Découverte d'une nouvelle espèce de serpent dans le corps d'un autre serpent

Nouvellement décrite dans une étude publiée dans la revue Journal of Herpetology, la créature a été baptisée Cenaspis aenigma, que l’on peut traduire par « mystérieux serpent repas ».

Il n’est pas rare que le serpent corail d’Amérique centrale (Micrurus nigrocinctus) se nourrisse d’autres serpents plus petits.
Il n’est pas rare que le serpent corail d’Amérique centrale (Micrurus nigrocinctus) se nourrisse d’autres serpents plus petits.
photographie de Matthieu Berroneau

Des scientifiques ont découvert une espèce de serpent unique en son genre, non pas dans son habitat boisé du Mexique tropical, mais dans un endroit bien moins conventionnel pour faire ses débuts scientifiques : l’estomac d’un autre serpent.

Nouvellement décrite dans une étude publiée dans la revue Journal of Herpetology, la créature a été baptisée Cenaspis aenigma, que l’on peut traduire par « mystérieux serpent repas ». Son nom vient du latin cena (dîner), aspis (une espèce de serpent) et enigma.

Cette espèce présente des caractéristiques uniques qui la différencie des autres serpents auxquels elle est apparentée, comme la forme de son crâne, l’enveloppe de ses hémipénis (ses organes reproducteurs) ainsi que les écailles situées sous sa queue.

 

UNE ESPÈCE JAMAIS OBSERVÉE VIVANTE

D’après certaines caractéristiques de son squelette et de ses dents, les scientifiques pensent que Cenaspis est un serpent fouisseur, qui se nourrit certainement d’insectes et d’araignées. Cela peut sembler difficile à croire, mais aucun spécimen vivant de cette espèce a été observé. Il est donc difficile de savoir précisément ce qu’il mange ou comment il vit, explique Jonathan Campbell, herpétologue à l’Université du Texas qui a dirigé l’équipe de recherche.

Cela fait 42 ans que le serpent échappe à toute détection. En 1976, dans l’État du Chiapas qui se situe dans le sud du Mexique, des coupeurs de feuilles de palmiers qui travaillaient dans le cœur d’une des forêts de la région ont découvert un serpent corail d’Amérique centrale, une espèce à la couleur vive et au venin neurotoxique. Après l’avoir obtenu, des chercheurs ont constaté que son dernier repas était un autre serpent, plus petit.

Vue d’artiste représentant la nouvelle espèce, Cenaspis aenigma, qui peut se traduire par « mystérieux serpent repas. »
Vue d’artiste représentant la nouvelle espèce, Cenaspis aenigma, qui peut se traduire par « mystérieux serpent repas. »
photographie de Illustration de Gabriel Ugueto

Le serpent mâle long de 25 cm était spécial dans le sens où il ne correspondait à aucune espèce connue. Il a donc été conservé dans une collection du musée. Au fil des décennies, l’équipe de recherche s’est rendu dans la région boisée au moins une dizaine de fois mais n’est jamais parvenue à trouver un représentant vivant de cette étrange espèce de serpent.

« Ceci montre à quel point certains serpents peuvent être mystérieux », confie Jonathan Campbell. « Ajoutez à cela des aires de répartition restreintes et des comportements insaisissables, et certains serpents se montrent très rarement. »

Selon l’herpétologue, si le serpent n’a pas été observé, ce n’est pas parce que l’espèce s’est éteinte après les années 1970. Il pense plutôt que Cenaspis vit toujours quelque part dans l’État du Chiapas, mais que son mode de vie fouisseur, associé à d’autres comportements mystérieux le rendraient difficile à trouver.

 

UNE NOUVELLE ESPÈCE ET UN NOUVEAU GENRE DE SERPENT

Le ventre du serpent est orné de trois séries de taches triangulaires qui forment des rayures irrégulières. Très peu de serpents du Nouveau Monde présentent des rayures similaires. La nouvelle espèce possède également 14 dents courtes mais fortes dans la mâchoire supérieure : la plupart des membres de sa famille en ont plus, ou moins.

Mais la caractéristique la plus étrange du Cenaspsis concerne ses hémipénis. La majorité des serpents auxquels il est apparenté possèdent des hémipénis ornés d’épines le long de l’enveloppe de l’organe, tandis que chez d’autres espèces, son extrémité se caractérise par des structures semblables à des coupes, appelés calices. Le membre de la nouvelle espèce de serpent ne possède aucune épine, mais il est entièrement recouvert de calices, ce qui lui donne une allure mystique d’alvéole de nid d’abeille.

Ce serpent est si unique qu’il constitue une nouvelle espèce, mais également un nouveau genre, c’est-à-dire un groupe d’espèces fortement apparentées entre elles. Par exemple, le genre Canis inclut le loup gris (Canis lupus) mais aussi d’autres animaux comme les coyotes et les chacals.

Aperçu des plus de 200 000 amphibiens et reptiles entreposés à l’Amphibian and Reptile Diversity Research Center (Centre de recherche sur la diversité des amphibiens et des reptiles) de l’Université du Texas, située à Arlington.
Aperçu des plus de 200 000 amphibiens et reptiles entreposés à l’Amphibian and Reptile Diversity Research Center (Centre de recherche sur la diversité des amphibiens et des reptiles) de l’Université du Texas, située à Arlington.
photographie de Carl J. Franklin

Sara Ruane, herpétologue et biologiste de l’évolution à la Rutgers University-Newark qui n’a pas pris part à l’étude, s’est dite impressionnée par la découverte.

« Il s’agit d’une excellente contribution à l’herpétologie et elle nous rappelle à tous que l’on ne sait jamais quelles nouvelles informations il est possible d’obtenir en réalisant des prélèvements sur le terrain et en s’intéressant de plus près à ce qui est déjà dans les musées. Elle démontre aussi pourquoi de telles collections sont importantes », a indiqué Sara Ruane.

Un avis que partage Kevin de Queiroz, zoologue et conservateur de la collection des amphibiens et des reptiles au Musée national d’histoire naturelle des États-Unis.

« Il est toujours intéressant de découvrir une nouvelle espèce et cela est encore plus vrai lorsqu’elle ne semble pas être particulièrement proche des espèces connues existantes. »

Sara Ruane et Kevin de Queiroz ne sont pas surpris que le serpent corail ait découvert le malheureux Cenaspis avant les chercheurs. Ces animaux sont très doués pour chasser et manger de petits serpents et le Cenaspis n’est pas la première espèce à avoir été découverte dans l’estomac d’un de ces individus ; cela est arrivé plusieurs fois par le passé. Mais à la connaissance de Jonathan Campbell, « c’est la première fois qu’un nouveau genre de serpent est découvert dans l’estomac d’un serpent corail. »

Bien que les scientifiques sachent peu de choses sur la biologie du « serpent repas », la découverte étrange, façon poupées russes, de l’espèce offre une leçon importante sur la biodiversité mondiale, dont la majeure partie nous est inconnue.

« [La découverte] nous apprend qu’il existe sans doute encore des espèces de serpents néotropicaux à découvrir qui sont relativement isolées en termes d’évolution », confie Kevin de Queiroz.

Jonathan Campbell pense lui que l’unicité de Cenaspis suggère que son habitat est tout aussi spécial et irremplaçable et qu’il mérite d’être considéré pour devenir un parc ou une aire protégée.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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