Deepstaria enigmatica, la plus intrigante des méduses

Un nouveau dispositif vidéo a permis à une équipe de biologistes américains d’observer une grande méduse des profondeurs, peu connue et dépourvue de tentacule pour capturer ses proies.

De Julie Lacaze
La méduse Deepstaria enigmatica prise par le dispositif vidéo de Brennan Phillips, l’un des auteurs de l’étude parue sur cette espèce de méduse dans la revue American Museum Novitades. L’invertébré est recouvert de petits canaux blancs, formant son système digestif, typiques des méduses de la famille Ulmaridae, et n’a pas de tentacule.

Comme un fantôme des profondeurs, l’étrange méduse bioluminescente Deepstaria enigmatica déploie sa large ombrelle translucide d’une soixantaine de centimètres de diamètre pour se déplacer dans les fonds obscurs de l’océan. La vie de cet invertébré, l’un des plus grands prédateurs des fonds marins, est peu connue. L’une de ses spécificités est d’être dépourvue de tentacules. Une vidéo de l’étrange spécimen a d’ailleurs fait le buzz sur Internet, certains internautes spéculant, à cause de sa forme étonnante, qu’il s’agissait d’un sac en plastique.


Le premier animal de cette espèce a été récolté en 1966 par Frederick Stratten Russell, un zoologiste britannique, au large de San Diego, avec un Deepstar de l’US Navy, un véhicule sous-marin conçu par Jacques-Yves Cousteau. Très peu d’individus ont été observés depuis. La méduse vit entre 600 et 1 750 m de profondeur. Son corps ondulant est particulièrement fin, donc très sensible à la moindre vibration, ce qui complique son approche et son étude. Une équipe de chercheurs américains est pourtant parvenue, grâce à un nouveau dispositif de capture vidéo, à filmer un spécimen près de l’archipel de Revillagigedo, au Mexique. Leur étude est parue dans la revue American Museum Novitates en mai 2018.

La vidéo inédite de Deepstaria enigmatica a été obtenue grâce à Hercule, un petit robot sous-marin, couplé à un système de prise de vue des profondeurs. Ce dispositif haute définition a été spécialement conçu pour filmer sans source de lumière. Il permet donc d’observer les fonds obscurs de l’océan, sans recourir à un éclairage artificiel, susceptible d’effrayer les espèces. L’animal a été filmé à 974 m de profondeur pendant une dizaine de minutes.

Cette mystérieuse méduse a été filmée pour la première fois
Cette mystérieuse méduse a été filmée pour la première fois

À partir de ces images, les chercheurs ont pu analyser le mode de locomotion de l’étrange méduse. Pour se propulser sans tentacule, Deepstaria enigmatica ouvre et ferme son ombrelle, en moins de 3 s, laissant une ouverture circulaire de seulement 10 cm de diamètre. À la suite de ce mouvement se forme un renflement central, dans lequel elle capture ses proies. Autre observation de l’appareil : à 899 m, sur un tapis d’éponges et de coraux, ils ont observé un cadavre de Deepstaria, dont des crabes du genre Paralomis et des crevettes se nourrissaient. La preuve que la méduse joue un rôle essentiel dans la chaîne alimentaire des grandes profondeurs, où la nourriture se fait rare.

La revue Nature consacrait, en septembre 2018, un article aux nouveaux dispositifs (capteurs très basse lumière) qui permettent de réaliser des images dans l’obscurité. Grâce à leur développement, les biologistes marins peuvent faire des observations inédites d’espèces des grandes profondeurs jusqu’alors peu connues.

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