Comment sauver les plus grands lémuriens du monde ? Il faut écouter leur chant
Des scientifiques ont déployé des dispositifs de surveillance bioacoustique guidés par l’IA pour découvrir le nombre d’indris encore en vie à Madagascar et tenter de sauver cette espèce en danger critique d’extinction.

Un indri chante à Madagascar. Ces lémuriens en danger d’extinction émettent des chants complexes qui leur permettent de revendiquer des territoires au sein de la forêt.
Un indri chante à Madagascar. Ces lémuriens en danger d’extinction émettent des chants complexes qui leur permettent de revendiquer des territoires au sein de la forêt.
Les pluies tropicales de Madagascar donnent à entendre un vacarme rauque que transpercent des chants mélodieux d’un volume étonnant. Ce sont les vocalisations de l’indri (Indri indri), la plus grande espèce de lémuriens au monde. Émanant de la canopée, d’un vert qui tire sur le noir, les chants des indris ont des accents plaintifs et sont particulièrement sonores ; ils évoquent à la fois ceux des baleines et les hurlements des loups. Ils s’élèvent crescendo puis retombent dans le silence.
Depuis 88 millions d’années environ, Madagascar est géographiquement coupée de l’Afrique et de l’Asie. Considérée comme une sorte de « laboratoire de l’évolution », l’île aurait été colonisée depuis l’Afrique continentale par les ancêtres de bon nombre de ses mammifères terrestres, certains dérivant sur des tapis de végétation portés par des courants océaniques désormais disparus. Une fois arrivées, des populations isolées ont proliféré et se sont diversifiées, engendrant une faune unique qu’on ne trouve nulle part ailleurs sur Terre.
L’indri fait partie de ces animaux. Endémique de l’île, cette espèce est en danger critique d’extinction : elle est menacée par une perte d’habitat causée en partie par le tavy, technique de brûlis agricole qui détruit son milieu arboricole. L’indri est particulièrement vulnérable car toutes les tentatives de conservation en captivité ont échoué. La protection de l’indri sauvage est donc la seule voie viable pour assurer sa survie. Pour estimer leur population afin de mieux les préserver, des scientifiques ont recours à un processus, le suivi acoustique passif (PAM), qui mesure la densité et l’abondance des indris.
« L’indri est l’un des primates les plus menacés sur Terre », rappelle Valeria Ferrario, postdoctorante à l’Université de Turin et première autrice d’une nouvelle étude documentant l’utilisation du PAM pour estimer les populations d’indris. « Comme cette espèce ne survit pas en captivité, la première étape pour la sauver est de savoir combien d’individus demeurent dans la nature. Le PAM nous offre, pour la première fois, un moyen applicable à grande échelle et non invasif d’évaluer les populations restantes. »
À Maromizaha, zone protégée de l’est de Madagascar, les guides malgaches locaux ont conduit des chercheurs munis de technologies dédiées aux efforts de conservation à travers les fourrés de la forêt à l’aube. L’équipe, dont faisait partie Filippo Carugati, biologiste de l’Université de Turin et co-auteur de l’étude, a attaché vingt-six unités d’enregistrement autonomes (ARU) à des arbres à l’aide de cordes en plastique. Les ARU sont des appareils qui captent automatiquement les sons de la forêt selon un calendrier préétabli.

L’agriculture sur brûlis conduit à la déforestation de l’habitat des indris.
L’agriculture sur brûlis conduit à la déforestation de l’habitat des indris.
Ces appareils enregistraient dix minutes toutes les heures, une cadence destinée à optimiser la durée de vie de la batterie et la capacité de stockage de données. Les chercheurs ont ensuite utilisé les chants capturés pour estimer la population des groupes d’indris, qui se composent de deux à quatre individus, à l’aide d’un modèle d’IA entraîné pour reconnaître leurs vocalisations.
« Les indris sont les seuls lémuriens à produire des chants, ils les utilisent pour revendiquer un territoire face à des groupes de lémuriens rivaux, explique Filippo Carugati. Ces chants sont des séquences vocales très complexes que deux individus chantent en duo avec des notes dimorphiques entre le mâle et la femelle. »
Quand plus de deux indris d’un groupe chantent, on appelle cela un chœur. Et si un groupe se met à chanter, les groupes voisins répondent, et les vocalisations se propagent à travers la forêt comme une clameur parcourt les gradins d’un stade ; un « chœur se déplaçant à travers la forêt », illustre Filippo Carugati. L’équipe relevait plusieurs facteurs, comme l’endroit où le chœur débutait et la direction des chants. De là, les chercheurs peuvent estimer le nombre des indris en fonction des endroits où ils entendent leurs vocalisations.

Un indri, en danger critique d’extinction, grimpe dans un arbre dans la forêt dense de Maromizaha, à Madagascar.
Un indri, en danger critique d’extinction, grimpe dans un arbre dans la forêt dense de Maromizaha, à Madagascar.
Cependant, une difficulté se posait. Entendre un chant d’indri n’équivaut pas au dénombrement d’un groupe d’indris. La même famille peut chanter plus d’une fois. Certains chants, noyés dans le vacarme de la forêt, peuvent ne pas atteindre le microphone du tout. Pour traduire des milliers de détections en une estimation de la densité d’une population, les chercheurs doivent connaître à la fois la fréquence à laquelle les groupes d’indris chantent et les chances que leurs microphones avaient de les entendre.
Valeria Ferrario a résolu ce problème à l’aide d’une représentation visuelle du son, un spectrogramme, qui permet de décoder ces vocalisations. Un spectrogramme est un graphique numérique qui montre comment la fréquence et l’intensité d’un son évoluent en fonction du temps, et qui permet aux chercheurs de savoir quelles espèces donnent de la voix simplement en regardant l’aspect d’un son.
Sur un spectrogramme, la couleur des notes indique leur intensité : plus le chant enregistré est proche, plus la couleur est foncée. Plus le chant est lointain, plus les notes prennent une teinte grise sur le spectrogramme. « En fonction du spectrogramme, on peut comprendre quel groupe est en train de chanter », explique Valeria Ferrario.
L’équipe a fondé ses recherches sur douze familles d’indris dont les identités et la localisation approximatives étaient déjà connues. Quand un groupe chantait, les chercheurs savaient d’où provenait le chant et quel ARU l’avait enregistré. Ils pouvaient ensuite estimer la probabilité de détecter des chants en fonction de la distance et de l’orientation.

Un jeune indri saute d’arbre en arbre.
Un jeune indri saute d’arbre en arbre.
Le modèle d’IA a identifié 5 395 chants potentiels à partir des ARU en l’espace de treize mois, avant que les chercheurs n’éliminent les faux positifs. Environ 38 % des détections étaient des faux positifs. Valeria Ferrario et son équipe avaient anticipé cela, car les modèles ne sont pas extrêmement précis.
Ensuite, les chercheurs ont mesuré le taux de signaux acoustiques émis (la probabilité qu’un groupe chante par heure) et calculé un taux moyen de 0,358 chant par groupe et par heure. Après avoir pris en compte cette fréquence, la probabilité de détection et les faux positifs, le PAM a produit une densité estimée de 5,55 groupes d’indris par kilomètre carré.
La densité connue des groupes habitués de la même zone était de 6,17 par kilomètre carré.
Cette donnée a révélé que l’estimation obtenue grâce au PAM a produit des nombres proches de la réalité, ce qui suggère qu’il pourrait s’agir d’une technologie de conservation viable et peu coûteuse. « Chaque chant que nous détections est un point de données susceptible de guider les prochaines actions en matière de conservation », indique Valeria Ferrario.

Un indri assis dans un arbre en train de chanter. Des groupes d’indris chantent pour se disputer leurs territoires.
Un indri assis dans un arbre en train de chanter. Des groupes d’indris chantent pour se disputer leurs territoires.
Le succès de ce suivi acoustique passif pourrait avoir des conséquences plus vastes. Connor Wood, biologiste de la conservation au Laboratoire d’ornithologie de l’Université Cornell qui n’a pas pris part à l’étude, a vu le PAM à l’œuvre dans le suivi de deux espèces de chouettes, près d’une centaine d’espèces d’oiseaux, ainsi que des loups, des coyotes et des amphibiens. « La quantité d’espèces que nous pouvons identifier à partir du même jeu de données illustre le potentiel de la bioacoustique pour ce qui est de la préservation de la faune sauvage, observe-t-il. C’est un actif vraiment puissant pour la science de la conservation. »
Si les résultats et le faible coût du suivi PAM sont prometteurs, celui-ci n’est qu’un aspect de la protection des indris.
L’Université de Turin et plusieurs partenaires ont également apporté leur soutien au Groupe d’étude et de recherche sur les primates de Madagascar (GERP), association locale qui gère la forêt de Maromizaha. L’association aide les habitants à cultiver des espèces d’arbres indigènes et endémiques, qui sont ensuite plantées dans les zones touchées par la déforestation. L’objectif est de restaurer la forêt et d’étendre les habitats favorables à la vie sauvage. Les guides locaux et les chercheurs emmènent les enfants observer des animaux comme les indris dans la forêt et les sensibilisent à l’écologie et à la conservation.
L’espoir est qu’un jour, quand les enfants de la région s’aventureront dans la jungle de leur île, l’air tout autour d’eux résonne de chants encore plus nombreux.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
