Animaux

Indonésie : menace sur le dragon de Komodo, le plus grand lézard au monde

Il a beau mesurer 3 m et peser 90 kg, le fameux lézard indonésien joue aujourd’hui sa peau.

De Jennifer S. Holland

Comment capturer un dragon ? Égorgez une chèvre. Puis recrutez quelques amis assez costauds pour porter trois pièges en acier longs de 3 m et crapahuter sur quelques kilomètres avec des sacs de viande de chèvre sur le dos, à travers des collines qui vous scient les jambes.

Oubliez les 30 °C et l’humidité où vous baignez telle une boulette de viande à la vapeur. Installez le premier piège, placez­y des morceaux de viande et accrochez quelques sacs en l’air pour parfumer l’atmosphère.

Marchez encore quelques kilomètres. Posez un autre piège. Refaites 5 ou 6 km. Même topo. Rentrez au camp. Renversez­vous un seau d’eau froide sur la tête. Dormez. Les deux jours suivants, rendez visite aux pièges matin et après­midi.

Ils seront sans doute vides mais, avec de la chance, en vous approchant, vous l’apercevrez enfin : le plus grand lézard du monde, un géant

à la face grimaçante. Le dragon de Komodo. Cette tactique a été conçue par Claudio Ciofi, biologiste à l’université de Florence, un homme doux et mince, proche de la cinquantaine. Il est arrivé en Indonésie en 1994 pour finir sa thèse sur la génétique des dragons. Voir de près ces antiquités vivantes l’a mis en transe. Les autres

scientifiques n’y portaient guère attention. « Je m’attendais à trouver un organisme dédié à l’étude des dragons, se souvient Ciofi. Ceux­ci sont aussi charismatiques et intéressants que les tigres et les orangs­outans. Mais là : personne. Les dragons de Komodo étaient tout seuls. »

Ciofi a alors élargi ses recherches pour comprendre tous les aspects de la vie du dragon. Avec une tranquille obstination et l’aide de collaborateurs indonésiens et australiens de premier ordre, il nous a fourni l’essentiel de nos connaissances sur l’espèce.

Il travaille désormais à en améliorer les chances de survie face aux périls du XXIe siècle. Le dragon a beau atteindre 3 m de long et 90 kg, il n’en est pas moins vulnérable aux problèmes modernes qui affligent tant d’animaux – de la perte d’habitat au changement climatique.

Les varans (du nom de la famille des dragons) ont déjà survécu à bien des bouleversements. Le dragon de Komodo (Varanus komodoensis) serait apparu il y a 5 millions d’années, mais son genre remonte à 40 millions d’années.

Et ses ancêtres dinosauriens vivaient voilà 200 millions d’années. Il est le lézard dans toute sa splendeur : il se prélasse au soleil, chasse, mange des charognes, pond, veille sur ses œufs et ne se soucie plus de parentalité après l’éclosion.

Il vit en général 30 à 50 ans, le plus souvent en solo, sur un bout de terre étonnamment restreint : quelques îles de l’archipel indonésien, en Asie du Sud-Est. Des terres volcaniques accidentées avec des savanes de palmiers, des prairies et, en altitude, des couronnes de forêts.

La plupart du temps, cet habitat est aussi marron que la peau du dragon. La mousson n’offre qu’une brève parenthèse verte.

Chasseur vorace, le dragon de Komodo peut faire des pointes à 19 km/h. Il piège sa proie, souvent lui déchire les tissus les plus tendres (au ventre, en général) ou la blesse à une patte. Le dragon, à sa façon, crache aussi le feu.

Sa gueule dégouline d’une bave venimeuse anticoagulante : une fois mordue, sa victime saigne vite à mort. La bête blessée qui parvient à fuir attrapera sans doute des microbes dans des trous d’eau, provoquant des infections.

D’une façon ou d’une autre, la mort est quasi certaine. Et le dragon peut se montrer très patient. Les varans sont aussi des charognards, des opportunistes sans cesse en quête de nourriture – morte ou vive.

Manger un cadavre réclame moins d’efforts que chasser et les dragons détectent l’odeur d’une carcasse pourrissante à des kilomètres de distance. Étant peu difficiles sur le choix des morceaux, ils ne laissent pas beaucoup de restes.

Malgré ses habitudes un rien rebutantes, le dragon ne suscite pas forcément peur et dégoût chez les insulaires. Au village de Komodo, je grimpe sur l’échelle en bois tordue d’une maison sur pilotis pour rendre visite à Caco.

Ce petit vieillard à lunettes, qui pense avoir 85 ans, est un gourou des dragons, m’a dit mon guide. Un titre que l’ancien ne récuse pas. Je lui demande comment les villageois perçoivent les dragons et les dangers que ceux-ci représentent.

« Ici, les gens considèrent que cet animal est notre ancêtre, me répond Caco. Il est sacré. » Il ajoute que, jadis, quand des habitants de l’île tuaient un cerf, ils laissaient la moitié de la viande en offrande à leur parent écailleux.

Puis les choses ont changé. Il n’existe pas de chiffres fiables, mais la population de dragons a semble-t-il décliné lors du dernier demi-siècle. Sous la pression des défenseurs de l’environnement et en raison de la valeur économique du tourisme lié au dragon, le gouvernement a placé l’espèce sous protection.

En 1980, la plus grande partie de l’habitat du dragon est devenue le parc national de Komodo (PNK), incluant l’ensemble des îles de Komodo et de Rinca, et des îles plus petites. Trois autres réserves ont été ajoutées par la suite, dont deux sur l’île de Florès.

Au sein du PNK, les dragons sont protégés de toute agression humaine. Mais aussi leurs proies : il est interdit de tuer des cerfs. Les villageois ne peuvent donc plus en offrir la viande. Ce qui, pour certains, a rendu la cause des dragons quelque peu irritante.

Les attaques contre des hommes sont rares. Mais la presse s’est récemment fait l’écho de certaines. L’an passé, un dragon de 2 m s’est aventuré dans un bureau, dans le PNK, et a mordu deux gardes forestiers à la jambe (évacués par avion à Bali pour un traitement anti-infectieux, les gardes s’en sont sortis).

Et une femme de 83 ans s’est battue avec un dragon de plus de 2 m, lui assénant des coups de pied bien placés et de son balai maison. L’animal l’a mordue à la main : trente-cinq points de suture.

D’autres incidents ont connu une fin tragique. En 2007, dans un village, un dragon a attaqué un enfant qui avait quitté un match de football pour aller se soulager dans les bois. Le petit Mansur est mort, saigné à blanc.

Désormais, si un dragon s’approche ou tourne autour du bétail, les villageois lui crient dessus et lui lancent des cailloux. « Ceux qui côtoient les dragons sont habitués à vivre avec eux, résume Claudio Ciofi. Vous pouvez bien chasser un écureuil qui vient voler votre repas. Ils font pareil avec les dragons. »

Quant aux varans qui ont commis des agressions, le gouvernement les a déplacés. Mais, souvent, les animaux reviennent chez eux.

Le premier homme à avoir vraiment observé les dragons de près est Walter Auffenberg, un conservateur du muséum de Floride. En 1969- 1970, il a campé sur Komodo pendant treize mois avec sa famille. Laquelle était étonnamment détendue à l’idée de vivre aussi loin et à la dure au milieu d’animaux mortels.

Tout en emballant lait en poudre et chocolat, sa femme Eleanor racontait à un journaliste local que sa meilleure amie la croyait folle. « Folle, peut-être. Mais inquiète, non. » Et d’ajouter que la vie dans une grande ville pouvait être plus terrifiante.

Sur le terrain, Walter Auffenberg a décrit des dragons curieux qui entraient dans son affût. Une langue a tâté son magnétophone, son couteau, son pied. Pour que l’animal déguerpisse, Auffenberg lui a tapoté la tête avec un stylo.

Apparemment, ça a marché. Un autre « s’est étiré dans l’ombre et, à moitié endormi, a enroulé sa patte avant autour de ma jambe ». Auffenberg est parvenu à le faire partir sans incident.

Dans les années 1970, la survie des varans de Komodo n’inquiétait pas vraiment Auffenberg. Aujourd’hui, les scientifiques se demandent : ces sauriens peuvent-ils subsister ?

Leur sauvegarde dépend en particulier de la gestion des terres. À Florès, malgré les réserves naturelles, les habitants pratiquent le brûlis afin de libérer des terrains pour le jardinage et les pâturages.

Ce qui fragmente l’habitat du dragon. Prisés des varans, le cerf et le cochon sont encore chassés par certains insulaires – et aussi par les chiens sauvages. Les scientifiques soupçonnent ces derniers de chasser, voire de tuer les jeunes dragons qui, ayant passé leur première année dans les arbres, en hauteur, descendent ensuite à terre.

Les dragons de Florès sont ainsi coincés entre les villages, les cultures, la mer et les chiens. De là une réduction de l’espace vital et du nombre de proies. Et donc, à terme, moins de dragons.

Si un changement climatique affectait le paysage, les dragons seraient mal armés pour y faire face. Avec moins de 5 000 individus épar- pillés dans un petit nombre d’îles, la diversité génétique se réduit, ce qui limite leur capacité d’adaptation, expliquent Claudio Ciofi et Tim Jessop, écologue à l’université de Melbourne, qui étudie les dragons depuis dix ans.

Ciofi, Jessop et leurs collègues indonésiens ont attrapé et marqué un millier de dragons, pré- levant des échantillons d’ADN sur près de 800. Ils ont ainsi beaucoup appris sur les effectifs, les ratios mâles/femelles, les taux de survie et les réussites de reproduction. Et constaté à quel point les populations sont consanguines.

Les différences génétiques qu’ils ont relevées ne sont pas de celles qui se remarquent à l’œil nu, comme des dents plus grandes ou des queues plus épaisses. Ce sont plutôt des variations de code a priori insignifiantes, mais cruciales pour savoir qui va mourir et qui va survivre.

C’est là que le jeu des appariements intervient : il faut comprendre comment déplacer des animaux d’un groupe à l’autre en s’assurant que les nouveaux venus ne sont pas liés aux autres sur le plan génétique.

En cas de baisse significative des effectifs, une approche plus radicale serait d’expédier des animaux dans des zoos pour renforcer le réservoir génétique. En Indonésie, la première reproduction de dragons en captivité remonte à 1965.

Depuis, les efforts en ce sens ont été couronnés de succès. Aujourd’hui, environ 400 dragons vivent dans des zoos du monde entier.

Cependant, avertit Jessop, « nous pourrions être en train de rompre les principes de l’évolution, en perturbant le chemin naturel sur lequel se trouvent les animaux. Certaines personnes y sont réticentes. »

De plus, les programmes de transplantation d’animaux « ne marchent que la moitié du temps ». La transition du zoo vers la vie sauvage est également loin d’être facile. Et rien ne garantit que mettre ensemble des adultes donnera une descendance, ou même que les dragons pourront survivre à long terme dans des habitats protégés de façon aussi imparfaite.

Lire la suite