Insolite : deux cas de « conception virginale » reportés chez les condors de Californie

Les femelles condors de Californie peuvent se passer des mâles pour avoir des petits et rejoignent donc les requins, les raies et les lézards sur la liste des créatures pouvant se reproduire sans accouplement.

Publication 3 nov. 2021, 17:24 CET
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Le condor de Californie a presque disparu dans les années 1980, mais depuis l'espèce a retrouvé un nouvel élan.

Photographie de ZSSD, Minden Pictures

« Il y a quelque chose de bizarre avec les condors. »

Voilà une phrase que le biologiste Oliver Ryder aurait préféré ne pas entendre alors qu'il se dirigeait vers sa voiture après une longue journée passée à tenter de sauver de l'extinction les condors de Californie, l'un des animaux les plus menacés de la planète. Mais après avoir entendu les explications de sa collègue Leona Chemnick, ses craintes se sont subitement transformées en fascination.

Cela fait maintenant plusieurs dizaines d'années que les scientifiques se démènent pour éviter au condor de Californie la chute dans le gouffre de l'extinction. En 1982, la population totale de ces oiseaux ne comptait que 22 représentants. Grâce à l'élevage en captivité et aux efforts de réintroduction, l'espèce a pu retrouver un niveau encourageant avec plus de 500 représentants en 2019. Pour obtenir ces résultats, les biologistes ont dû procéder à une sélection attentive des mâles et des femelles capables de produire des oisillons en bonne santé. 

C'est d'ailleurs en analysant les données génétiques que les scientifiques ont découvert chez deux oiseaux mâles, identifiés SB260 et SB517 au registre généalogique, une absence de contribution génétique de la part des oiseaux qui auraient dû être leurs pères.

En d'autres termes, ces oiseaux sont venus au monde par conception virginale, ou parthénogenèse facultative pour reprendre l'expression scientifique consacrée, comme en témoigne l'étude publiée dans la revue Journal of Heredity après évaluation par des pairs. Une telle reproduction asexuée chez une espèce au mode de reproduction habituellement sexuée survient lorsque des cellules produites avec l'ovule de l'animal femelle se comportent comme des spermatozoïdes en fusionnant avec l'ovule.

Un condor de Californie captif photographié dans un établissement géré par l'Alliance pour la faune du zoo de San Diego.

Photographie de Ken Bohn, Alliance pour la faune du zoo de San Diego

La parthénogenèse est plutôt rare chez les vertébrés, mais elle se produit fréquemment chez les requins, les raies et les lézards. Les scientifiques ont également enregistré des cas d'autofertilisation chez certaines espèces d'oiseaux en captivité, comme la dinde, la poule et la caille peinte, en général uniquement lorsque les femelles n'ont pas de contact avec un mâle dans leur enclos. Mais c'est bien la première fois que le phénomène se produit chez les condors de Californie.

Le plus étrange avec les condors, reprend Ryder, c'est que SB260 et SB517 ont des mères différentes, chacune vivant avec des mâles. En outre, les mères ont déjà réussi à se reproduire avec ces mâles avant et après la parthénogenèse.

« Pourquoi est-ce arrivé ? Nous ne savons pas, » indique Ryder, directeur de la génétique de conservation à l'Alliance pour la faune du zoo de San Diego. « Nous savons en revanche que c'est arrivé plus d'une fois, et à différentes femelles. »

« Cela se reproduira-t-il ? Je pense que oui, » ajoute-t-il.

 

MOYEN DE SURVIE ?

Seuls 300 représentants de cette espèce en danger critique d'extinction sillonnent le ciel de la Californie, de l'Arizona et de l'Utah. Avec une population aussi basse, il est possible que les condors utilisent la parthénogenèse comme moyen de survie, déclare Reshma Ramachandran, physiologiste et microbiologiste de la reproduction à l'université d'État du Mississippi qui n'a pas pris part à l'étude.

Il existe chez d'autres espèces des preuves montrant que la parthénogenèse peut être utilisée comme une sorte de radeau de sauvetage face au danger. Par exemple, chez le poisson-scie tident, une espèce en danger critique d'extinction, les femelles semblent se tourner vers la parthénogenèse en raison de la difficulté croissante à trouver des partenaires dans la nature.

Cependant, cette théorie pourrait ne pas s'appliquer aux condors de Californie. Tout d'abord, les femelles captives ayant donné naissance aux oiseaux mâles en question avaient bel et bien accès à des partenaires. Ensuite, aucun des oiseaux nés de la parthénogenèse n'a vécu assez longtemps pour se reproduire. SB260 est mort à moins de 2 ans et SB517 avant d'atteindre les 8 ans. À titre de comparaison, certains condors de Californie peuvent vivre jusqu'à l'âge avancé de 60 ans.

Puisque, comme nous l'explique Ryder, les scientifiques évaluent avec attention les risques de troubles génétiques avant de procéder à l'accouplement de condors en captivité, il est possible que ces oiseaux autofertilisés aient été porteurs de mutations génétiques responsables de leur mort.

Bien que l'idée soit intéressante, « il est trop tôt pour se prononcer sur l'importance de la parthénogenèse dans l'évolution de l'espèce ou sa conservation, » ajoute Jacqueline Robinson, généticienne de l'évolution au sein de l'université de Californie à San Francisco. « Nous avons si peu d'exemples de ce phénomène rare. »

À cet égard, Robinson, Ryder et leurs collègues ont publié il y a quelques mois une étude détaillée du génome complet des condors de Californie, un ensemble précieux de données génétiques qui pourrait à l'avenir nous aider à comprendre l'impact de la parthénogenèse sur ces animaux, explique la généticienne. 

Le condor de Californie
Le condor de Californie est le plus grand oiseau d'Amérique du Nord et l'un des oiseaux les plus rares au monde.

 

PLUS FRÉQUENT QUE PRÉVU ?

La possibilité que la parthénogenèse soit plus répandue que nous le pensons est la question qui intrigue le plus les scientifiques.

Pour Ramachandran, auteur d'un article de revue sur les études de la parthénogenèse chez les oiseaux en 2018, même si la conception virginale est principalement documentée chez les animaux en captivité, il n'y a aucune raison de penser que le phénomène ne se produit pas dans la nature.

« À vrai dire, je m'attends désormais à ce qu'il y ait plus de cas dans la nature, » déclare-t-elle.

Ryder la rejoint sur ce point. « Si nous avons pu détecter que cela s'était produit chez les condors, c'est uniquement grâce à ces études génétiques détaillées, » indique-t-il. « Alors, les oiseaux dans votre jardin, leur arrive-t-il occasionnellement de produire un oisillon parthénogénétique ? Personne ne s'y intéresse suffisamment pour répondre à cette question. »

Quelle que soit la réponse, conclut-il, « cela nous rappelle que lorsque nous pensons comprendre la nature, elle nous réserve toujours des surprises. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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