États-Unis : le grand retour de la panthère de Floride

Le félin a échappé de peu à l'extinction. Si on dénombre seulement 200 individus, l'espèce regagne son territoire au nord des Everglades. Mais l’extension périurbaine menace son habitat.

De Douglas Main, National Geographic
Photographie De Carlton Ward Jr.
Publication 22 avr. 2021 à 14:27 CEST
Une panthère mâle franchit un ruisseau, dans le Florida Panther National Wildlife Refuge, dans le sud-ouest ...

Une panthère mâle franchit un ruisseau, dans le Florida Panther National Wildlife Refuge, dans le sud-ouest de l’État. Ce félin, dont on compte seulement 200 individus, récupère son territoire au nord des Everglades. Mais l’extension périurbaine menace son habitat.

Photographie de Carlton Ward Jr.

« Bienvenue au pays de la panthère. » Ainsi me salue Brian Kelly quand je le rencontre à un carrefour animé d’East Naples, en Floride. Le biologiste, spécialiste du grand félin, met le cap à l’est à travers des lotissements tentaculaires. Une caméra a repéré une panthère à seulement 500 m de là, m’annonce-t-il ; une autre a traversé la route à six voies que nous longeons.

Une femelle de 8 ans, baptisée FP224, vit également tout près. À deux reprises, elle a eu une patte fracturée en heurtant une voiture ; les vétérinaires l’ont soignée à chaque fois avant de la relâcher. Pour découvrir ses traces, nous allons jusqu’au domicile de Kelly, à l’orée d’une parcelle de forêt. L’animal s’est caché dans les bois il y a peu pour mettre bas – au moins trois petits. C’est la saison humide et, en général, la pluie efface les traces, mais nous avons de la chance.

« La voilà », souffle Kelly, désignant dans le sable mou de larges empreintes qui font environ la taille de mon poing. Nous les suivons à travers de grands pins et des palmiers sabals, et parvenons à un piège photographique placé par Kelly.

Les images confirment que FP224 est passée ici même l’avant-veille, juste avant 21 heures. Il reste donc en Floride des espaces sauvages et des grands félins assez résilients pour vivre furtivement près de banlieues en plein essor !

La plupart des Floridiens n’en verront jamais la trace. Adulte, le félin pèse entre 30 et 75 kg, selon le sexe, et peut franchir près de 10 m d’un seul bond. Mais sa survie dépend des millions  d’hectares de marais, de forêts et de prairies dans le sud-ouest et le centre de la Floride. Or le bétonnage en menace beaucoup directement.

Une femelle et ses trois petits explorent le Corkscrew Swamp Sanctuary, une réserve de vieux cyprès cernée par des lotissements sur trois côtés. Il a fallu des années pour obtenir la plupart des clichés  présentés ici, réalisés grâce à des pièges photographiques. En effet, les panthères sont peu nombreuses, leurs déplacements restent imprévisibles, et le climat local n’offre pas toujours les bonnes conditions de lumière.

Photographie de Carlton Ward Jr.

La panthère de Floride est classée comme une sous-espèce du puma (ou couguar). Elle arpentait jadis la plus grande partie du sud-ouest des États-Unis. Puis le félin fut victime d’une chasse agressive. Dans les années 1970, il n’en restait qu’une trentaine en Floride, ce qui les rendait excessivement vulnérables à la consanguinité. L’espèce, dit Kelly, était au bord de l’extinction.

Les scientifiques ont alors conçu un plan de sauvetage. Au milieu des années 1990, ils ont engagé Roy McBride, un Texan, sans doute le meilleur pisteur de pumas. Sa mission : capturer huit de ces félins au Texas, uniquement des femelles. Celles-ci ont été relâchées dans le sud de la Floride. Et cinq se sont reproduites.

Cet apport de diversité génétique a inversé la spirale du déclin. La population de panthères compte désormais 200 individus vivant pour la plupart sur une vaste étendue de terrains contigus, au sud du fleuve Caloosahatchee. Selon l’écologiste et photographe Carlton Ward Jr., « c’est l’un des plus remarquables succès dans la protection des espèces de l’histoire des États-Unis ».

Plusieurs périls planent pourtant sur l’avenir des panthères. Principales causes de mortalité : les collisions avec les voitures et les luttes territoriales entre félins. Les véhicules tuent environ vingt-cinq panthères par an. Cela prouve à quel point le développement foncier et les nouvelles routes menacent l’espèce, à l’heure où environ 900 personnes par jour s’installent en Floride.

De plus, une nouvelle maladie neurodégénérative a touché plus d’une douzaine de panthères. Son origine reste inconnue.

Le personnel du Centre de protection de White Oak transporte deux jeunes panthères sous sédatif. Leur mère, FP224, a eu une patte fracturée lors d’un choc avec une voiture. Une fois la mère soignée, la famille a été rendue à son milieu naturel. Peu de temps après, les deux petits sont morts, percutés à leur tour par un véhicule.

Photographie de Carlton Ward Jr.

Des bonnes nouvelles, il y en a pourtant. La principale : les panthères retrouvent une partie de leur territoire d’origine. En 2016, des scientifiques ont vu une femelle au nord du fleuve Caloosahatchee – une première depuis 1973 –, dans la Babcock Ranch Preserve. « Ça a été un événement marquant », confirme Jennifer Korn, une biologiste spécialiste de la faune.

Au contraire des mâles, les femelles s’éloignent peu du domaine vital de leur mère. Ce qui limite fortement l’expansion de l’animal. Mais environ deux douzaines de panthères vivent désormais au nord du fleuve Caloosahatchee, estime Brian Kelly. Et parmi elles figurent plusieurs femelles.

L’expansion vers le nord est essentielle pour la survie à long terme des grands félins. Or, note Carlton Ward, elle ne sera possible que si l’on arrive à préserver le corridor de faune de Floride, un patchwork de terres privées et publiques qui s’étend partout dans l’État. L’objectif suppose une hausse des budgets de protection, pour aider les propriétaires fonciers, notamment les éleveurs, à empêcher que leurs terrains ne soient transformés en lotissements, en parkings et en routes.

Une étendue joue un rôle capital dans la progression des panthères vers le nord de l’État : les Everglades Headwaters, une zone protégée située dans un bassin hydrographique alimentant près de 10 millions de Floridiens. Une partie de l’eau qui prend sa source ici alimente les marécages, plus au sud. Les écologistes sont persuadés qu’en investissant pour la protection de cette zone, on aidera également les Everglades.

De nombreux félins de Floride vivent sur des terres publiques (Big Cypress National Preserve, Florida Panther National Wildlife Refuge, Fakahatchee Strand Preserve  State Park, Picayune Strand State Forest), soit 3 680 km2 au total. Cependant, ces zones protégées et celles qui les jouxtent dans le sud de la Floride ne sauraient subvenir aux besoins d’une population beaucoup plus importante de panthères, constate le biologiste Dave Onorato, car ce sont des animaux territoriaux. Chaque félin a besoin d’environ 500 km2 pour vagabonder et chasser.

Venue d’un ranch voisin, une panthère passe une clôture du Corkscrew Swamp Sanctuary, un marais protégé, mais trop petit pour une seule panthère mâle adulte – qui a besoin de 500 km2 pour vivre.

Photographie de Carlton Ward Jr.

À mesure qu’elles s’élanceront vers le nord du Caloosahatchee, les panthères rencontreront des terres dominées par de gros ranches et de vastes fermes. Des routes sillonnent la plupart de ces zones, et de petites villes, souvent en plein essor, parsèment la région.

Le ranch de Buck Island est l’une des exploitations bovines les plus connues du centre-sud de la Floride. L’entreprise de 4 200 ha est la propriété de la station biologique d’Archbold, un centre de recherche environnementale et d’éducation. Comme bien d’autres ranches, Buck Island offre un habitat vital pour la faune, dont la panthère.

Un matin de mars, avant le lever du soleil, je chevauche avec son patron, Gene Lollis. Il porte un chapeau de cow-boy, des bottes et un jean, tout comme son fils Laurent et un groupe de vachers. Nous partons rassembler du bétail.

Tandis que les chiens regroupent les bêtes en aboyant, je demande à Lollis, par ailleurs président de l’Association des éleveurs de Floride, son opinion et celle de ses confrères sur les félins. « Notre position à tous est plutôt positive, assure t-il. Les panthères font partie du paysage. »

De façon générale, éleveurs et panthères sont confrontés au même ennemi : le développement, en particulier celui de l’habitat. Tout propriétaire de ranch a déjà reçu une offre de promoteurs immobiliers, explique Gene Lollis. Pour lui, la question est éminemment personnelle. Des ranches où il a travaillé dans sa jeunesse, près d’Orlando, sont devenus des lotissements.

Laurent Lollis et d’autres cow-boys rassemblent le bétail, au ranch de Buck Island, en Floride. Les exploitations de ce type occupent près du sixième de la superficie de l’État, mais sont sous la menace de la pression urbaine. La survie des panthères et le succès du corridor de faune de Floride dépendent de la préservation des terres agricoles.

Photographie de Carlton Ward Jr.

La présence de panthères est positive, considèrent certains éleveurs – cela rend plus difficile la transformation de certaines zones rurales en terrains lotis. Mais d’autres, surtout dans le sud de la Floride, où les félins sont plus nombreux, se montrent plus circonspects, estime Alex Johns, un éleveur d’origine séminole. Sa famille s’occupe de bétail depuis que ses ancêtres braconnaient les vaches des Espagnols, au XVIe siècle.

Dans la région, les panthères dévorent parfois des veaux. Une étude menée dans un ranch a conclu que ces félins tuent moins de 1 % des  veaux, et une autre avance le chiffre de 5 %. Cependant, les panthères sont parfois accusées à la place des coyotes, des ours, voire des buses, selon Deborah Jansen, biologiste qui étudie ces félins depuis le début des années 1980.

La perte de veaux peut entraîner du ressentiment, et même des représailles, concède Alex Johns. Le programme fédéral qui dédommage les éleveurs pour les pertes de bétail liées aux panthères n’arrange pas toujours les choses, ajoute-t-il, tant le processus est déficient, paperassier et chronophage – et rien ne garantit d’obtenir une compensation.

Le programme de dédommagement doit être amélioré, admet David Shindle, coordinateur pour les panthères au Service de la pêche et de la vie sauvage des États-Unis. Il voit les deux partis comme des alliés : « Pour sauver les panthères, nous devons sauver les éleveurs. »

Les défenseurs des panthères doivent trouver des arguments pour promouvoir la présence des félins sur le territoire, majoritairement privé au nord du fleuve Caloosahatchee, estime Shindle.

Un moyen d’y parvenir est de privilégier l’investissement public et privé dans les servitudes de protection. Ce système permet de racheter les droits de construction, tout en offrant aux propriétaires la possibilité de maintenir leurs activités agricoles et d’élevage.

Une panthère utilise un nouveau passage afin de franchir la State Road 80, au sud du fleuve Caloosahatchee. Les panthères doivent pouvoir traverser sous les routes pour se rendre dans les nouveaux territoires, du Nord depuis les aires protégées du sud de l’État. Ce cliché a été pris dans l’infrarouge pour éviter de déranger l’animal.

Photographie de Carlton Ward Jr.

Le danger le plus immédiat pour la panthère est lié, selon les écologistes, à un projet majeur, appelé M-CORES. Celui-ci autoriserait un tronçon de 225 km de routes à péage entre Orlando et Naples, dans le sud-ouest de la Floride.

Cette portion de route, à laquelle les écologistes et de nombreux éleveurs sont catégoriquement opposés, traverserait ici et là le corridor de faune et certaines des zones les moins développées du sud-ouest de l’État.

Pour couronner le tout, les scientifiques ont découvert qu’une affection neurologique, la leucomyélopathie féline, affecte les panthères et les lynx de Floride. Les animaux atteints trébuchent ou se déplacent avec peine. Les cas sévères entraînent la paralysie, l’inanition et la mort.

En décembre 2020, cette pathologie affectait 26 lynx et 18 panthères, selon les biologistes de l’État. Rien qu’à Big Cypress, précise Deborah Jansen, trois panthères en seraient mortes. La cause du syndrome est inconnue – des théories évoquent l’exposition à des produits chimiques toxiques ou à un agent infectieux.

La plupart des félins malades ont été trouvés dans des zones voisines de terrains urbanisés. Mais rencontrer des cas sur des territoires préservés, tel Big Cypress, est inquiétant, souligne Jansen. Compte tenu des menaces pesant sur cet animal, dit-elle, « l’avenir de la panthère de Floride est des plus préoccupants », et il est donc crucial qu’elle puisse étendre son habitat.

Brian Kelly se veut plus optimiste. Une protection suffisante des espaces verts et du corridor de faune permettrait aux panthères de gagner le nord de la Floride d’ici quelques décennies et, sans doute, de se répandre dans d’autres États dotés d’un riche habitat naturel, dont la Géorgie. En 2008, une panthère mâle née près des Everglades a atteint l’ouest de la Géorgie, à environ 160 km au nord de la frontière avec la Floride. Un chasseur de cerfs l’a abattue.

Pour l’heure, Kelly et ses collègues ont installé une centaine de caméras en différents points, au nord du Caloosahatchee, afin de mieux comprendre comment se déplacent les panthères – et où. Récemment, une femelle a atteint la zone  de Fisheating Creek, et une autre celle de Babcock. Toutes deux étaient avec des mâles. Il y a de quoi se réjouir, selon Kelly, car des panthères en couple font souvent des petits.

Lara Cusack, une vétérinaire spécialiste de la faune sauvage, tient d’autres petits de FP224. En l’absence de leur mère, partie chasser loin de leur repaire, les jeunes félins sont mesurés et reçoivent un stimulateur d’immunité. La population de panthères peut s’accroître si elle dispose d’espace et d’un habitat protégé.

Photographie de Carlton Ward Jr.

Par un après-midi d'automne, dans la Babcock Ranch Preserve, je progresse avec Brian Kelly à travers un entrelacs dense et boueux de broussailles vers le bord d’un ruisseau. M’indiquant des palmiers sabals enchevêtrés, le biologiste m’informe qu’il a aperçu une panthère un mois plus tôt au même endroit.

« Nous nous sommes regardés pendant vingt minutes », se rappelle mon guide. Il a rapidement compris qu’il s’agissait d’une femelle, car elle était de petite taille et gémissait, signe qu’elle était en chaleur.

L’événement était mémorable. Depuis que Roy McBride, le pisteur de pumas, avait aperçu une femelle âgée à Fisheating Creek, en 1973, c’était la première observation vérifiée d’une panthère au nord du fleuve Caloosahatchee.

Cette nouvelle femelle, lance Brian Kelly, « c’était mon graal ».

Plus tard, à bord d’un swamp buggy, un véhicule motorisé à grosses roues, nous nous aventurons à 30 km au nord de cette zone, dans des champs inondés, sinuant au milieu de bosquets de palmiers sabal et de cyprès. Ici, la faune abonde : les jours de chance, on voit des ours, des loutres, des alligators et toutes sortes d’oiseaux, dont le caracara du Nord et le milan à queue fourchue. Tous, comme les panthères, dépendent des mêmes terres sauvages.

Kelly s’arrête pour vérifier une caméra qu’il a attachée il y a peu au tronc d’un chêne. Dans le défilement des clichés apparaît, au milieu des suspects habituels – coyotes, sangliers, ratons laveurs ou cerfs –, la photo d’une panthère passée là quelques semaines plus tôt.

Et pas n’importe quelle panthère : c’est une femelle, longiligne, que les biologistes n’ont jamais vue auparavant. Elle arpente à longues foulées la partie nord de la clôture qui sépare le ruisseau du ranch voisin. Elle est peut-être en route vers une nouvelle vie, plus au nord.

 

Article publié dans le numéro 259 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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