, coordinatrice du suivi des rhinocéros pour le Fonds du Lowveld, préparent la deuxième phase : la réintroduction de vingt rhinocéros supplémentaires dans le parc. Natasha Anderson travaille déjà sur les aspects génétiques et sélectionne des individus de la réserve de la vallée de Bubye, dans le sud du Zimbabwe, pour maximiser la diversité.

La vision à long terme est celle d’une métapopulation : un réseau génétiquement robuste et interconnecté de populations de rhinocéros noirs à travers le Zimbabwe, dans lequel Matusadona ne serait plus uniquement un territoire d’accueil, mais une source fournissant des animaux pour aider à repeupler les paysages où ils ont disparu. Actuellement, il n’existe que trois « métapopulations » de rhinocéros noirs au Zimbabwe avec plus de cent individus, toutes se trouvent sur des terres privées. « Le grand objectif désormais est de commencer à créer la prochaine métapopulation sur des terres publiques », explique Mike Pelham. Matusadona n’est que le deuxième site public choisi pour l’établissement d’une future métapopulation ; la première a été créée en 2021 avec l’introduction progressive de vingt-neuf rhinocéros noirs dans le Parc national Gonarezhou, à 800 kilomètres de là.

« Nous avons la population de rhinocéros noirs la plus saine sur le plan génétique et la plus diverse d’Afrique, et je pense que c’est une chose pour laquelle le gouvernement mérite une reconnaissance immense », explique Mike Pelham, qui souligne le fait que ZimParks a eu la clairvoyance d’élaborer une stratégie à long terme « pour préserver cette génétique et ces animaux ».

Si les choses se déroulent bien, les rhinocéros noirs repeupleront de nouveau en masse la vallée du Zambèze, et Matusadona verra se concrétiser le projet de Tatham et les efforts de centaines de personnes ayant œuvré à sa réalisation, des rangers qui ont suivi et secouru les rhinocéros survivants aux propriétaires terriens qui ont offert un refuge aux animaux en passant par les défenseurs de l’environnement qui ont enduré des années de bouleversements économiques, politiques et sociaux.

« C’était tout l’objectif de l’Opération Stronghold, protéger ces animaux, les mettre hors de danger jusqu’à ce que nous estimions qu’il était suffisamment sûr de les faire revenir dans la vallée du Zambèze, explique Mike Pelham. Faire partie de ce projet maintenant, les voir revenir, ça provoque une vague de larmes et d’émotion. »

 

UN AVENIR POUR LES RHINOCÉROS

Quand les rhinocéros sont revenus à Matusadona pour la première fois, Admire Mrewa, responsable du suivi de la biodiversité du parc et désormais coordinateur du suivi des rhinocéros, a appris à connaître la personnalité de chacun, ses habitudes, ses moments d’agitation ou de calme. Avant d’être à ce poste, il suivait des pangolins dans le parc. Et comme il est relativement nouveau à Matusadona, ces rhinocéros sont les premiers qu’il voit dans ce paysage. Chaque matin depuis leur réintroduction, il part avant que la chaleur ne s’installe, drone à la main, pour les retrouver.

Des drones normaux et des drones thermiques servent à suivre et à surveiller de manière relativement ...

Des drones normaux et des drones thermiques servent à suivre et à surveiller de manière relativement peu invasive à surveiller les déplacements des rhinocéros au Zimbabwe et ces technologies serviront également à surveiller les rhinocéros nouvellement réintroduits dans le Parc national de Matusadona.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Des drones normaux et des drones thermiques servent à suivre et à surveiller de manière relativement peu invasive à surveiller les déplacements des rhinocéros au Zimbabwe et ces technologies serviront également à surveiller les rhinocéros nouvellement réintroduits dans le Parc national de Matusadona.

PHOTOGRAPHIE DE Marcus Westberg

Un croissant de lune, blanc sur un ciel bleu, a servi de toile de fond à un matin récent, tandis que le drone s’élevait dans les airs dans un bourdonnement régulier. Admire Mrewa pilotait la machine avec concentration, des boutons émettaient des bips alors qu’il zoomait et dézoomait sur l’écran thermique en quête de la forme blanche lumineuse qui lui indiquerait ce qu’il avait besoin de savoir. Quelque part dans la forêt de mopanes de la ZPI, tout juste clôturée, il a fini par repérer l’un des rhinocéros noirs, qui commençait tout juste sa matinée sur son nouveau territoire.

C’est à cela que ressemble une promesse tenue au quotidien. Pas à une cérémonie ou à un gros titre dans la presse, mais une personne dans la première lumière du matin, à la recherche d’animaux qui ont bien failli ne jamais revenir.

L’avenir de ces rhinocéros dépend désormais entièrement de ce qui se passera dans les années qui viennent. Et chacun ici le sait. À travers les forêts de mopanes, les rangers effectuent des exercices d’entraînement, se préparent aux patrouilles qui définiront la réalité quotidienne de la protection de cette population. Quand on leur demande quels sont les principaux défis auxquels les rhinocéros sont confrontés, les équipes reconnaissent qu’il est crucial de garder une longueur d’avance sur la menace que représente le braconnage. « Nous savons qu’à un moment ou à un autre, les braconniers de rhinocéros vont venir s’en prendre à nous », confie Mike Pelham.

Raoul du Toit, après avoir vécu la décimation des rhinocéros des décennies passées, est particulièrement lucide sur la menace à laquelle le parc se prépare. « Le truc avec le braconnage, c’est que c’est comme un feu de brousse, illustre-t-il. S’il commence, il est très dur à arrêter. Le braconnage est une chose à laquelle il faut être constamment préparé. Quand il n’y en a pas, ce n’est pas le plus grand des problèmes. Mais il faut être prêt lorsqu’il survient. »

La deuxième phase verra davantage d’animaux réintégrer le parc, et amènera davantage de complexité et de risque. Il y aura des pertes. On pourrait essuyer des revers difficiles à expliquer au monde extérieur, aux donateurs, à quiconque souhaiterait que la conservation soit une histoire qui se termine bien. « Il faut être prêt à prendre des risques, affirme Natasha Anderson. Si vous adoptez une attitude consistant à ne prendre aucun risque, vous n’accomplirez rien en matière de conservation. Cet endroit pourrait perdre des rhinocéros, peut-être à cause du braconnage, mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne vaut pas la peine d’essayer.

Et il vaut la peine d’essayer. Trente années de recul empirique nous le disent. La silhouette sur l’uniforme de Matusadona n’est plus une promesse. Mais les personnes qui le portent comprennent une chose que le moment de la libération des rhinocéros ne peut pas saisir à lui seul : le plus dur n’est pas de faire revenir les rhinocéros, c’est de les garder ici.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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