À peine découvertes, ces créatures des abysses sont déjà menacées

Près de 90 % des espèces découvertes dans la zone de fracture de Clipperton n’ont jamais été identifiées. Cela ne les empêche pas d’être menacées par l’extraction de minerais comme le cobalt et le nickel.

De Kiley Price
Publication 30 mai 2023, 17:36 CEST
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Oursin découvert dans les profondeurs de la zone de fracture de Clipperton (CCZ). Il s’agit de l’une des nombreuses espèces vivant là, à des profondeurs pouvant atteindre 5 500 mètres.

PHOTOGRAPHIE DE SMARTEX Project, Natural Environment Research Council, UK, smartexccz.org

Il existe un monde sous-marin secret s’étendant d’Hawaï au Mexique, et occupant 4,4 millions de kilomètres carrés d’océan, où la vie fourmille. Selon une nouvelle étude, plus de 5 500 espèces des profondeurs résideraient dans cette région du Pacifique qu’on appelle « zone de fracture de Clipperton » et 90 % d’entre elles environ n’auraient pas encore été décrites par la science.

« Tout dans les [profondeurs marines] est extrêmement froid et, à l’évidence, plongé dans l’obscurité totale », observe Adrian Glover, co-auteur de l’étude et scientifique au Musée d’histoire naturelle de Londres ayant conduit les présentes recherches. « La quantité de nourriture est très faible. Pourtant, d’une manière ou d’une autre, pour reprendre l’esprit de cette réplique un peu kitsch de Jurassic Park, la vie trouve toujours un chemin. »

Afin d’établir un inventaire de l’ensemble des espèces vivant dans cette région, les chercheurs ont passé en revue plus de 100 000 archives biologiques créées à l’occasion d’expéditions de recherche et remontant jusqu’aux années 1880.

Ils ont répertorié une multitude d’arthropodes tels que des crevettes et des crabes, mais aussi des concombres de mer, des mollusques et, de manière assez peu surprenante peut-être, des tardigrades, cette espèce on ne peut plus résistante capable de survivre aux environnements terrestres les plus extrêmes.

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Les éponges du genre Chondrocladia sont des animaux carnivores connus pour arborer une sphère semblable à une balle de ping-pong au bout de leur tige.

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À ce jour, 185 nouvelles espèces ont été identifié dans la CCZ. Seules six de ces nouvelles espèces ont été observées ailleurs (c’est le cas de ce crinoïde ou du lys de mer).

Photographies de ROV Isis, SMARTEX Project, Natural Environment Research Council, UK

Mais il y a un problème : les espèces de cette zone partagent leur habitat avec l’une des plus importantes réserves océaniques connues de minerais précieux (cobalt, nickel et manganèse notamment). Concentrés en « nodules polymétalliques », des milliards de bosses sombres dispersées sur le fond marin, les minerais de ce type sont nécessaires à la fabrication de technologies servant à l’exploitation des énergies renouvelables (panneaux solaires et batteries destinées aux véhicules électriques) qui seront primordiales dans notre lutte pour ralentir le changement climatique, selon les spécialistes.

Ainsi, la zone de fracture de Clipperton (CCZ) est devenue une candidate de choix pour de potentielles opérations minières en haute mer. Bien qu’interdite pour le moment, l’exploitation minière commerciale des fonds marins dans les eaux internationales devient de plus en plus tangible, ce qui pourrait avoir des conséquences dévastatrices pour la biodiversité des abysses, selon l’étude. Pour cette raison, il est primordial de savoir quelles espèces demeurent dans cette région, selon Muriel Rabone, chercheuse spécialiste des fonds marins au Musée d’histoire naturelle de Londres. 

« S’il vient à y avoir des activités minières dans la zone, nous devons comprendre quelles sont les conséquences possibles », prévient Muriel Rabone, dont l’étude a été publiée le 25 mai dans la revue Current Biology. Sans idée du nombre d’espèces présentes dans la CCZ, « nous y allons à l’aveugle », insiste-t-elle.

Une galathée du genre Munidopsis découverte dans la zone de fracture de Clipperton (CCZ), qui atteint 5 550 mètres de profondeur par endroits.

PHOTOGRAPHIE DE SMARTEX Project, Natural Environment Research Council, UK, smartexccz.org

Il existe plus de 230 espèces de galathées du genre Munidopsis, et l’on en découvre encore davantage grâce à l’exploration sous-marine.

PHOTOGRAPHIE DE SMARTEX Project, Natural Environment Research Council, UK, smartexccz.org

MERVEILLES DES GRANDS FONDS

Ces dernières décennies, les chercheurs ont eu recours à des véhicules sous-marins contrôlés à distance pour étudier la CCZ, qui atteint 5 500 mètres de profondeur par endroits. Mais selon Adrian Glover, les données biologiques récoltées lors de ces expéditions sont souvent négligées.

« Il y a une quantité énorme d’échantillons qui sont juste récoltés au sein de ces environnements mais qui ne sont jamais examinés. »

Pour tenter de remédier à cela, les chercheurs ont passé au peigne fin et compilé des données marines issues de sept sources différentes durant plusieurs mois. Ils ont notamment puisé dans la base de données DeepData, où les entrepreneurs (y compris les entreprises minières) sont tenus de présenter les résultats de leurs évaluations environnementales liées à  l’exploitation minière à l’Autorité internationale des fonds marins, corps intergouvernemental chargé de réguler l’extraction minières sur les fonds marins.

Sur les 5 578 espèces répertoriées par les chercheurs, seules 436 ont été formellement décrites par la science. Dans cette liste, on retrouve les concombres de mer, à l’aspect gélatineux, des vers hauts en couleur de la classe des polychètes, mais aussi des espèces comme le lys de mer, qui vit sur des tiges attachées aux nodules polymétalliques, selon Adrian Glover.

Ce tunicé fait partie d’une nouvelle espèce. Les chercheurs ont étudié des archives remontant aux années 1870.

PHOTOGRAPHIE DE SMARTEX Project, Natural Environment Research Council, UK, smartexccz.org

Adrian Glover travaille en ce moment sur un projet de recherche distinct financé par The Metals Company, fabricant de métal détenteur de plusieurs contrats d’exploration minière dans la CCZ qui a l’intention de pouvoir un jour exploiter la zone. Toutefois, les auteurs n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts concernant cette étude. 

« Si nous voulons être en mesure de synthétiser et de comprendre ce qui se passe dans la zone de fracture de Clipperton de sorte à pouvoir gérer efficacement la région, nous devons combiner le savoir industriel, universitaire et celui des fondations privées », explique Lisa Levin, océanographe de l’Université de Californie à San Diego n’ayant pas pris part à l’étude. « Nous devons réunir toutes ces ressources. »

L’étude a beau nous fournir une image claire de l’ensemble des animaux connus des grands fonds de la CCZ, elle montre également l’étendue de notre ignorance concernant la biodiversité dans cette région, ce qui constitue selon Lisa Levin une découverte tout aussi importante.

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Une nouvelle espèce de concombre de mer du genre Amperima vue du dessous.

Droite: Fond:

Psychropotes dyscrita, mieux connue sous son nom vernaculaire d’écureuil collant des abysses, est une nouvelle espèce de concombre de mer identifiée dans la CCZ.

Photographies de SMARTEX Project, Natural Environment Research Council, UK, smartexccz.org

« Un autre aspect vraiment important de cet article est que tout ce qui y figure doit être sous-estimé, car de nombreuses parties de la zone de fracture de Clipperton n’ont pas été testées », explique-t-elle.

 

CONSÉQUENCES DE L’EXPLOITAITON MINIÈRE

Pour extraire les nodules polymétalliques de la CCZ, les entreprises prévoient d’avoir recours à de grandes machines capables de creuser le fond marin. Comme le montrent de précédentes recherches, cela anéantira probablement un grand nombre d’espèces y évoluant. En outre, les panaches de sédiments dégagés par les opérations minières pourraient étouffer certaines espèces, tandis que la pollution sonore engendrée par les machines pourrait s’étendre à des centaines de kilomètres du site minier original, ainsi que le suggèrent certains modèles

Face à tant de risques potentiels, plus de 700 spécialistes marins ont signé un appel à un moratoire sur les opérations minières dans les grands fonds en attendant que davantage de recherches soient effectuées.

Les annélides font partie des animaux les plus courants dans la CCZ.

PHOTOGRAPHIE DE SMARTEX Project, Natural Environment Research Council, UK, smartexccz.org

« Nous avons besoin de nouvelles études scientifiques afin d’évaluer l’étendue possible des dégâts », prévient Julian Jackson, responsable des océans chez Pew Charitable Trusts, l’organisme qui a financé la nouvelle étude.

Cela n’empêche pas spéculateurs et acteurs du secteur minier d’arguer que l’exploitation minière des fonds marins est nécessaire le plus tôt possible pour répondre à la demande croissante de technologies renouvelables. Les prochaines discussions concernant les régulations de l’exploitation minière des fonds marins devraient avoir lieu cet été.

« On y cherchera à savoir quels risques la société est prête à prendre, explique Adrian Glover. Nous attendrons de voir s’ils passent à l’étape suivante ou pas en ce qui concerne l’exploitation minières des grands fonds. Pendant ce temps-là, nous allons essayer d’obtenir autant d’informations que possible. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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